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La mer Morte à l'agonie

Bassin d'évaporation sur la côte sud de la mer Morte en décembre 2008. REUTERS/Baz Ratner

Bassin d'évaporation sur la côte sud de la mer Morte en décembre 2008. REUTERS/Baz Ratner

Effondrements, asséchement, destruction de l’habitat. Peut-on encore sauver la mer Morte?

EIN GEDI, Israël

Il y a dix ans, un jour qu’il faisait sa balade matinale et solitaire autour de son kibboutz d’Ein Gedi, sur les rives de la mer Morte, le géographe et géologue Eli Raz entendit un grondement de mauvais augure. Raz, considéré en Israël comme le plus éminent des experts en dolines—ces gouffres terrifiants qui s’ouvrent d’un seul coup sans prévenir—comprit immédiatement qu’il était sur le point d’être englouti.

Assis dans son tout petit bureau aveugle du kibboutz, Eli Raz, 70 ans, homme maigre, nerveux et desséché par le soleil, coiffé d’une épaisse chevelure argentée, raconte tranquillement son histoire. «Je suis tombé, j’ai fait la culbute, profond, toujours plus profond. J’ai cru que j’allais être enterré vivant. Instinctivement j’ai commencé à creuser vers le haut, et je me suis rendu compte que j’avais eu de la chance—il n’y avait pas trop de terre autour de moi, et j’avais atterri sur une sorte de saillie. Je pouvais respirer. Quand la poussière est retombée, j’ai pu voir la lumière du soleil tout en haut. Mais sortir en escaladant n’était pas possible—je craignais que le trou ne s’effondre sur moi. J’avais même peur de bouger.»

«Je me suis souvenu que j’avais mon sac à dos avec moi—un appareil photo, une lampe électrique, un stylo, un bout de papier et du papier-toilette. Je n’avais pas d’eau. J’avais mon téléphone portable, aussi, mais il ne fonctionne pas dans les profondeurs de la terre», ajoute-t-il. Il était sûr que l’équipe de sauvetage du kibboutz—qu’il avait lui-même mise en place et formée—finirait par se rendre compte de son absence et viendrait le sauver. En attendant, Raz, en scientifique consciencieux, se mit à prendre des photos. «Après tout, s’amuse-t-il, a-t-on souvent l’occasion de photographier une doline de l’intérieur?»

Le temps passant, il se mit à écrire à sa femme, à ses enfants et à ses petits-enfants pour rester calme. Il écrivit sur son bout de papier, puis sur le papier-toilette, au bout duquel il arriva à la nuit tombée. Dans son bureau, Raz fouille dans une armoire débordant de documents et en sort une petite boîte en fer-blanc. Soigneusement, il déroule le papier-toilette couvert de son écriture fine et nette et me le montre. «Je ne vous dirai pas ce que j’ai écrit, m’avertit-il. Cela n’était destiné qu’à ma famille

Dans cette région, explique-t-il, les gouffres naissent de l’interaction entre de l’eau douce et une couche de sel souterrain. L’eau dissout le sel, créant un vide sous la terre, ce qui provoque un soudain effondrement de la surface. Les scientifiques n’ont aucun moyen de déterminer quand, ni même précisément où un gouffre peut s’ouvrir. Mais ils apparaissent autour de la mer Morte à l’allure alarmante de presque un par jour.

Les premiers se sont ouverts dans les années 1980, et en 1990 on en comptait une quarantaine. Aujourd’hui, estime Raz, il y en a plus de 3.000 autour de la mer Morte rien que du côté israélien. Pourquoi? Parce que la mer Morte est en train de s’assécher et que le déclin du niveau d’eau salée signifie qu’il y a davantage d’eau douce pour faire fondre le sel. «Les dolines sont le fait de l’irresponsabilité humaine» explique-t-il. «Depuis plus de 30 ans, je les étudie et j’essaie d’avertir tout le monde—particulièrement les responsables gouvernementaux—que si nous ne faisons rien pour la mer Morte, les gouffres vont nous engloutir tous

Au bout de 14 heures, l’équipe de sauvetage du kibboutz a trouvé Raz et l’a extrait du cratère, qui mesurait près de 8 mètres de profondeur. Il était déshydraté et avait les muscles endoloris à force d’être resté recroquevillé si longtemps dans la même position, mais à part cela il était indemne. Il lui a fallu quelques jours pour prendre conscience de l’ironie de la chose— entre tous les hommes, c’était sur lui que la mer Morte s’était vengée.

