Culture

La chute de la maison Knoedler, épatante galerie des faux

Anne de Coninck, mis à jour le 11.10.2013 à 23 h 22

Comment l’ex-directrice de la galerie la plus ancienne des Etats-Unis, la galerie Knoedler, a-t-elle pu vendre pendant une quinzaine d’années une quarantaine de faux tableaux de maîtres américains d’après-guerre, pour des dizaines de millions de dollars, et clamer son innocence?

«Untitled» de Pollock, une des oeuvres contrefaites selon le New York Times

«Untitled» de Pollock, une des oeuvres contrefaites selon le New York Times

Le 30 novembre 2011, une simple affichette, accolée sur la porte d’entrée, signale la fermeture définitive de la galerie Knoedler, à New York. La plus ancienne galerie d’art sur le sol américain met fin de manière abrupte à ses activités, après 165 ans d’existence. Difficile de comprendre une fermeture aussi précipitée. Tandis que la galerie venait de fermer, son site web annonçait toujours que l’exposition de sculptures de Charles Simonds se poursuivait jusqu’au 14 janvier 2012.

L’explication de cette fermeture soudaine est désormais largement connue. La mise en cause par la justice américaine de la galerie et de son ancienne directrice Ann Freedman, accusées d’avoir vendu pendant une quinzaine d’années une quarantaine de tableaux  pour un montant de près de 63 millions de dollars, signés entre autres par Jackson Pollock, Willem de Kooning, Mark Rothko, Robert Motherwell, Barnett Newman, et Richard Diebenkorn. Tous ces tableaux étaient sans exception des faux habilement contrefaits. Un autre galeriste new-yorkais, Julian Weissman, un ancien de Knoedler, est aussi mis en cause sans être formellement accusé. Il aurait vendu une vingtaine de fausses œuvres pour une quinzaine de millions de dollars.

L’histoire apparaît d’autant plus incroyable que la galerie Knoedler était établie et reconnue. Elle avait une réputation irréprochable. La liste des clients de la galerie est à elle seule un répertoire des grandes fortunes industrielles qui ont forgé les Etats-Unis: Vanderbilt, Astor, Rockefeller, Clark et Mellon. Sans oublier Henry Clay Frick, qui aurait acheté plus de 225 œuvres à la Galerie, payant certaines... en actions de la Pennsylvania Railroad, et dont la maison particulière sur la 5e avenue, est devenue après sa mort le fameux musée Frick Collection.

Au milieu des années 1990, la galerie la plus respectable de New York et celle de Julian Weissman commencent à acheter des toiles des plus grands noms de l'expressionnisme abstrait auprès d’une vendeuse d’art de Long Island, Glafira Rosales, jusque-là inconnue, qui dirige une petite galerie.

Elle raconte une histoire trop belle pour être vraie. Elle affirme que la grande majorité des peintures qu’elle met en vente proviennent d'un collectionneur qui refuse catégoriquement d'être identifié. Il a hérité les œuvres de son père décédé, ce dernier était un ami des peintres. Les œuvres qu’il possède n’ont même pas été répertoriées. Au fil du temps, ce propriétaire anonyme et... fantôme se voit affublé de nom fantaisiste «Secret Santa» ou «M. X.».

Les alertes

Glafira Rosales, mise en accusation par la justice américaine, a plaidé coupable de 9 chefs d’inculpation dont fraude, blanchiment d’argent et évasion fiscale. Elle est la seule aujourd’hui dans la «chaîne du faux» à avoir été démasquée par la justice.

Etonnant que personne ne se soit posé de questions. D’autant que dans les années 2000, les alertes ont commencé à se succéder. En 2002, un dirigeant de Goldman Sachs, Jack Levy, paye 2 millions de dollars un tableau de Jackson Pollock. Mais après l’achat, il ne parvient pas à obtenir l’authentification de l’œuvre par l’Ifar (l'International Foundation for Art Research). Il exige d’être remboursé par Knoedler et la galerie s’exécute.

Une autre vente réalisée en 2007 auprès d’une galerie de Dublin tourne mal. La fondation Dedalus qui gère et certifie l’œuvre de Robert Motherwell, met en cause une première authentification faite par une experte travaillant pourtant pour elle. Cette experte est licenciée peu de temps après. Quant à Julian Weissman, il est contraint de racheter l’œuvre au début de l’année 2011.

