Monde

Le «shutdown», la ruine du Parti républicain

Daniel Vernet, mis à jour le 08.10.2013 à 14 h 16

Sous la pression des membres du Tea Party, conservateur et anti-impôts, le Parti républicain se radicalise et fait exploser sa culture du compromis et de la coopération bipartisane, une des bases de la pratique institutionnelle américaine.

Lincoln Memorial de Washington, le 1er octobre 2013. Lincoln fut le premier président Républicain, alors antiségrégationniste et représentant de la  «gentry» de la côte Est. REUTERS/Jason Reed

Lincoln Memorial de Washington, le 1er octobre 2013. Lincoln fut le premier président Républicain, alors antiségrégationniste et représentant de la «gentry» de la côte Est. REUTERS/Jason Reed

Le shutdown du gouvernement américain n’oppose pas seulement la Maison blanche et les démocrates aux républicains. Il provoque aussi une épreuve de force au sein du Grand Old Party (GOP), le Parti républicain. Entre les modérés et les conservateurs, entre les républicains traditionnels et le Tea Party. Les premiers n’éprouvent pas une sympathie particulière pour Barack Obama et sa politique économique et sociale.

Mais ils sont conscients des dégâts que la paralysie du gouvernement fédéral provoque pour l’image du parti rendu responsable de l’impasse budgétaire. Plus généralement, les républicains modérés sont les héritiers d’une pratique institutionnelle fondée sur le négociation et la coopération bipartisane entre l’exécutif et les deux chambres du Congrès dont les majorités coïncident rarement.

Les conservateurs, revigorés ces dernières années par l’apparition du Tea Party, n’ont pas cette culture. Ils cachent à peine leur mépris pour un Président noir qu’ils considèrent sinon comme un usurpateur en tous cas comme un dangereux fourrier du socialisme à l’européenne. Ils ne recherchent pas le compromis.

Ils veulent utiliser la majorité républicaine de la Chambre des représentants pour tuer dans l’œuf la réforme de la sécurité sociale (Obamacare) que le Président a réussi à faire passer avec un soutien bipartisan des démocrates et des républicains modérés.

Big government, small government

En refusant le compromis budgétaire et en bloquant l’activité du gouvernement fédéral, les partisans du Tea Party ne s’emparent pas seulement d’un prétexte. Ils sont cohérents avec leur refus de la dette, des impôts, a fortiori de leur augmentation, avec leur rejet de l’intrusion du politique dans la sphère privée des citoyens – fut-ce pour les assurer contre les aléas de la vie –, bref de tout ce qui concourt au big government qu’ils détestent.

Le Tea Party est né après la première élection de Barack Obama en 2008. L’expression vient de la révolte des citoyens de Boston en 1773 contre les Britanniques. Les Bostoniens avaient alors jeté à la mer des sacs de thé pour protester contre l’imposition de nouvelles taxes. «Tea» est aussi une abréviation pour taxed enough already (déjà assez taxés).

Ce Tea Party moderne n’est pas une formation politique comme on les connait en Europe. Ce n’est pas à proprement parler un parti mais un conglomérat d’initiatives locales, voire individuelles, qui sont liées par quelques idées simples. Ils reprennent la tradition à l’origine des Etats-Unis du small government et de l’auto-organisation des petites communautés.

Selon les tenants de cette tradition, les impôts brident l’activité individuelle et nourrissent la croissance du gouvernement fédéral, une tendance permanente dans la vie politique américaine au moins depuis le New Deal des années 1930, avec les présidents républicains comme démocrates.

Ils étaient aussi critiques vis-à-vis du sauvetage des banques décidé par George W. Bush après la crise de 2007-2008 qu’opposés au sauvetage de l’industrie automobile mis en œuvre par Barack Obama.

Ils sont conservateurs voire réactionnaires sur les questions sociales. Ils sont contre l’avortement, même en cas de viol, pour certains d’entre eux. Ils sont pour le droit à porter des armes. Ils sont partisans de la théorie créationniste contre la théorie de l’évolution héritée de Darwin.

La dérive droitière du GOP

Ils se recrutent parmi les fondamentalistes chrétiens de la Bible belt (la ceinture de la Bible) qui englobe les Etats du sud des Etats-Unis. (Ces Etats étaient traditionnellement démocrates alors que bien implanté au nord, le Parti républicain, issu du parti de Lincoln, était antiségrégationniste et représenté par la gentry de la côte Est.)

Après la Deuxième guerre mondiale, le GOP n’a cessé de dériver vers la droite. L’élection de Richard Nixon puis celle de Ronald Reagan, tous deux venus de la Californie, ont été le symbole de cette transformation du parti.

Toutefois, John McCain, le candidat républicain malheureux contre Barack Obama en 2008, est apparu aux yeux des républicains les plus conservateurs, comme un représentant du vieux GOP. Il ne lui a pas suffi de prendre à ses côtés comme candidate à la vice-présidence Sarah Palin, éphémère égérie du Tea Party. Quatre ans plus tard, Mitt Romney était aussi pour les partisans du Tea Party un représentant typique de l’establishment républicain de la côte Est.

Le Tea Party ne doit pas être confondu avec une autre mouvance du Parti républicain. Les Tea-partisans ne sont pas de ces néoconservateurs qui ont connu plusieurs périodes de gloire dans l’histoire américaine récente, avec Ronald Reagan et plus récemment pendant la présidence de George W. Bush.

S’ils partagent la même haine de Barack Obama, ils n’ont pas les mêmes vues en politique étrangère. A dire vrai, le Tea Party ne s’intéresse pas à la ce qui se passe à l’étranger et est plutôt isolationniste. L’activisme à l’extérieur et les dépenses militaires contribuent, selon eux, à accroitre la taille du gouvernement central.

Et les Américains ont mieux à faire chez eux que de mener des croisades lointaines quand leurs intérêts vitaux ne sont pas en jeu. La promotion de la démocratie chère aux néoconservateurs est le dernier de leur souci.

Dans un Parti républicain ébranlé par deux défaites consécutives à l’élection présidentielle et une déroute aux élections législatives de 2008, à peine compensée par des succès mitigés aux scrutins de midterm en 2010 et au Congrès en 2012, le Tea Party a acquis une influence plus importante que son poids réel.

Si ses candidats ont souvent battu des républicains bon teint aux primaires, ils n’ont pas toujours réussi, le jour des élections, à s’imposer contre les démocrates qui ont ainsi sauvé plusieurs de leurs sièges et leur majorité au Sénat. Le Tea Party – qui, répétons-le, n’est pas une organisation structurée mais une collection d’individualités – compte quelque cinquante membres, sur 232, à la Chambre des représentants à majorité républicaine, mais c’est suffisant pour imposer un rapport de forces défavorable aux modérés.

 John Boehner, le président républicain de la Chambre, est en train d’en faire l’amère expérience. Dans des réunions internes au GOP, il essaie de réunir derrière lui une majorité capable de négocier un texte acceptable pour toutes les parties. En vain jusqu’à maintenant. Son objectif, et celui des républicains modérés, est de trouver une formule pour remettre en route le gouvernement et surtout éviter un défaut de paiement des Etats-Unis à partir du 17 octobre.

Le Tea Party ne veut pas un compromis. Il veut la défaite de Barack Obama. Même au prix d’un discrédit durable pour le Parti républicain.

Daniel Vernet

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