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La mer Morte porte de nombreux noms: en hébreu, c’est Yam Hamelah, la mer salée; en arabe, al-Bahr al-Mayyit, la mer morte et aussi Bahr Lot, la mer de Loth. Couvrant une centaine de kilomètres en Israël, Cisjordanie et Jordanie, à 422 mètres sous le niveau de la mer c’est le point le plus bas de la surface du globe. L’appellation «mer» est impropre: techniquement, c’est un lac au bout du fleuve Jourdain. Si ses eaux sont salées, ce n’est pas parce qu’il s’agit d’eau de mer mais parce qu’elle n’a pas de déversoir et que d’incalculables quantités de minéraux, notamment du sel, s’y sont déposées. La mer Morte, en fait, est plus de dix fois plus salée que l’océan Atlantique Nord, ce qui la rend impropre à toute vie autre que microbienne.

La mer a survécu pendant des millénaires grâce à un équilibre constant entre l’eau déversée par le Jourdain et celle qui s’évapore à cause de la chaleur de plomb qui, les jours d’été, dépasse souvent les 50°. Cet équilibre entre entrée et sortie de l’eau a été maintenu tant que la région est restée peu peuplée, comme ce fut longtemps le cas.


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Site des Sodome et Gomorrhe bibliques, le bassin et les collines environnantes attirèrent ermites et fanatiques, croyants et contemplatifs, mais jamais en très grands nombres. Le temple juché sur la colline surplombant la mer remonte à l’ère chalcolithique (entre 4500 et 3500 av. J.-C.). Au début de l’ère chrétienne, la mystérieuse secte des Esséniens s’installa dans cette région isolée, laissant derrière elle les manuscrits de la mer Morte enfouis dans des jarres entreposées dans des grottes.

Non loin, sur le plateau rocheux de Massada, Hérode le Grand se fit construire des palais, et en 73 av. J-C., 960 Zélotes choisirent de s’y suicider en masse plutôt que de se soumettre au joug romain. Selon l’historien du premier siècle Flavius Josèphe, l’empereur Vespasien fit jeter des esclaves enchaînés dans l’eau pour voir s’ils flotteraient. La forte salinité de l’eau les empêcha heureusement de couler. Plus tard, des moines byzantins y érigèrent leurs monastères, les croisés leurs châteaux.

Mais ces 50 dernières années, les parages de la mer Morte ont attiré un nombre croissant de gens et d’industries. Plus problématique encore, la population totale de Jordanie, d’Israël et des territoires palestiniens a presque quadruplé, passant de quelque 5,3 millions à plus de 20 millions d’habitants. Ces pays—plus la Syrie et le Liban—exploitent le Jourdain et ses affluents, ce dont la mer Morte a payé le prix. Il y a quelques générations de cela, plus de 1,5 milliard de m3 d’eau douce allaient du Kinneret (ou lac de Tibériade) dans la mer Morte en passant par le Jourdain: aujourd’hui, moins de 117 millions de m3 s’y déversent.

Le plus grand projet hydraulique israélien, le Grand aqueduc national, détourne du lac de Tibériade l’eau qui aurait dû alimenter la mer Morte pour fournir le centre et le sud-ouest du pays. La Jordanie, grâce à son canal du roi Abdallah, déroute plus de 90% de sa part du Jourdain vers les terres agricoles, les robinets et autres salles de bain. Et il y a la Syrie, qui siphonne l’eau de l’affluent du nord du Jourdain, la Yarmouk. Dans le même temps, les entreprises israélienne ICL et jordanienne Arab Potash Company, situées sur la rive sud de la mer Morte, pompent des quantités d’eau phénoménales pour remplir les bassins d’évaporation nécessaires à l’extraction des minéraux, principalement de la potasse et du magnésium. Rien que cela, affirment les experts, est responsable de 30 à 40% de la baisse du niveau de l’eau.

