Monde

Les armes nucléaires de la concorde

Fred Kaplan, mis à jour le 12.07.2009 à 16 h 40

L’accord de Moscou pourrait permettre aux Etats-Unis d'obtenir la coopération russe sur d’autres dossiers plus difficiles à l’avenir.

La Guerre froide est derrière nous. Il y a un grand nombre de problèmes urgents et d’intérêts communs sur lesquels les Etats-Unis et la Russie pourraient s’entretenir… Pourtant, ce qui a retenu l’attention des présidents Obama et Medvedev et ce sur lequel ils ont le plus avancé lors du Sommet de Moscou qui s’est tenu cette semaine, c’est le thème éculé qui vient tout droit de la Guerre froide, les armes nucléaires stratégiques. Bizarre…

Bizarre peut-être, mais pas surprenant en réalité. Même lorsque les différents traités, SALT, START, INF, ainsi que les autres négociations au sujet des armes nucléaires battaient leur plein (dans les années 70 et 80), leur principal intérêt n’était pas tant leurs résultats concrets, mais plutôt le fait de fournir un sujet de conversation aux superpuissances. De constituer un forum où les diplomates de chaque pays pouvaient interagir, échanger des informations, sonder les limites de la coopération et parfois l’élargir. Tout cela à une époque où il était impossible de parler d’autre chose de façon constructive.

Dans une certaine mesure, après les années de morosité du mandat de George W. Bush (qui ont exacerbé la paranoïa nationaliste de Vladimir Poutine), nous sommes rendus au même point. Si on peut effectivement appuyer sur le bouton «Reset» [Remettre à zéro] s’agissant des relations américano-russes, les discussions autour des armes nucléaires sont un sujet familier (il aboutira d’ailleurs très certainement à des résultats positifs) qui permet de bien engager ce processus de «réinitialisation».

C’eut été une grave erreur si le président Obama s’était rendu à Moscou avec des objectifs exclusivement centrés sur les pourparlers au sujet des armes stratégiques. On a tiré les leçons des périodes de tension: si les armes nucléaires sont le seul sujet de conversation entre deux puissances, les relations dégénèrent rapidement et prennent un caractère fétichiste.

Dans les années 80, les scénarios fictifs de guerre nucléaire se sont multipliés

En pleine Guerre froide, de nombreux diplomates, politiques, membres de think tanks et journalistes se sont tellement plongés dans les calculs ésotériques d’«échange nucléaire», de ratios de capacités d’emport de missiles et de probabilités d’«élimination des cibles difficiles», qu’ils en sont arrivés à confondre ce monde étrange et abstrait avec le monde réel.

Parcourez les archives des revues comme Foreign Policy, Foreign Affairs, International Security ou encore les pages d’opinion des grands journaux de cette époque, et vous trouverez des responsables et des intellectuels sérieux élaborant des scénarios compliqués et quantitatifs (qui se voulaient donc scientifiques) selon lesquels le Premier ministre soviétique mène une attaque nucléaire contre les Etats-Unis. Il lancerait des milliers de têtes nucléaires explosant avec la force de plusieurs milliards de tonnes de dynamite (des milliers de mégatonnes) et répandant des larges panaches radioactifs, tuant des millions d’Américains. Car, selon ces calculs, les têtes nucléaires russes les plus puissantes seraient capables de détruire tous les missiles balistiques intercontinentaux de l’Amérique se trouvant sur des bases terrestres au cours d’une première frappe surprise.

Mais de tels scénarios omettent quelques faits de base: d’une part, les sous-marins américains patrouillant dans les fonds océaniques et invulnérables à une frappe nucléaire auraient encore détenu des milliers de têtes nucléaires. Ils auraient donc pu mener une riposte dévastatrice en lançant des engins nucléaires sur l’URSS; d’autre part, certains missiles et bombardiers situés sur les bases terrestres auraient également résisté à cette première frappe et, surtout, l’ensemble de cet exercice mathématique ne reflétait absolument pas la façon dont un dirigeant d’une puissance bien établie, la Russie y compris, envisage l’utilisation de la force.

Certains calculs ont suggéré qu’au cours des années 80, les Soviétiques possédaient cette «capacité de première frappe». Le secrétaire américain à la Défense de l’époque, Caspar W. Weinberger, avait alors mis en garde contre une «fenêtre de vulnérabilité». Pourtant, il n’y a pas la moindre preuve – dans les archives désormais consultables ou dans n’importe quel autre document – que cet atout ait modifié les rapports de force ou ait enhardi les Soviétiques les poussant à prendre des initiatives ou à proférer des menaces qu’ils ne se seraient pas permis dans d’autres circonstances.

On peut aller plus loin. A la fin des années 60, les armées soviétique et chinoise sont presque entrées en guerre au sujet d’un conflit territorial le long du Yalou. Pourtant les leaders du Kremlin ont reculé. Ils savaient que Mao Zedong possédait un petit nombre d’armes nucléaires et ils redoutaient qu’ils ne les utilisent en réponse à une invasion.

C’est le propre des armes nucléaires: il suffit d’en avoir quelques unes pour réussir à dissuader l’ennemi d’attaquer. On constate par ailleurs que les calculs qui ont été faits tombent dans l’abstrait. (Par exemple, beaucoup ont des inquiétudes concernant une Corée du Nord nucléarisée ou un Iran doté de l’arme nucléaire, non pas parce qu’ils s’attendent à ce qu’un de ces pays ne devienne «supérieur sur le plan nucléaire», mais simplement parce qu’ils pourraient être capables de résister à la pression, comme l’a fait la Chine à la fin des années 60 en brandissant une petite poignée d’armes nucléaires.)