Quelques mois plus tard, c’est le Belge Pierre Lagrange, l’un des financiers les plus riches du Royaume-Uni, qui fait éclater le scandale. Il porte plainte après s’être rendu compte que les deux plus grandes maisons d’enchères du monde, Sotheby’s et Christie’s, refusent de mettre en vente un tableau de Jackson Pollock, acheté en 2007 pour 17 millions de dollars à Knoedler. Pour justifier leur refus, les deux maisons émettent des doutes quant à l’authenticité du Pollock, questionnant au passage sa «provenance».

Aujourd’hui, au moins six poursuites ont été lancées contre l’ancienne galerie et son ancienne directrice. Parmi elles: celle du directeur de Tom Ford International et ancien directeur de Gucci, Domenico De Sole, pour un faux Mark Rothko acheté en 2004 pour un peu plus de 8 millions de dollars; celle de l’ancien ambassadeur des Etats-Unis en Roumanie, Nicholas F. Taubman, pour un faux Clyfford Still payé 4,3 millions de dollars en 2005 et encore celle de John Howard, président de Irving Place Capital pour un faux Kooning acheté 4 millions de dollars en 2007. Tous reconnaissent avoir acheté en toute tranquillité, tant la réputation de la galerie était grande.

La galerie Knoedler était l’une des bases sur laquelle s’est construite l’histoire artistique américaine. Ouverte à un moment où il n’existait aucun musée à New York, et dont leur nombre sur l’ensemble du territoire américain, se comptait sur les doigts d’une seule main, la galerie Knoedler a été essentielle dans l’élaboration du goût de générations de collectionneurs. Elle a aidé à construire des collections. Elle a su promouvoir, bien sûr, les artistes américains de la fin du XIXe siècle George Bellows, Frederick Church, Winslow Homer, George Inness et John Singer Sargent en tête, mais aussi les impressionnistes, l'art classique et moderne en provenance d’Europe avant de suivre l’explosion américaine du l’expressionnisme abstrait.

Une saga familiale

La Galerie Knoedler est aussi une saga familiale. En 1846, le Bavarois Michael Knoedler s’installe à New York pour développer une galerie française déjà bien établie à Paris rue Chaptal, la galerie Goupil and Co. C’est elle qui accueillera Vincent Van Gogh à son arrivée à Paris en 1861.

Très vite en 1857, Michael Knoedler rachète à Goupil sa branche new-yorkaise. S’en suit alors un développement tous azimut avec un retour en Europe, en ouvrant des galeries à Paris et à Londres. Neveux et cousins prendront tour à tour la direction de la  galerie.

Le dernier représentant de la dynastie, Roland Balay, prend la tête de la galerie en 1956. Il l’ouvrira aux grands noms d’après-guerre, se tournera vers l’art contemporain de Kooning, Barnett Newman ou Henry Moore. En 1971, Roland Balay se retire. Il vend la galerie à l'industriel et collectionneur Armand Hammer, qui a fait fortune dans le pétrole, et dont le père Julius Hammer a eu un rôle majeur dans la création du Parti communiste américain. Jusqu'à la fermeture de la Knoedler Gallery en 2011, la fondation Hammer détenait une participation majoritaire dans la galerie, et Michael Hammer, petit-fils d’Armand, en était le président.

Le personnage clé de cette affaire, c’est Ann Freedman. Elle dirige la galerie jusqu’en 2009, date à laquelle elle est licenciée. Elle avait commencé comme réceptionniste dans la galerie André Emmerich à New York, avec un diplôme d’art en poche avant de démontrer un étonnant talent à la vente. A la fin des années 1970, elle rejoint Knoedler. Rapidement, elle en devient directrice et au début des années 1990 succombe donc aux charmes et aux gains considérables que permettent les étonnantes œuvres que lui procure Glafira Rosales.

Est-il imaginable qu’elle n’ait pas eu le moindre doute ni le moindre soupçon?