Conséquence, le niveau de la mer Morte baisse de près d’un mètre par an et elle recule encore plus vite. «L’intervention humaine a presque tué la mer Morte», explique Alon Tal, professeur du département d’écologie du désert à l’université Ben-Gourion du Néguev, auteur de Pollution in a Promised Land: An Environmental History of Israel et expert en environnement et écologie israélienne. «Il faudra des mesures humaines extraordinaires—une intervention prudente et sage, et une coopération régionale positive—pour la sauver

Tal a déjà vécu ce scénario en Israël. Il lui rappelle la vallée de la Houla où les premiers pionniers ont forcé «la nature à se plier à leurs exigences» et asséché les marécages pour faire de la place aux fermes, dérangeant l’équilibre naturel et créant des problèmes inattendus. Plus récemment, «nous avons pris l’eau qui alimentait la mer Morte pour faire fleurir le désert et nous avons créé l’agriculture hébraïque», explique-t-il. «Mais nous avons tué la mer Morte au passage

Côte nord de la mer Morte, en 2009. REUTERS/Darren Whiteside

Contrairement à la vallée de la Houla, la mer Morte n’est pas totalement sous juridiction israélienne et ses maux ne peuvent être imputés à une seule et unique nation. Dans une région notoire pour ses tensions politiques, les remèdes possibles sont enchevêtrés dans les complexités internationales. Et pendant que les experts, les politiciens et les diplomates se disputent sur son sort, pas grand-chose n’est fait pour préserver la mer Morte. Et ne rien faire, avertit Tal, est la pire des options.

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Prudemment, précautionneusement, Raz me guide dans un camping et une station thermale abandonnés à quelques mètres seulement de la route 90, le principal axe nord-sud côté israélien de la mer Morte.

«Le kibboutz Ein Gedi a investi des millions de shekels ici, raconte-t-il. Mais il y a huit ans, une des femmes qui y travaillait a été aspirée dans un trou. Elle n’a pas été blessée, mais nous ne pouvions courir de risque. Nous avons immédiatement abandonné le site; nous n’avons même pas pu emporter les équipements—les compagnies d’assurance n’ont pas voulu

Il y a plus d’une douzaine de trous dangereusement béants rien que dans cette zone. Les cabanes de plage, renversées, se sont effondrées. La verdure autrefois luxuriante, plantée par les membres du kibboutz, s’est asséchée; seuls quelques intrépides pommiers de Sodome, aux fleurs ornées de délicats motifs géométriques et aux étranges fruits gonflés et vénéneux, persistent.

Des panneaux en hébreu, en anglais et en arabe recommandent de rester à distance et de faire attention aux trous. Raz glousse, cynique.

«Comment faire attention? Personne ne sait où le prochain va s’ouvrir.» Il en montre un du doigt. «Ça c’est nouveau, indique-t-il tristement. Celui-là n’était pas là il y a une semaine… ce n’est qu’une question de temps avant que nous ne soyons obligés de quitter toute cette zone

Même si personne n’est encore mort englouti par une doline en Israël, il y a eu plusieurs blessures graves et ces trous sont une menace directe pour le tourisme, qui est le principal gagne-pain du kibboutz et de toute la région de la mer Morte. Des dizaines de milliers de touristes viennent chaque année se baigner dans les bassins d’eau douce voisins, flotter dans l’eau salée et s’enduire de boue hautement minéralisée.

Le tourisme compte pour environ 40% des revenus de la demi-douzaine de communautés juives florissantes installées le long de la rive nord de la mer Morte, la plupart depuis qu’Israël a conquis cette partie de la Cisjordanie lors de la guerre des Six jours. La Jordanie investit également beaucoup dans le tourisme dans la région, et les Palestiniens ont pour leur futur État des projets de développement d’hôtels et de stations thermales.

Les trous menacent aussi l’agriculture—principalement la phœniciculture, ou culture des dattes—dans la région, autre grande source de revenus pour les kibboutzim comme Ein Gedi. Raz indique une palmeraie de l’autre côté de la route 90, laissée à l’abandon à cause des trous qui s’y sont formés. Les arbres se dressent toujours fièrement mais, faute d’eau, le soleil les a carbonisés. «C’est triste de voir une palmeraie abandonnée», déplore Raz.

