Culture

Les rebouteux ne veulent plus rebuter

Pauline Le Diouris, mis à jour le 15.10.2013 à 18 h 58

Remise en lumière récemment par le film «Mon âme par toi guérie», la profession de guérisseur s'est urbanisée et institutionnalisée. Certains de ses membres cherchent même aujourd'hui une reconnaissance aux côtés de la médecine traditionnelle.

Grégory Gadebois et Céline Sallette dans «Mon âme par toi guérie» (Alfama Films).

Grégory Gadebois et Céline Sallette dans «Mon âme par toi guérie» (Alfama Films).

La récente sortie du film Mon âme par toi guérie de Francois Dupeyron a remis en lumière une profession ancestrale: les guérisseurs. Si le long-métrage montre que cette forme populaire de «médecine» est encore prégnante dans les campagnes, on constate que ces praticiens sont aussi bien installés en ville.

Des tarifs, des formations, un syndicat mais aussi des revendications se développent. Être guérisseur devient pour une partie d'entre eux un travail comme un autre, qu'on les appelle magnétiseurs, rebouteux ou coupeur de feu.

Selon le Groupement national pour l'organisation des médecines alternatives (Gnoma), qui regroupe environ 150 praticiens, la fonction de guérisseur renvoie à un «terme ancien attribué aux personnes qui soignaient dans les campagnes sans être médecins. Aujourd’hui, personne consultée en dernier recours quand on a tout essayé en médecine conventionnelle».

Les rebouteux utilisent une technique «manuelle ancestrale de remise en place des nerfs, os ou muscles déplacés lors d’un traumatisme». Les magnétiseurs, eux, sont ceux qui ont un don, un pouvoir. «Le magnétisme rééquilibre et revitalise tout l’organisme, soulage les douleurs, active la cicatrisation,  apaise le feu. Le magnétisme calme aussi les nerfs, améliore la circulation et les problèmes cutanés», définit le Gnoma. Le magnétiseur fonctionne par imposition des mains, qui sentent le chaud et le froid; les organes qui travaillent trop, ceux qui ne travaillent pas assez. Les coupeurs de feu, quant à eux, apaisent les douleurs et stoppent les dommages des brûlures avec leur main.

«Le don est difficile à définir. Nous pensons qu'il s'agit d'une prédisposition animée par trois éléments principaux: la foi, la confiance en soi et la volonté», explique Jean-Claude Collard, magnétiseur, sur le site Le Monde du Guérisseur. Nous aurions tous du magnétisme en nous, simplement, «c'est un art à développer», assure Ludovic Dubs, magnétiseur dans la région nantaise, qui affirme avoir senti tout petit qu'il avait un pouvoir, «une sensation de picotement». Christian Chauviré, guérisseur installé à Nantes, propose de faire un test:

«Il faut prendre un citron ou un orange bio dans ses mains pendant dix minutes tous les jours pendant dix jours. Si le fruit devient dur comme de la pierre et qu'il est complètement asséché à l’intérieur au bout de cette période, c'est que la personne a assez de magnétisme pour le développer.»

«Dès le Moyen-Âge, on trouve des témoignages à propos des guérisseurs. Entre le XVIe et le XIXe siècle, la population est rurale et les médecins sont souvent trop loin», rappelle Yvan Brohard, historien et chargé de mission art et science à l'université Paris Descartes.

Abandon progressif au XXe siècle

C'est la Première Guerre mondiale qui marque un changement dans les pratiques des Français, en raison de l'urbanisation et d'une médecine plus efficace et organisée. «Au XXe siècle, on constate donc un abandon progressif des médecines populaires, même si elles persistent en Bretagne et en montagne comme en Savoie et dans les Pyrénées, zones restées rurales», résume Yvan Brohard.

«Il y a eu pendant longtemps des charlatans (le terme n'étant pas encore péjoratif) qui circulaient de village en village. Mais guérisseur, ce n'était une profession à part entière», affirme l'historien. «Mes deux grands-pères recevaient les patients au cul des vaches, au moment de la traite. C'était plus pour rendre service», s'amuse de son côté Christian Chauviré, qui assure avoir reçu plus de 2.000 personnes dans son cabinet en six ans.

Un bureau, une musique d'ambiance et des plaquettes d'information avec son logo: le guérisseur, qui facture 20 euros le quart d'heure et 50 euros l'heure de consultation, semble bien loin de la ferme de ses ancêtres. «Aujourd’hui, de plus en plus de gens vont en faire leur métier», observe le praticien, selon qui la profession «se démocratise en ville». «On sent qu'il y a une résurgence à l'heure actuelle car la médecine est trop spécialisée alors que le guérisseur prend l'individu dans son ensemble», estime de son côté Yvan Brohard.

