Culture

Pourquoi certaines expositions sont moins intimidantes que d'autres

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 13.10.2013 à 9 h 39

Les expositions monographiques, consacrées à un seul artiste (par opposition aux expositions thématiques) sont en règle général celles qui attirent le plus de visiteurs.

Georges Braque, Le Port de l'Estaque, automne 1906. © Adagp, Paris 2013

Georges Braque, Le Port de l'Estaque, automne 1906. © Adagp, Paris 2013

Le Grand Palais vient d’ouvrir ses deux premières expositions de la saison: Braque et Vallotton. Deux expositions monographiques (c’est-à-dire consacrées à une seule personne) devant lesquelles déjà les files s'allongent. Et dont il y a à parier que la première (Braque est bien plus célèbre que Vallotton) fera de nouveau des miracles en termes d’entrées. Le Grand Palais les cumule. Surtout, les expositions monographiques sont celles qui fonctionnent le mieux en France.


Georges Braque, «À tire d’aile», 1956-1961. © Centre Pompidou

Depuis les années 60, sur les dix expositions ayant compté le plus d’entrées, seules deux sont des expositions consacrées à plus d'une seule personne. Et encore, l’une d’elle est centrée sur un artiste («Picasso et les maîtres») et l'autre est comme une réunion de monographies («De Cézanne à Matisse»). Les expositions véritablement thématiques, même quand elles rencontrent un grand succès (Crime et Châtiment, Mélancolie, L'Ange du bizarre...) ne rencontrent jamais un tel public.

1967 : Toutankhamon 1,2 millions de visiteurs

1993 : De Cézanne à Matisse (1,148 million de visiteurs)

1976 : Ramsès II, Grand Palais: 1 million de visiteurs

2010 : Monet 913 000 visiteurs

1979 : Dali 840 000 visiteurs

1985 : Renoir 793 544 visiteurs

2012 : Hopper 784000 visiteurs

2009 : Picasso et les maîtres 783 352

1983 : Manet 735 197 visiteurs

1993 : Matisse 734 896 visiteurs 

La première raison de ce succès, c’est que «la pluralité inquiète», explique Jean-Paul Ameline, ancien conservateur en chef du Centre Georges Pompidou, retraité depuis peu. Surtout en France où la notion de culture légitime est encore plus aigue qu’ailleurs. Aller voir une exposition consacrée à un seul artiste est souvent plus confortable pour un public de dilettantes.

Le visiteur sait à quoi s’attendre, il n’aura pas à éprouver le sentiment frustrant, voire humiliant, de se retrouver face à la toile d’un artiste qu’il ne connaît pas, ou face à une toile qu’il croyait d’untel alors qu’elle est d’un autre. Il ne sera pas mis en situation de «non-sachant», en opposition à un public plus savant.

Ophélie Ferlier, conservatrice sculpture au musée d’Orsay et commissaire de l’exposition actuelle Masculin/Masculin, exposition thématique, acquiesce: «Des gens non connaisseurs, ou qui ne sont pas sûrs d’eux, vont avoir le sentiment de manquer d’outils, ça les met en difficulté. On pense parfois que pour apprécier une œuvre d’art il faut connaître quelque chose. C’est souvent vrai en art contemporain mais autrement on peut avoir simplement des chocs visuels, sans nécessité de comprendre toute la démarche du peintre. Mais les visiteurs nous le disent et tout conservateur sait que s’il lance une exposition sur un nom, a fortiori connu, ça va marcher, parce que c’est rassurant.»

«Dans les expositions thématiques, les spécialistes ne se mettent pas toujours au niveau du public, renchérit Ameline, ils font parfois des rapprochements ardus entre des œuvres. Moi qui ne suis pas spécialiste d’art contemporain par exemple [le Centre Pompidou est tourné vers l’art moderne], j’étais récemment au Palais de Tokyo pour une exposition qui réunissait beaucoup d’artistes différents. C’est frustrant, on a envie de se repérer et c’est dur».

S’attacher à l’artiste

Les expositions monographiques tranquillisent aussi parce qu’elles permettent un discours plus pédagogique que les expositions thématiques. La plupart du temps, elles procèdent de façon plus ou moins chronologique. Comme c’est le cas pour Vallotton ou Braque.

«Le sentiment d’exclusion culturelle passe beaucoup par les discours des professionnels souvent très autoréférencés, très savants», souligne le sociologue de la culture Olivier Donnat. Le discours qui entoure les expositions monographiques est à l’inverse souvent plus scolaire, il a trait à la vie de la personne exposée. «Le discours biographique est plus simple qu’un discours autoréférencé sur l’histoire de l’art», remarque le sociologue.

La monographie ressemble à une biographie selon Jean-Paul Ameline: «et on sait que le public aime les histoires des Grands Hommes en France. Il y a même un panthéon pour ça». 

A Beaubourg, il se souvient d’ailleurs que durant l’exposition Rauschenberg, en 2006 il y avait à la fin des petits films, interviews de l’artiste, ou autres. «La salle consacrée aux interviews était de loin la plus remplie. Car il y a un aspect attachant, humain».

La vision monographique est très confortable pour cette raison: elle permet un attachement émotionnel. «Le public peut s’identifier à l’artiste, c’est plus familier», note Nathalie Heinich, sociologue de l’art et auteure de La Gloire de Van Gogh. Essai d'anthropologie de l'admirationDans ce livre pari en 1991, elle expliquait la façon dont la légende de Van Gogh s’est construite, aidant à sa popularisation et à son amour par le public. Et surtout la façon dont le processus artistique, la démarche de Van Gogh, ont pris le pas sur les toiles elles-mêmes dans l’approche que l'on a de l’artiste. Valoriser la vie d’un artiste est une manière de valoriser son œuvre aux yeux du grand public.

Distinction

Faire des expositions qui ne soient pas uniquement monographique est important. «Ça peut créer des chocs entre les œuvres, des confrontations très intéressantes», juge Katia Poletti, commissaire de l’exposition Vallotton. «C’est une chose qui a toujours existé et les œuvres doivent continuer à dialoguer. Mais les expositions monographiques permettent aussi une approche plus approfondie d’un seul artiste».

Cette tendance monographique via le biographique – une tendance «forte qui correspond au fait de parler de soi» selon Olivier Donnat – est méprisée par une partie de la critique et du public cultivé. «Ce qui est plus immédiatement accessible pour des gens qui ne sont pas des spécialistes d’art, on trouve ça vulgaire dans les milieux cultivés. Donc on trouve qu’il faut rentrer par l’œuvre et non par la personne. Il y a une hiérarchie de prestige», dit Nathalie Heinich. Chaque mode de vie se pose en s’opposant à celui des autres groupes sociaux inférieurs, et affirme ainsi sa propre supériorité: de la pure distinction bourdieusienne.

Charlotte Pudlowski

Georges Braque au Grand Palais, jusqu'au 6 janvier 2014. Horaires et informations pratiques ici.

Félix Vallotton, le feu sous la glace, jusqu'au 24 janvier 2014. Horaires et informations ici. 

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (741 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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