France

Le FN, premier sur la cigarette électronique

Depuis plusieurs mois, Marine Le Pen a converti son parti à l'e-cigarette. Un geste qui n'est politiquement pas anodin alors que les trois eurodéputés FN viennent de voter contre la nouvelle directive tabac, mais ont, avec d'autres, obtenu que la cigarette électronique ne soit pas encadrée comme les médicaments.

Marine Le Pen à l'université d'été 2013 du Front national (Alexander Roth-Grisard).

Marine Le Pen à l'université d'été 2013 du Front national (Alexander Roth-Grisard).

L'histoire mérite d'être racontée. Nous sommes le 15 septembre 2013 au Palais des évènements de Marseille pour l'université d'été du Front national. Au bureau des accréditations presse, deux employés du service communication du FN tirent sur leur cigarette électronique fluorescente.

Dans le box du Front national de la jeunesse (FNJ), Julien Rochedy vapote sur son e-cigarette de la marque Clopinette. «J'essaye d'arrêter de fumer», nous confie le responsable des jeunes du Front. Près de l'entrée, Frédéric Boccaletti, patron du FN dans le Var, rayonnant dans son costume-cravate, tient aussi une cigarette électronique à la main. Dans la foule, on repère rapidement deux hommes et une jeune femme exposant eux aussi le précieux gadget antitabac.

Difficile, dans la vie courante, d'apercevoir autant d'e-cigarettes dans une réunion publique. Un vent de modernité et de technologie soufflerait-il au Front national? Surpris, nous retournons vers le service presse. «Vous voulez faire passer un message au Front avec la cigarette électronique?», tente-t-on avec le sourire. «Pas du tout», répond la vapoteuse, manifestement gênée. «C'est juste que c'est moins nocif, il y a moins de nicotine», ajoute la deuxième fumeuse.

Cinq minutes plus tard, la militante viendra nous «dénoncer» dans l'emplacement réservé aux journalistes. Alain Vizier, le M. Presse du Front, s'aperçoit subitement de notre présence, plus de 24 heures après le début de l'université. Inquiet, il s'avance vers nous et demande: «Monsieur, vous êtes accrédité? Vous travaillez pour quel média?»

«La présidente va beaucoup mieux. Elle a une meilleure peau»

C'est Le Parisien qui, le 23 février dernier, a sorti le «scoop»: «Marine Le Pen a arrêté de fumer». Depuis, partout dans les médias, elle expose l'objet miracle qui lui permet de ne pas ressentir de manque: l'e-cigarette. Le 20 septembre, dans un article sur les Roms du Monde, elle rappelle que dans le domaine de la cigarette électronique, «là-aussi, [elle a] été pionnière!».

A l'université d'été du Front à Marseille, on a même pu capturer une scène étonnante où, entourée de caméras et micros, la présidente du FN a sorti de son sac sa cigarette électronique et l'a posée au milieu d'une table ronde, bien en évidence. Pendant toute la durée des interviews, elle ne vapotera pourtant pas.

Marine Le Pen à l'université d'été du FN (Alexander Roth-Grisard)

Au Front national, on sourit de nos questions. On parle «d'effet de mode». «Tout le monde a suivi Marine. Elle fume la cigarette électronique à longueur de journée. C'était difficile de faire autrement!», s'amuse Joëlle Mélin, membre du bureau politique et spécialiste des questions de santé au FN. Qui ajoute, en bon médecin de formation:

«La présidente va beaucoup mieux. Elle a une meilleure peau.»

Pour le vice-président du Front national Florian Philippot, «ce n'est pas un geste politique, c'est un truc personnel de Marine Le Pen. Vous savez, au-delà du Front national, dans les cercles d'amis, quand quelqu'un fume, les autres vont avoir tendance à le suivre».

«Mieux vaut vapoter que d'être racketté!»

C'est pourtant ce même Florian Philippot qui a publié, le 12 juin, un communiqué évocateur sur le site du FN. Son titre: «Plutôt la cigarette électronique que les hausses de prix sans fin!» Le candidat du Front aux municipales à Forbach (Moselle) écrivait:

«Si le gouvernement se préoccupait réellement de la lutte contre la dépendance au tabac, il ne chercherait pas à pénaliser la cigarette électronique comme il projette de le faire, mais il miserait sur ce produit comme substitut provisoire à la cigarette sur le chemin de l’arrêt de la consommation. Mieux vaut vapoter que d’être racketté!»

Le 12 mars, c'est le secrétaire fédéral du FN en Flandre, Eric Dillies, qui publiait un texte intitulé «Bercy veut-il faire interdire la cigarette électronique?»:

«Branle-bas de combat au ministère du Budget! Depuis que le grand public a découvert que Marine s’était mise à la cigarette électronique, les limiers de Bercy ont constaté un véritable engouement sur le produit. Il faut immédiatement stopper cet incendie de forêt avant que les finances de l’Etat soient menacées. [...] Il est à craindre que les jours de la "vapoteuse" soient comptés… à moins que les écolo-socialistes décident d’en taxer l’usage.»

Un geste politique

Que les dirigeants du FN veuillent communiquer ou non sur le sujet, l'usage et la promotion de la cigarette électronique devant les médias est assurément un geste politique alors que, ce mardi 8 octobre, les députés européens viennent de voter à Strasbourg une importante directive durcissant la législation antitabac.

Au coeur du texte, un amendement avait pour ambition d'encadrer la cigarette électronique, sur laquelle la législation est encore floue, en la classant dans la catégorie «médicaments», comme les patchs. Selon la loi française, le produit n'aurait pu être alors vendu qu'en pharmacie.

Plusieurs médecins et associations de vapoteurs avaient dénoncé cette restriction, qui obligerait à suivre des procédures longues d'autorisation de mise sur le marché. Le Parlement européen a finalement décidé de rejeter l'amendement.

Contacté par Slate.fr, Bruno Gollnisch, l'un des trois eurodéputés FN avec Jean-Marie Le Pen et Marine Le Pen, nous a affirmé l'avoir rejeté, mais aussi avoir voté contre le texte dans son ensemble, qui a lui été approuvé par 560 voix contre 92 et 32 abstentions.

«On a ruiné l'industrie du tabac en France»

«Cette directive tabac est une usine à gaz extrêmement contraignante», soupirait l'élu lorsque nous l'interrogions quelques jours avant la session. Avant d'expliquer son vote «non» sans langue de bois:

«C'est comme quand le gouvernement veut mettre des panneaux à 50 ou 120 km/h. Qu'on interdise la bagnole! Qu'on interdise le tabac et il n'y aura plus de cancer du poumon! Je suis un ancien fumeur qui a eu des problèmes de santé. Mais on a ruiné l'industrie du tabac et les planteurs de tabac en France. On a tué la Seita. A Lyon, la manufacture du tabac est devenue un local universitaire. A Strasbourg, elle n'existe plus!»

Sur l'e-cigarette, le député européen frontiste regrettait le manque de libertés accordées au vapoteur, regrettant que la version amendée de la directive soit «paradoxalement aussi restrictive» sur la cigarette électronique que sur la cigarette classique.

L'e-cigarette est en plein boom, et les dirigeants du Front national le savent très bien. L'Office français de prévention du tabagisme (OFT) estime que, dès la fin de l'année 2013, on atteindra le million de vapoteurs et les 100 millions d'euros de chiffre d'affaires en France. Si un consensus existe sur la faible nocivité de la version électronique face à la cigarette classique, une étude de 60 millions de consommateurs a cependant affirmé que certains composés émis par l'e-cigarette sont potentiellement cancérigènes.

«Terrorisme intellectuel»

Prise de vitesse sur l'e-cigarette, l'industrie semble déterminée à rattraper son retard pour étouffer le marché. Le numéro deux mondial, British American Tobacco, vient de lancer son propre modèle de cigarette électronique. Imperial Tobacco serait sur le point de racheter l'inventeur du gadget, le Chinois Dragonite. Quant au premier fabricant de cigarettes au monde, Philip Morris, il prépare la sortie de son e-cigarette rouge et blanche Marlboro.

Une raison de plus donc, entre l'interdiction du menthol et le message sanitaire sur 75% du paquet, pour envoyer une armée de lobbyistes à Strasbourg. Début septembre, des documents publiés par le Guardian montraient comment des députés européens de droite, approchés par l'industrie, avaient oeuvré au report du vote de la directive au 8 octobre. Fin septembre, Le Parisien révélait lui que Philip Morris fichait les eurodéputés selon un code de couleur, «bleu» pour les alliés, «rouge» pour les opposants.

De quelle couleur sont les députés du FN? Bruno Gollnisch, étrangement bienveillant avec l'industrie, avouait que pour lui, «les lobbys du tabac sont comparables aux autres lobbys». Avant de se défendre:

«Nous n'avons eu aucun contact avec l'industrie. Ce qui est assez grave, c'est le terrorisme intellectuel qui dit que si on vote contre la directive, c'est que vous êtes achetés par l'industrie du tabac!»

Mais avec les vendeurs de cigarette électronique, les liens sont parfois plus ténus. Ainsi, Adrien Grosjean, candidat en 2012 aux législatives à Cannes et membre de la direction du Front national de la jeunesse (FNJ), a dirigé une entreprise de vente d'e-cigarettes entre 2009 et 2012, comme le rappelle son profil Linkedin. Son site, Neocig, est toujours en activité. Ce mardi 8 octobre, quelques instants après le vote au Parlement européen, il réagit au tweet de Marine Le Pen sur son profil Facebook:

Mathieu Martiniere et Alexander Roth-Grisard

Article mis à jour avec la réaction d'Adrien Grosjean

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