Le recul de la mer a causé d’autres problèmes. De vilaines laisses de vase bordent à présent la rive où l’eau clapotait autrefois. Matthew Sperber, directeur général du kibboutz Almog, au bord de l’eau, nous montre la station balnéaire lucrative du kibboutz. Il y a cinq ans seulement, le kibboutz a construit des marches soigneusement adaptées au paysage pour accéder au bord de l’eau. Aujourd’hui, elles ne mènent plus qu’à un quai pour nulle part, suspendu à trois mètres au-dessus de l’eau et à plus de 12 mètres de la rive. «Nous courrons derrière l’eau», explique Sperber. «Au final, nous perdrons la course

À l’extrémité sud de la mer Morte, les stations balnéaires et thermales cinq-étoiles comme Le Méridien et le Prima Hotel’s Spa Club courent également un risque—d’inondation. Elles ne sont pas très loin d’entreprises d’extraction de minerais, telle l’israélienne Dead Sea Works, au produit dérivé indésirable: d’immenses quantités de sel inutile qui se déposent au fond des bassins d’évaporation et provoquent l’élévation du niveau de l’eau. Il y a plusieurs années, les hôteliers côté israélien ont poursuivi en justice Dead Sea Works et le gouvernement d’Israël; dans le cadre de l’accord qui en a résulté, les compagnies ont accepté d’extraire le sel pour faire baisser le niveau de l’eau. Ces travaux qui devraient coûter bien plus d’un milliard de dollars sont supposés commencer l’année prochaine. Mais on ne sait pas encore très bien où le sel sera déversé.

Si elle disparaît, la mer Morte emportera avec elle son biotope unique. Si l’eau n’abrite quasiment aucune vie, l’écosystème environnant recèle des sources entretenant un éventail étonnamment varié de flore et de faune. La réserve naturelle d’Einot Tsukim est l’une de ces oasis—plus connue sous son nom arabe, Ein Feshkha, ou «réserve secrète.»

Située en Cisjordanie et sous contrôle israélien, elle n’est ouverte au public qu’à certains moments prédéfinis. Ici, quelque 160 sources souterraines dévalant des monts de Judée gargouillent en surface, formant des bassins d’eau douce où les poissons nagent paisiblement. Joncs et cannes à sucre se balancent au gré de la brise rafraîchie par les étangs bordés de tamaris et autres plantes indigènes.

Complexe touristique d'Ein Gedi en 2010. REUTERS/Baz Ratner

Des martins-pêcheurs, éclairs turquoise sur fond de brume, plongent pour se nourrir. Ein Feshkha est un grand carrefour migratoire pour les oiseaux de tout le Moyen-Orient; un demi-milliard d’entre eux y passent chaque saison affirme Ariel Meroz, étudiant en géologie à l’université hébraïque de Jérusalem qui travaille comme guide officiel dans la réserve.

Et les oiseaux ne sont pas seuls. Quantités d’insectes et d’invertébrés se sont adaptés à la vie ici, et des bouquetins, des damans, des sangliers, des chats des sables, des hyènes, des chacals et des loups viennent boire aux étangs. Des léopards venaient s’y abreuver jusqu’à une période récente, tout comme dans l’oasis voisine d’Ein Gedi.

Shlomtzion, le célèbre léopard d’Ein Gedi—affectueusement baptisé en l’honneur de la reine juive Salomé Alexandra—a écumé la région pendant 16 ans. Shlomtzion est mort en 1995, et depuis, plus personne n’a vu de léopard.

Comment éviter cette catastrophe écologique? L’une des possibilités envisagées est un gigantesque projet de travaux publics d’une échelle rarement vue sur la scène internationale. Cette année, la Banque mondiale a présenté un audacieux projet visant à remplir la mer Morte avec de l’eau de la mer Rouge, au sud d’Israël.

Cette idée de canal reliant la mer Morte soit à la mer Rouge, soit à la Méditerranée remonte à 1899, lorsqu’Abraham Bourcart, ingénieur suisse et chrétien qui soutenait avec enthousiasme le rêve sioniste, suggéra à Theodor Herzl et aux dirigeants de l’Organisation sioniste mondiale de creuser un canal entre la Méditerranée et la mer Morte. Cette idée a refait surface à plusieurs reprises au fil des ans. En 1977, confronté à la crise du pétrole, le gouvernement israélien alla jusqu’à nommer un comité officiel chargé de mettre au point un plan d’exploitation. Mais rien de concret ne se matérialisa alors.

Le projet de canal a ressuscité en 2002, lors du sommet de la Terre de Johannesburg, en Afrique du Sud, lorsqu’Israël et la Jordanie ont annoncé—à la grande surprise de beaucoup, notamment de membres du gouvernement israélien—qu’ils allaient s’adresser à la Banque mondiale pour préparer un rapport complet comprenant une étude de faisabilité, une autre sur l’impact environnemental et une évaluation sociale dans le cadre d’un projet tripartite avec l’Autorité palestinienne pour construire un canal entre la mer Morte et la mer Rouge.

Les discussions secrètes qui avaient débouché sur cette annonce semblaient promettre que chacun aurait sa part du gâteau. La Jordanie, peu dotée en eau douce et dépourvue de pétrole pour alimenter ses usines de dessalement, caressait depuis longtemps l’idée d’une sorte de canalisation entre la mer Rouge et la mer Morte, quitte à la faire toute seule.

Shimon Pérès, l’actuel président israélien, ministre des Affaires étrangères à l’époque, bondit sur l’occasion de réaliser un vaste projet high-tech coopératif qui captiverait le monde entier, aiderait Israël à s’extirper de son inconfortable position internationale et propulserait la région dans le «nouveau Moyen-Orient.» Les Palestiniens étaient partants; pour eux, participer à un tel projet signifierait la reconnaissance internationale de leur statut et de leurs droits en Cisjordanie. Et l’idée plaisait apparemment aussi à James Wolfensohn, président de la Banque mondiale à l’époque, qui, affirme une source proche, «a toujours entretenu un profond espoir personnel d’apporter la paix au Moyen-Orient».

Il a fallu des années pour l’organiser, pour lever les fonds et conduire l’étude de faisabilité, mais le projet tel qu’il est présenté dans la proposition de 2013 de la Banque Mondiale est à la fois simple d’un point de vue conceptuel et incroyablement complexe.

Il s’agirait de pomper annuellement jusqu’à 233 millions de m3 d’eau à transférer sur 180 km de tunnels et de tuyaux côté jordanien, de la mer Rouge à la mer Morte. Des centrales hydroélectriques tireraient parti des différences de niveau et des usines de dessalement fourniraient de l’eau potable à la Jordanie, à la Cisjordanie et à Israël, tandis que l’eau saumâtre restant serait injectée dans la mer Morte pour en remonter le niveau.

Si tout le monde semble avoir à y gagner, les écologistes avertissent que ce canal, au lieu de soigner la mer Morte, pourrait bien en sonner le glas. Ils tirent tout un tas de sonnettes d’alarme, notamment parce que le mélange des eaux pourrait déboucher sur une prolifération d’algues qui donneraient à la mer Morte une nuance rougeâtre.

Autre inquiétude, celle qu’une couche de gypse blanc se forme à la surface. Si les effets écologiques de ces changements chimiques ne sont pas clairs, il est fort probable qu’ils diminueraient l’attrait touristique de la région.

Troisième souci, la fréquence des tremblements de terre dans la zone comprise entre la mer Rouge et la mer Morte: l’activité sismique pourrait provoquer des fuites d’eau salée dans les réserves d’eau douce souterraines des aquifères.

«Pourquoi ne pas introduire des mesures d’économie d’eau plutôt qu’un pipeline de plusieurs milliards de dollars qui causera des dégâts irréversibles?», interroge Gidon Bromberg, dirigeant israélien de Friends of the Earth Middle East (FoEME), organisation écologique israélo-jordano-palestinienne. Mais il reconnaît que c’est plus facile à dire qu’à faire. Changer les mentalités prend du temps—et n’intéresse pas vraiment la plupart des politiciens. «Ils préfèrent de loin être vus en train de couper le ruban rouge d’une centrale grandiose que de toilettes utilisant des eaux grises», ironise-t-il.

Eli Raz n’aime pas non plus ce projet. Il préfèrerait que les problèmes de la mer Morte se résolvent par la réhabilitation du Jourdain et en utilisant la désalinisation pour fournir davantage d’eau à la côte méditerranéenne densément peuplée d’Israël. Mais cela nécessiterait une approche régionale systémique et coopérative du partage de l’eau—ce qui est aussi rare que l’eau elle-même dans cette partie du monde.