Et pourtant, dans le Wall Street Journal du 9 juillet, presque 20 ans après la Guerre froide (et il y a longtemps que ce débat public devrait avoir disparu), Keith B. Payne écrit que l’accord relatif aux armes exposé par Barack Obama et Dmitri Medvedev – qui appelle chaque partie à ramener ses têtes nucléaires à un nombre compris entre 1.500 et 1.675 et à réduire ses lanceurs de missiles à entre 500 et 1.100 – «a le potentiel de compromettre la sécurité des Etats-Unis». Car avoir «des lanceurs en très petit nombre rendrait les Etats-Unis plus vulnérables aux dangers et à la déstabilisation d’une première frappe»

Dans les cercles stratégiques, Keith B. Payne est connu pour ses positions extrémistes. En 1980, il a cosigné un article dans Foreign Policy intitulé «La victoire est possible». Il voulait dire la victoire est possible en cas de guerre nucléaire. Dans cet article, il écrivait qu’une «offensive [nucléaire] intelligente de la part des Etats-Unis conjuguée à des moyens de défense de la patrie devraient réduire le nombre de victimes américaines d’environ 20 millions (…), c’est-à-dire un  niveau compatible avec la survie et la récupération nationale.» (Comme dit le général Buck Turgidson, le personnage de George C. Scott dans Docteur Folamour, « Je ne dis pas qu’on ne va pas perdre quelques cheveux de nos têtes. Mais je dis qu’on aura pas plus de 10 ou 20 millions de tués, Ça dépendra des aléas… »


On peut se dire que son article date d’il y a 19 ans et qu’il ne reflète que des délires de jeunesse (il avait 20 ans à l’époque et était l’acolyte de Herman Kahn). Néanmoins, en 2001 encore, Payne a rédigé un livre de transition pour l’entrée en fonction de l’administration Bush suggérant que si les Etats-Unis livraient une nouvelle guerre en Irak et si Saddam Hussein a dissimulé ses lanceurs de Scuds, comme il l’a fait dans la guerre du Golfe de 1991, «les zones suspectes pourraient subir de multiples frappes nucléaires».

(Peu après l’arrivée de Bush à la Maison Blanche, Payne a été nommé assistant adjoint du secrétaire à la Défense pour la politique de sécurité internationale – il était donc un civil haut placé du Pentagone affecté au développement, à l’approvisionnement, à la planification et à l’utilisation possible d’armes nucléaires. Mais il a malgré tout été jugé trop extrémiste, même au sein du département de la Défense de Donald Rumsfeld, et il n’a pas fait long feu.)

Pourtant, Payne n’est pas le seul à attaquer préventivement l’accord américano-russe sur les armes (qui, il convient de le noter, est loin d’être finalisé). John Bolton, un ancien responsable de premier plan de l’administration Bush proteste: pour lui, les nombres de lanceurs de missiles sur lesquels Obama et Medvedev se sont accordés sont «scandaleusement bas».

On peut s’attendre à ce que les républicains reprennent cette ligne d’attaque – non pas qu’ils comprennent parfaitement ses implications stratégiques. (Aussi voyou soit Poutine, qui peut croire qu’il puisse vouloir lancer une attaque nucléaire contre les Etats-Unis? Ce serait un énorme risque!) De fait, le véritable objectif politique consiste à éviter une nouvelle détente plus large dans les relations avec la Russie, à continuer à exercer des pressions le long de ses frontières (notamment en Géorgie) et à retarder les progrès d’une politique américano-russe de façon à dissuader l’Iran de mettre au point des armes nucléaires. Une attaque contre l’Iran pourrait ainsi s’avérer inutile.

Se concentrer sur les intérêts communs

Dans ce cas, c’est une bonne chose qu’Obama et Medvedev aient esquissé un programme dont la portée va bien au-delà des armes nucléaires. Les deux chefs d’Etat ont constitué des commissions bilatérales sur des questions très diverses qui seront présidées par leurs ministres respectifs. Ils ont remis sur pied un comité de coopération militaire qui doit être dirigé par les chefs d’état-major des armées de chaque pays. Et, selon plusieurs rapports, le président russe aurait confié à son homologue américain qu’il en était venu à reconnaître la menace iranienne grandissante et qu’il était prêt à coopérer sur des sanctions, une démarche inédite de la Russie.

Nul ne peut dire la véritable portée de ces commissions, comités et intentions déclarées… Par ailleurs, le seul fait de tenir des discussions n’apaise pas toujours les tensions. Parfois, quand deux camps (ou deux personnes) ont l’occasion de mieux faire connaissance, les tensions montent, car ils s’aperçoivent à quel point il y a conflit d’intérêts.

Obama donne toutefois l’impression de pénétrer dans cette arène les yeux grands ouverts. Dans toutes les remarques qu’il a faites à propos de la Russie, un mot clé revient: «intérêts». Il ne prétend pas percer les mystères de la personnalité de Poutine (comme voulait le faire Bush). Il est inconcevable que Poutine ou Medvedev puisse l’arnaquer en lui murmurant à l’oreille les vœux de Dieu (comme l’a fait Leonid Brejnev avec le président Jimmy Carter; le dirigeant russe avait mis en garde le président américain, à la veille des discussions autour du traité START II, que Dieu ne leur pardonnerait pas l’échec). En outre, Barack Obama ne confond pas les relations personnelles cordiales et l’amélioration des relations diplomatiques (Bush père et Bill Clinton avaient parfois tendance à le faire).

Obama l’a dit: il n’ignorera pas les différences, mais il se concentrera sur les intérêts communs des Etats-Unis et de la Russie. Nous saurons, ces prochains mois, en quoi consistent exactement ces intérêts communs. Et si en les servant, le monde deviendra plus sûr.

Par Fred Kaplan, publié le 7 juillet sur Slate.com, traduit par Micha Cziffra

Photo Reuters/Jim Young

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