Life

Le goût du chlore: pourquoi la piscine fascine les Français

Monique Dagnaud, mis à jour le 13.10.2013 à 11 h 44

Elle est égalitaire, favorise en apparence l'individualisme et la solitude, mais camoufle une riche palette d'interactions frôlant parfois l'anarchie.

Piscine Pailleron, Nuit blanche 2009 / Mathieu Marquer via Flickr CC License by

Piscine Pailleron, Nuit blanche 2009 / Mathieu Marquer via Flickr CC License by

Tous pareils, encapuchonnés de latex, masqués de lunettes sublimant un regard de grenouille, cinglés dans une tenue qui interdit la fantaisie (le bermuda, le string, le «seins nus», la jupette, etc), les nageurs forment un idéal-type à la française: une société égalitaire.

Quoi de plus démocratique, en effet, qu’une piscine municipale? Le prix d’entrée y défie toute concurrence. Y règne une mixité sociale et d’âge à faire rêver un lecteur de l’Humanité qui n’aurait pas renoncé au Grand soir. L’équipement se révèle d’un coût particulièrement avantageux, son usure résiste à des milliers de longueurs, et il ne cède en rien à la mode: Speedo et Arena vendent depuis plus de 40 ans le même maillot baigneur taillé au cordeau dans du nylon élasthanne.

Un ordre plein de sagesse y est installé: des couloirs d’eau répartis selon les prouesses aquatiques de chacun (pour les crawleurs, les appareillés, les autres nageurs et les barboteurs) afin d’éviter les carambolages et les énervements. Surtout, en dépouillant le corps des artifices qui personnalisent une silhouette, la natation place chacun à son niveau de vérité plastique.

Un ordre prospère?

Qualité méconnue: ce sport booste l’intellect. Nager est propice à la méditation puisque les mouvements s’enchaînent selon une mécanique monotone. On peut certes tenter de perfectionner son arrondi de bras ou d’accélérer sa jetée de jambe, s’écouter respirer et allonger son souffle, améliorer sa ligne de flottaison, mais en général, pour un nageur d’habitude comme le sont la plupart des abonnés aux piscines municipales, ces préoccupations se noient dans le clapotis de l’eau. La natation de longueurs de bassin est une activité d’oubli: le corps se dissocie de la tête, à chacun sa rêverie ou ses obsessions.

Les piscines seraient-elles alors le bocal de l’individualisme, un système autorégulé où chaque nageur, grâce à des règles consenties, s’abstrait du contact de l’autre, une écosphère où tout le monde se croise sans se voir, un condensé de cette foule solitaire dépeinte par le sociologue David Riesman? Erreur, car sous un ordre apparemment paisible prospère une incroyable anarchie. S’y déploie, de fait, une large palette d’interactions humaines, duplicatas, sur le mode aquatique, des comportements ordinaires qui se déroulent dans le monde solide.

A l’évidence, ces aficionados se jettent à l’eau comme des bébés extasiés, sans jamais lire la moindre des consignes placardées sur les murs. Par exemple, se laver avant de se baigner: nombre de nageurs négligent de se livrer à cet exercice qui implique 1) que l’on perde un temps précieux puisqu’on se lavera de toute façon abondamment avant de se rhabiller, ne lésinant pas alors sur le savon et le shampoing, car tout nageur aguerri est averti du bouillon de culture qui fermente dans le bassin 2) un désagrément: passer de la chaleur de la douche au frisquet de la piscine, alors que l’inverse est proprement délicieux lors du retour sur la terre carrelée —c’est à ce moment que pas mal d’individus se dévêtent intégralement pour une toilette parfaite, méprisant la recommandation dument formulée «de garder une tenue décente».

Des petites «déviances» courantes

Autres «déviances» courantes: nager avec des palmes dans le couloir crawl en ignorant la bonne ligne, celle réservée aux nageurs «appareillés» —encore faut-il comprendre ce néologisme qui jusqu’à récemment était réservé aux sourds. Pratiquer une nage insolite, par exemple debout, en ramenant l’eau vers soi avec les bras, un mouvement sans doute inventé par un gourou de la gym aquatique et qui oblige les nageurs classiques à contourner l’intrus qui se déplace comme un solex sur une autoroute. Foncer au milieu du couloir ou doubler en dos crawlé sans avoir la moindre visibilité sur qui déboule en face.

S’arrêter en plein milieu de la piscine en prenant appui sur la ligne d’eau —ce qui la fait disparaître vers le fond et désoriente tous les nageurs qui suivent. Pratiquer un crawl frénétique les poignets ou les chevilles sertis de plaquettes en plomb, comme autant de dangers menaçants pour qui ne dégage pas immédiatement.