Les gouvernements israélien et jordanien soutiennent tous deux officiellement le projet de canal entre mer Rouge et mer Morte. Les Jordaniens sont tellement enthousiastes qu’ils ont annoncé au mois d’août qu’ils s’attaquaient tout seuls à certaines parties du projet. Les Palestiniens, en revanche, se plaignent d’être ignorés et privés de leurs droits.

Un petit canal le long des côtes de la mer Morte, en 2011. REUTERS/Baz Ratner

L’eau est une source de conflit permanent entre Israël et l’Autorité palestinienne, car Israël contrôle les principales ressources d’eau renouvelables de Cisjordanie. Même si les accords d’Oslo de 1995 concèdent un accès à l’eau aux Palestiniens, les arrangements nécessaires n’ont jamais été mis en place par aucun des deux camps.

Si l’Autorité palestinienne soutient l’idée de canal sur le principe, elle ne fera rien si une usine de désalinisation n’est pas construite à Ein Feshkha pour donner à la Cisjordanie une indépendance partielle d’Israël en termes de fourniture d’eau, explique une personne proche de l’Autorité palestinienne de l’eau qui a voulu garder l’anonymat.

Les demandes palestiniennes «ne sont pas sujets à débat», réplique Maya Eldar, conseillère du ministre de la Coopération régionale israélien Silvan Shalom. En fait, les Israéliens n’arrivent déjà pas à se mettre d’accord entre eux. Shalom est un fervent partisan du canal entre la mer Morte et la mer Rouge, tandis que le ministre de l’Écologie, Amir Peretz, s’y oppose avec la même ferveur.

Mais même si l’on venait à bout des problèmes écologiques et des chamailleries diplomatiques, le coût de cet ouvrage—entre 15 et 17 milliards de dollars—est prohibitif. Selon l’étude de faisabilité de la Banque mondiale, la viabilité économique du projet dépend de prêts internationaux d’une valeur totale de 5 milliards de dollars, auxquels s’ajoutent 2,5 milliards supplémentaires que la Jordanie est censée emprunter pour pouvoir transporter l’eau dessalée sur 200 km jusqu’à Amman, qui est à 1.000 mètres au-dessus du niveau de la mer Morte. Ce n’est qu’alors que le secteur privé injectera les 2,6 milliards restant. Et après tout cela, le coût de l’eau dessalée en Jordanie sera si élevé qu’elle devra être subventionnée par le gouvernement.

Étant donné les tensions financières mondiales actuelles, ce type de financement est incertain. Les ressources financières de la Jordanie sont tendues à cause des milliers de réfugiés qui fuient la guerre civile syrienne. Dans son état actuel, il est fort peu probable que l’Autorité palestinienne reçoive des subventions ou des prêts de ce type, et Israël ne peut certainement pas payer la note—ni même financer les prêts—tout seul.

Cette année, la Banque mondiale a fait l’article et vanté ce projet avec insistance lors de meetings publics dans divers lieux d’Israël, en Jordanie et en Cisjordanie. Mais à présent elle semble faire machine arrière, en tout cas publiquement. Lors d’une conversation téléphonique, Alex McPhail, directeur d’étude de projet pour la Banque mondiale, a déclaré que «la Banque mondiale avait décidé de ne pas faire de commentaire sur ce projet en ce moment.»

Que ce soit en reliant la mer Morte à la mer Rouge ou autrement, il faut faire quelque chose. Embrassant du regard le paysage désertique, Eli Raz soupire: «L’eau ne devrait pas être une source de conflit—il n’y en a pas assez pour se disputer, certainement pas dans le bassin de la mer Morte en tout cas. L’eau devrait être le prétexte d’une coopération régionale intelligente. Il y a une expression militaire qui dit: «Si l’on ne dépend pas les uns des autres, on sera pendus les uns à côtés des autres.» Mais personne ne semble le comprendre

Eetta Prince-Gibson

Traduit par Bérengère Viennot

Cet article est initialement paru dans le numéro de septembre/octobre du magazine Moment. Moment est un bimensuel indépendant traitant de politique, de culture et de religion, cofondé par le lauréat du Nobel de la Paix Elie Wiesel. Pour en savoir plus, consultez momentmag.com.

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