Dès que l’on approche le marché de l’art, deux mots sont rabâchés à tout ceux qui étudient les objets, les peintures les sculptures: authenticité et provenance. Pour l’authenticité, un expert, un référencement dans un catalogue raisonné, suffisent souvent à démontrer celle d’une pièce. La provenance est un peu le pedigree de la pièce, en remontant à ses origines, une histoire peu alors être racontée en listant les anciens propriétaires, les accrochages éventuels dans des musées ou galeries, les notices dans des catalogues... Un de mes professeurs du Sotheby’s Art Institute insistait sur la valeur liée à une provenance hors du commun, n’hésitant pas à affirmer que les prix pouvaient alors doubler, tripler ou plus encore, la qualité de l’objet faisant jeu égal avec son illustre origine.

L'énigme Freedman

Ann Freedman reste l’énigme de cette histoire. Depuis 2011, sa ligne de défense reste inchangée. Elle met en avant sa naïveté, se pose en victime au même titre que l’autre galeriste Julian Weissman ou les acheteurs grugés. Pour preuve de sa bonne foi, elle n’hésite pas à exhiber les 3 toiles qu’elle a acquises auprès de Glafira Rosales pour sa propre collection.

On a appris depuis que ces 3 toiles ont été rachetées en toute confidentialité à un ex-acheteur de Knoedler, qui ayant eu des doutes sur leur authenticité voulait récupérer son argent.

Sur l’opacité de la provenance des oeuvres? Freedman assure que «la confidentialité est monnaie courante et que la transparence est l'exception plutôt que la règle». Elle n’hésite pas aussi à mettre en cause la cupidité des acheteurs qui ne répugnent pas à investir en achetant un tableau sous-évalué et ce malgré l’absence de référence, dans l'espoir qu'un jour, après des expertises favorables, celui-ci vaudra plusieurs fois son prix d'achat «un pari risqué que cette foule sophistiquée fait tous les jours dans le marché de l'art... [et] un pari que ces investisseurs ont fait sur la collection de Rosales lorsqu'ils ont acheté des œuvres de Knoedler avec l'espoir de faire un profit».

Mais comment Ann Freedman a-t-elle pu s’engager sans faire plus de recherches sur la conservation et la provenance des œuvres et sans s’interroger sur les «faibles» prix demandés qu’elle doublait ou triplait lors de la revente? En septembre 2013, elle a porté plainte pour diffamation contre un de ses confrères qui mettait en doute sa bonne foi.

Elle tente aujourd’hui d’impliquer dans une «pratique collective» de nombreux conservateurs et experts spécialistes en art y compris les conservateurs du MoMA, de la National Gallery of Art ou le Musée Guggenheim. Elle veut que tout le monde sache qu'elle n'était pas la seule à s’être fait duper par les faux tableaux et l'histoire qui les entourait: que d’autres ont pu s'entendre sur l'authenticité d'une œuvre sans avoir un élément d'information jugé crucial: le nom du propriétaire.

En attendant, elle ne manque pas d’aplomb, elle a ouvert une galerie d’art contemporain juste à quelques blocks de l’ancienne galerie Knoedler à Manhattan. La justice américaine a refusé d’abandonner les charges contre elle, pour le moment. Elle demeure mise en examen alors que le 30 septembre un juge abandonnait toutes les charges contre Armand Hammer. Les acheteurs abusés, à part Pierre Lagrange qui aurait à peu près recouvré sa mise initiale, sont toujours dans l’attente d’une éventuelle récupération de leurs millions de dollars.

L’histoire serait incomplète si on ne parlait du faussaire, le seul vrai artiste de cette affaire. Pei-Shen Qian, un obscur peintre de 73 ans, immigré aux Etats-Unis depuis près de quarante ans, avait participé à un mouvement d'art expérimental audacieux à Shanghai dans les années 1970 à la toute fin de la révolution culturelle. Introuvable par les autorités américaines depuis cet été, il a laissé sécher quelques toiles dans sa petite maison du Queens.

Très loin d’un flamboyant Elmyr de Hory mis en scène par Orson Welles dans les années 1970 ou de l’étrange Wolfgang Beltracchi, faussaire allemand qui a amassé une fortune de 16 millions d’euros. Pei-Shen Qian n’a pas vraiment profité de ses talents. Il ne gagnait que 5.000 dollars par tableau contrefait...

Anne de Coninck

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