Ludovic Dubs a lui aussi fait le choix de tarifer ses séances, et de faire de la publicité sur son site internet. Parfois, il distribue des flyers dans les boites aux lettres. Son grand-père, dont il a hérité le don et qui soignait les entorses de l'équipe de football locale, se faisait discret. «Au début, je n'arrivais pas à demander de l'argent, mais ça me prenait tellement de temps qu'il a bien fallu. Certains pensent que le don de magnétiseur est un cadeau de la vie et qu'il ne faut pas le faire rémunérer. Pour moi, c'est devenu une activité comme une autre», sourit-il. Pour compenser, il intervient dans les maisons de retraite et les hôpitaux de manière gracieuse et officieuse, n'intervenant que lorsque les familles font appel à ses services

«Reboutologue ou reboutopathe»

Christian Chauviré propose lui des stages à ceux qui souhaiterait développer leur don: «Tout le monde a du magnétisme, certains plus que d'autre. » Depuis deux ans, son activité de formateur s'est accrue et il a dû multiplier par deux le nombre d'ateliers par an.

La transmission du savoir-faire s'institutionnalise progressivement: là où les anciens chuchotaient leur secret, des écoles payantes, tel l'Institut français de magnétisme, se sont développées. Depuis 2000 existe même un Institut supérieur de reboutement, où une cinquantaine d'élèves sont accueillis chaque année. «Il y en a qui voudraient se faire appeler reboutologue ou reboutopathe», ironise Christian Chauviré.

Les guérisseurs sont même organisés, depuis 1997, au sein du Syndicat national des magnétiseurs et praticiens des méthodes naturelles et traditionnelles, car comme il est précisé sur le site de ce dernier, «les magnétiseurs et les praticiens de méthodes naturelles et traditionnelles risquent toujours d’être poursuivis pour exercice illégal de la médecine», en vertu de l'article L372 du Code de la santé publique. La jurisprudence précise d'ailleurs que les guérisseurs n'ont pas «le droit d'effectuer des diagnostics médicaux et de prescrire des traitements destinés à soigner des maladies ou à remédier à des troubles physiques ou psychiques dans un objectif de protection de la santé publique».

Ils s'en gardent bien pour la plupart et sont rarement inquiétés par les autorités. «On ne fait que mettre un peu de pommade sur une fracture ouverte», assure Ludovic Dubs. «Je propose un accompagnement, je ne soigne pas. D'ailleurs, je n'utilise jamais le mot "guérison". Je soulage les gens.»

«Levées de boucliers»

Le syndicat revendique aujourd'hui la volonté de «rechercher tous moyens susceptibles d’étendre à l’ensemble de l’Union européenne une reconnaissance officielle de ses praticiens, déjà existante en tout ou partie dans certains de ses Etats membres». «S'ils veulent obtenir une reconnaissance, les guérisseurs vont devoir se battre car il y a aura des levées de boucliers», affirme néanmoins Phillipe Marissal, medecin généraliste dans l'Ain et vice-président du Syndicat des médecins généraliste de France.

Pour ce dernier, qui ne voit pas de concurrence de la part des guérisseurs, le problème se situe ailleurs: «On se demande sur quoi se basent leurs connaissances populaires. Pour moi, le vrai guérisseur est celui qui partage son don et pas celui qui en fait commerce. » Pour le moment, les médecins ont interdiction de collaborer avec eux et n'ont pas le droit non plus de leur envoyer des patients.

Ludovic Dubs est mitigé concernant cette ambition affichée de reconnaissance. «Cela permettrait de séparer le bon du mauvais grain par un contrôle, mais les pratiques de chacun sont tellement différentes que cela paraît impossible», explique-t-il. «Chacun a ses rituels.»

Son confrère Christian Chauviré est dans le même état d'esprit: «Il y a deux façons de travailler: celui qui fait ça sur cinq jours ouvrés et celui qui bricole dans son coin pour rendre service.» Il est même catégorique: «Je ne tiens pas à être remboursé par la Sécurité sociale comme en Suisse car les gens qui viennent me voir en ont fait le choix. Je suis certain qu'ils respectent mon exercice.»

Pauline Le Diouris

Article actualisé le 15 octobre 2013 à 19h: une première version identifiait par erreur le chercheur Yvan Brohard sous le nom François Brohard.

Pauline Le Diouris
Pauline Le Diouris (2 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte