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Je suis un hipster et j'en suis fier

Photos du compte Instagram de Luke O'Neil

Photos du compte Instagram de Luke O'Neil

On se moque des hipsters alors que l’on devrait les remercier parce que, que cela plaise ou pas, une partie de ces tendances que l’on écarte aujourd’hui d’un revers de main filtreront tôt ou tard dans la culture de masse.

Ceux d’entre nous qui ont la trentaine ou un peu moins sont passés à l’âge adulte à une époque où les médias nous renvoient de manière incessante notre propre image. Mais ce reflet n’est pas de l’ordre, profond, du «Où me situe-je dans l’univers?», un questionnement qui serait passé pour une forme de maturation existentielle dans une période plus philosophique. La question que nous nous posons est plus superficielle: «quel est mon positionnement?»

Voilà une question à laquelle il était bien plus facile de répondre par le passé, quand les choix étaient plus limités et quand une carrière ou une classe sociale effectuait à votre place le gros du travail de définition.

Aujourd’hui, l’explosion et le renouvellement permanents des stéréotypes engendrent une forme d’anxiété perpétuelle à son propre endroit, qui nous oblige à renouveler régulièrement nos positionnements identitaires. Et les choix sont nombreux.

S’identifier comme un bro, un nerd, une geek, un foodie, une fashionista, un politicos, un obsédé du bio ou du sport sont autant de qualificatifs reconnus -et viables. Mais il y a un sociotype que personne n’est sensé revendiquer, ce qui est d’autant plus étrange que nous sommes tous obsédé par lui: j’ai nommé le hipster.

Le mot est partout

Il est temps que ça change. Alors je me lance: je suis un hipster et je n’en ai pas honte.

Ce dilemme identitaire primordial est né du modèle ô combien agressif et péremptoire  des réseaux sociaux, qui nous poussent à jouer chaque jour notre partition dans le concert mondial -soit en parfaite harmonie avec nos pairs, soit en offrant un contrepoint. Et ce nombrilisme sans cesse renouvelé ne s’exprime sans doute pas mieux que dans notre tentative régulière de définition de la hipsteritude.

Il ne s’écoule presque pas une semaine sans que nous y soyons confrontés – 28 signes que vous êtes un Hipster, Qui sont les Hipsters? – et ainsi de suite. La plupart du temps, ces articles proviennent de journaux et magazines grand public.

Le weekend dernier, Steven Kurutz [journaliste du New York Times] se faisait ainsi le spectateur de sa propre métamorphose et de sa nouvelle identité sociale. «Ma surprise initiale fut remplacée par une prise de conscience brutale: en tant que trentenaire, urbain, mince, et de sexe masculin, il n’existe presque rien que je puisse porter sans ressembler à un hipster,» écrivait-il, surpris de faire désormais partie d’une communauté à laquelle il ne souhaitait pas appartenir. «La culture hipster est à ce point envahissante que presque tous les domaines masculin de l’habillement ou des soins (coiffure, barbe, etc.) sont colonisés.»

De quoi parle-t-on?

La versatilité même du terme de «hispter» a donné naissance à toutes ces listes ridicules, ces articles vides et ces papiers tendance, et tend également, malgré le caractère pour le moins artificiel d’une telle mode, à faire perdurer la dénomination. Un sondage récent indiquait que seuls 16% des gens aimaient les hipsters – un score bien inférieur au degré d’appréciation du Congrès, c’est dire.

Comme le fait remarquer Kurutz dans son papier, presque tout peut-être frappé du sceau infâmant de la hipsteritude; c’est comme un livre dont vous êtes le héros où, quelque soit l’option choisie, vous finiriez sur la même page, coiffé d’un chapeau ou pourvu d’un autre accessoire.

Un type blanc avec une barbe? Un hipster. Un noir sur un skateboard? Un hipster. Un flic un peu dégingandé? Un hipster. Une femme à vélo? Une hipster.

Vous pouvez aussi bien jouer de la mandoline ou faire tourner des platines, peu importe, d’une manière ou d’une autre, vous êtes un hipster. Aucune règle! En conséquence de quoi, les hipsters sont devenus l’objet de moqueries incessantes, tout en provoquant une fascination sans fin. Quand un hipster peut être tout à la fois, il peut aussi bien n’être rien du tout – voilà un paradoxe bien intéressant.

Personne ne se définit comme hipster

Mais il existe au moins une chose sur laquelle tout le monde s’accorde, comme tous les stéréotypes sensés définir la hipsteritude le démontrent et qui fait de Kurutz un candidat parfait au qualificatif de hipster: c’est que personne –pas même les personnes les plus ouvertement hipsters de notre entourage– n’admet correspondre à la description. La seule règle du club des hipster, c’est de ne jamais admettre que l’on est membre du club des hispters.

Personne n’a envie d’être associé à un stéréotype superficiel. Mais, de mon point de vue, cette attitude de rejet est la pire qui soit, si l’on veut donner le coup de grâce à ce concept versatile.

Le hipster, à l’origine, était un individu qui refusait le statu quo et décidait de sortir du rang. Aussi, contrairement à Kurutz et à des milliers d’autres avant lui qui ont tenté, rationnellement, de se débarrasser de cette étiquette infâmante, je voudrais aujourd’hui m’affirmer comme un hipster – et avec fierté.

Le parfait hipster

Il me suffit de ne parcourir que la moitié de la liste de ce qui est censé caractériser un hipster moderne pour m’y retrouver. Tatouages et lunettes à monture noire? Check. Jeans serrés, sweat-shirt à capuche trop courts et baskets rétros? C’est ma tenue de tous les jours.

Je travaille dans les médias et je passe l’essentiel de mes soirées dans des clubs, du dernier bar à cocktails à la mode au nouveau restaurant dont tout le monde parle et depuis lesquels – ô surprise! – j’uploade régulièrement des photos de mes exploits sur Instagram. Je ne bois que des cocktails à base de bitters, comme le Fernet-Branca (à consommer avec modération).

J’ai joué pendant des années dans un groupe de rock indé. La plupart de mes amis jouent dans des groupes ou sont DJ ou tiennent des bars –ou des blogs. C’est dur à admettre, mais il faut bien que je vous l’avoue: je connais toujours le physio à l’entrée.

Je sais bien que tout ce que je viens de dire peut sembler caricatural, surtout énoncé de la sorte, mais à quoi bon mentir? Il est important d’avoir conscience de ce que l’on est et le fait de passer son temps à se déprécier pour mieux parler de soi constitue une forme d’hipsteritude littéraire.

Trop branché pour vous

Et puisqu’on en parle, j’ai naturellement lu tous les livres importants, je connais tous les groupes importants, et je ne me prive pas de les mentionner régulièrement dans mes conversations de manière à ce que mon goût apparaisse à mes interlocuteurs comme bien supérieur au leur – quand bien même cela revient parfois à démontrer à quel point je peux avoir bien meilleur mauvais goût, en adoptant une approche populiste qui me permet de consommer tout ce que peut offrir la culture populaire bas de gamme, naturellement reconsidérée par le biais d’un intellectualisme revendiqué.

En fait, je suis tellement branché que je sais parfaitement qu’il n’y a pas vraiment de groupe important. Je joue sur mes origines ouvrières quand la situation l’exige et je me range derrière ma personnalité médiatique et cultivée quand elle est plus utile. Je suis un caméléon social, un consommateur vorace de culture capable de l’utiliser comme une arme ou un baume. J’ai étudié la poésie quand j’étais à l’école, que diable!

Ah, j’allais oublier: j’écris des articles décalés sur Internet pour des médias de hipsters et j’ai, naturellement, une barbe plutôt bien fournie.

Peut-être que ma personnalité de hipster est quelque chose qui a toujours sauté aux yeux de tous ceux qui me connaissent, mais je ne m’étais jamais, jusqu’alors, défini moi-même comme tel. Ca fait vraiment du bien de le dire.

Certes, arrivant au milieu de la trentaine, je commence à être peut-être un peu vieux pour être vraiment et authentiquement cool. Mais en même temps, disposant de nombreuses références qui me permettent de comparer les codes sociaux du hipster actuel à ceux des hipsters des décennies précédentes, je suis sans doute bien davantage hipster que le jeune hipster de 20 ans, immaculé et qui ne sait pas de quoi il parle. Après tout j’ai vraiment connu les années 1990, moi!

Que veulent dire mes tatouages? Rien!

Je suis donc un hipster et il n’y a pas de mal à ça. Pourquoi diable quelqu’un devrait-il refuser de s’habiller d’une manière qui lui plait?

Pourquoi devrais-je me priver de découvrir de nouveaux restaurants, de nouveaux cocktails et de parfaire mes connaissances avec mes amis? Devrions-nous être fiers de manger dans des chaînes de restaurants et de ne pas nous intéresser à la culture?

Des gens me demandent régulièrement ce que veulent dire mes tatouages, une question stupide à laquelle je donne une réponse stupide, mais honnête: ils veulent dire que je voulais avoir l’air cool. Et devinez-quoi? Ca a marché.

Les gens se plaignent compulsivement des hipsters, parce qu’ils se sentent menacés par eux, alors que comme les abeilles ou les requins, le hipster est bien plus effrayé par vous que vous ne l’êtes par lui. En rejetant et en stigmatisant des gens comme «hipsters», ces personnes se dispensent de réfléchir à leurs propres défauts.

Remerciez-nous!

Si les gens qui lisent des livres que vous n’aimez pas sont des hipsters, alors il devient impossible de lire ces livres. Recettes culinaires complexes? Cocktails subtils?  Musique peu évidente? Vêtements trop serrés? Pas pour moi, disent-ils d’une même voix et les voilà coincés au milieu du troupeau.

On se moque des hipsters alors que l’on devrait les remercier parce que, que cela plaise ou pas, une partie de ces tendances que l’on écarte aujourd’hui d’un revers de main filtreront tôt ou tard dans la culture de masse. Avez-vous ne serait-ce qu’une vague idée de la manière dont est né tout ce qui vous amuse et vous passionne aujourd’hui?

Savez-vous combien de concerts indés affreux, de sets de DJ indigents, de lectures ennuyeuses et d’expositions artistiques absconses moi et mes congénères avons dû subir presque chaque soir afin de trier le bon grain de l’ivraie pour en faire profiter le reste du monde? Ca fait des années qu’on bouffe de la m… pour vous éviter d’avoir à le faire!

Quel est votre groupe actuel préféré? On les a découvert il y a deux ans et on a écrit des articles sur des blogs à leur sujet. Quel est votre restaurant favori? D’après vous, d’où venait le buzz qui vous l’a fait connaître? Les baskets que vous portez, c’est grâce à moi et à mes potes qu’elles sont en vente.

L'article le plus hipster de la terre

Sans les hipsters, il n’y aurait littéralement pas d’art, pas de musique, juste du football, des hamburgers et du porno et nous sommes mêmes parvenus à faire en sorte que ces trois trucs soient plus acceptables. Un jour, dans un an ou plus, vous entendrez un morceau de mon groupe préféré du moment dans une publicité pour une bagnole, parce que je me suis sacrifié sur l’autel de l’éphémère – ce qui sonne d’autant plus juste que Jésus Christ était clairement le premier hipster. Les hipsters sont les canaris des mines de charbon de la culture, et portent parfois un costume de mineur, tiens.

Evidemment, tout ceci est ironique, mais après tout, n’est-ce pas une manière typiquement hipster d’aborder l’auto-analyse? Il paraît que la caractéristique commune de tous les hipsters, c’est qu’ils ne jurent que par l’ironie.

C’est sans doute vrai, parce que je ne suis même pas sûr de penser un traitre mot de ce que je viens d’écrire. C’est juste que ça me semblait cool d’écrire un article de ce genre et que je me disais qu’en partageant mes réflexions avec des gens, certains me remarqueraient et que je me sentirais, brièvement, un peu moins seul. Si ça, c’est pas être un hipster, je ne sais pas ce qui l’est.

Luke O’Neal
Journaliste à Boston et blogueur sur PTSOTL.

Traduit par Antoine Bourguilleau

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