Et évidemment la situation la plus banale: s’installer au bout du couloir pour commenter avec d’autres dilettantes les menus événements de la vie de la piscine (les grèves de personnel, la tiédeur trop tiède des douches, les fermetures pour vidange, les nouveaux maîtres-nageurs, etc), pour rebâtir le monde ou draguer, et empêcher les vrais sportifs, ceux qui enchaînent furieusement les longueurs comme s’ils étaient poursuivis par un requin, de culbuter en s’aidant du mur.

Code de circulation en milieu aquatique

Le code de circulation en milieu aquatique est connu: avancer droit et à droite, dépasser à la loyale les nageurs qui vous freinent, et ce, en s’armant de patience comme l’automobiliste qui veut doubler un car sur une route de montagne. Mais dans l’eau, le danger est nettement plus mineur: il est donc facile de céder à l’exaspération et à un surcroît d’audace.

Si l’esprit civique dicte de doubler en douceur, l’esprit malin incite à faire preuve d’imagination: couper les lignes, faire une queue de poisson au moment du virage, jouer du muscle en éclaboussant un maximum pour bien marquer sa prise de pouvoir sur la ligne. A l’inverse, celui qui se fait dépasser devrait s’incliner modestement, mais la tentation est grande pour lui de se rebeller: accélérer soudainement, s’adonner à une ample brasse ou mieux, s’envoler dans une nage papillon, autrement dit envahir l’espace et éventuellement frapper des pieds et des poings celui qui ose pousser son avantage.

La piscine n’est donc pas toujours un lac tranquille, d’autant plus que les vigiles patentés, les maîtres-nageurs, s’adonnent à prévenir des accidents infiniment plus graves que ces broutilles. On peut ressortir de l’eau avec un nez abîmé et des bleus sur les jambes, attendre un mollasson au bout du couloir et lui intimer de changer de ligne, s’invectiver, lâcher son mépris, éclabousser de mots et écumer de rage. Bien sûr, ces cas sont rares, mais ils rappellent que l’idéal de l’autorégulation est un mythe: il en va dans les piscines comme ailleurs, des bugs nés des excès et des passions humaines peuvent surgir à tout moment.

Réconciliation du corps et de la pensée

Pourquoi les piscines sont-elles tant et de plus en plus fréquentées —même en hiver à 7 heures du matin, avant le bureau, des centaines de Parisiens écourtent leur nuit en cravachant sur les flux javellisés? L’eau lave de tout, de la fatigue, des chagrins, des soucis et même du frisson qui saisit lorsque l’on se jette dedans. En peu de temps se déclenchent les endomorphines qui font glisser le nageur dans une béatitude régressive.

Cette gestuelle silencieuse opère comme un allègement de soi, la réconciliation du corps et de la pensée dans un même rythme. Un sentiment d’apaisement subtilement décrit par Annie Leclerc dans un texte culte, Eloge de la nage:

«En elle, je me sens bien; large et longue, musclée, efficace, vivante; j'entre en foetale souveraineté d'être par elle aimée. Et mieux qu'aimée: approuvée. Organique louange de celle qui m'accueille. J'y tète l'orgueil simple de vivre. On se comprend.»

Loin du jogger et du cycliste

L’impression d’euphorie après une séance de piscine est difficile à communiquer au néophyte. Bien sûr, étirer son dos et ses épaules instille une jubilation du corps, bien sûr, la caresse de l’eau fait office de baume, bien sûr, échapper aux lois de la pesanteur, flotter comme une bulle, procure une certain vertige, bien sûr, la buée et les scintillements des vagues aveuglent au point de faire perdre contact avec la réalité, mais surtout règne la solitude.

Aligner des longueurs dans un espace aussi désincarné, à l’horizon étroit —les carreaux immuablement bleutés du fond et pour les dosseurs, l’arc du plafond fabriqué à l’économie avec du béton et de la ferraille— renvoie à soi-même, à la fois en profondeur et en légèreté d’être.

L’arpenteur de piscine se situe au plus loin du jogger ou du cycliste qui peuvent vagabonder, se laisser distraire par un paysage, mais subissent aussi la dureté de l’effort sur les muscles, et la sueur et les courbatures qui vont avec. Le goût du chlore est une curieuse addiction. Celle du dialogue intime.

Monique Dagnaud

Le titre de cet article est emprunté à la bande dessinée de Bastien Vivès.

Monique Dagnaud
Monique Dagnaud (79 articles)
Sociologue, directrice de recherche au CNRS
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