Culture

La loi «anti-Amazon», une loi Maginot qui protège les commerçants, pas les lecteurs

Jean-Marc Proust, mis à jour le 04.10.2013 à 14 h 12

Quel est l’enjeu de la proposition adoptée jeudi avec des trémolos dans la voix? Préserver des boutiques, certes sympathiques, ou favoriser la lecture? Préserver quelques gros éditeurs ou favoriser la diversité culturelle?

La Ligne Maginot / archives fédérales allemandes via Wikimedia Commons

La Ligne Maginot / archives fédérales allemandes via Wikimedia Commons

Ah, la défense de la Culture, le bonheur du Livre, le charmant Petit-Libraire-du-Coin en butte aux attaques sournoises d’un méchant Américain (pléonasme en France)! Les députés unanimes ont défendu un modèle admirable. Pour un peu, ils nous auraient parlé de l’odeur du livre frais contre l’immonde bouquin surgelé arrivant par la Poste (qui, peut-être, se trouve fort bien d’avoir Amazon pour client avec son modèle économique qui pue la mort à moyen terme).

Eriger une ligne Maginot contre Amazon est évidemment inutile. Pour la simple raison que c’est trop tard.

Amazon est là et ce n’est pas une misérable entorse à son chiffre d’affaires qui l’empêchera d’accroître sa présence sur le marché français. Ironie: les élus qui tentent de le contrer[1] se font les chantres du haut débit sur leurs territoires pour les désenclaver et favoriser... le e-commerce. Amazon est là, et rien n’empêchera la mamie du Cantal d’acheter 50 nuances de Grey à 23h14, trois jours avant la Saint-Valentin.

La Ligne Maginot des 5% est dérisoire. L’achat d’un livre est bien souvent impulsif. Je le vois, j’en ai envie, je l’achète. Je ne vais pas comparer les prix d’une boutique à l’autre ni attendre les soldes parce que, loi Lang oblige, le prix est le même partout. Si c’est trop cher, je tente le bouquiniste ou, plus sûrement, le Bon Coin, eBay... Sinon, je l’achète dès que je le trouve: à Auchan, dans une gare, chez un libraire ou sur Internet.

J’achète mon livre en peignoir

Or, manque de bol pour nos maginotistes, Internet c’est le mal absolu: en, trois clics, je peux trouver et acheter un livre, tout le temps, même le dimanche. Je peux l’acheter sur mon smartphone, je peux payer en robe de chambre ou à poil, de chez moi, au bureau, en vacances à Kuala-Lumpur. Toutes choses impossibles chez mon libraire (que j’aime beaucoup par ailleurs) et qu’Amazon a rendues simples. Alors, c’est dire si cette grotesque histoire de 5%, les clients d’Amazon s’en fichent comme de leur première connexion 56 kbits.

Le silence d’Amazon est d’ailleurs éloquent. Où sont les méchants lobbyistes qui ont tenté de détourner les courageux députés de leur devoir? A priori, Jeff Bezos a d’autres chats à fouetter. Il sait qu’en se prenant pour des chevaliers Bayard, les parlementaires ne sont que des Don Quichotte (que j’aime beaucoup par ailleurs).

Un texte à côté de la plaque

Malheureusement, il y a plus grave. Non seulement ce texte est inutile, mais il est nuisible. Car, comme souvent, de plus en plus, le législateur détourne l’attention. Une fois dénoncé le vilain Amazon, croit-on un instant que cela va changer quelque chose pour les libraires? De quoi souffrent-ils? D’une rentabilité en berne, la plus faible des commerces de proximité avec les marchands de journaux (tiens!). Ils ont beau aimer leur métier, il faut aussi qu’ils fassent de l’argent.

Peut-être faut-il s’attaquer aux questions réelles: le partage de la valeur ajoutée entre éditeurs et diffuseurs? Le coût des loyers en centre ville? Si les députés voulaient vraiment défendre les libraires, ils les imposeraient en centre ville, avec un loyer réduit en taxant, tiens pourquoi pas, les opticiens à la rentabilité scandaleusement élevée, ou en restreignant le nombre de boutiques de fringues. Si on veut montrer ses muscles et réguler à tout prix, autant faire preuve d’imagination.

Le livre numérique sera vendu trois fois rien

La concurrence déloyale d’Amazon? Elle fait rigoler tout le monde. Il serait temps aussi d’expliquer aux libraires que le papier disparaîtra peut-être, et que si c’est effectivement le cas, il vaut mieux s’y préparer. Que le livre numérique, non, ce n’est pas sale. C’est peut-être moche, ami libraire, mais c’est pratique et, si les éditeurs cessent de s’en mettre plein les poches, bientôt le livre numérique sera vendu trois fois rien. Ton business model est là ami libraire: ta boutique te coûte cher, tu vends les livres cher, ça tient à peu près. Demain, tes clients achèteront des livres numériques, plein, ils liront encore plus. Et les 5%, personne n’y pensera plus.

Et le prix unique du livre, dont on se gargarise tant? Mais il est cher, le livre! Il est sacrément cher! 12, 15, 18 euros pour une nouveauté! 13 euros une BD! Une fois payé le loyer, le chauffage, l’essence, la bouffe, les impôts... il vous reste de quoi acheter combien de livres?

Ne pas s’étonner d’ailleurs que l’on trouve chez Amazon des livres pour trois fois rien. La révolution numérique qui a bouleversé l’industrie de la musique commence discrètement à laminer le système traditionnel de l’édition. Oui, parfois, un auteur publie son bouquin sur le web, le monnaie pour moins d’un dollar et… trouve ses lecteurs. Il verse un pourcentage non négligeable à Amazon, au grand dam des éditeurs, imprimeurs, libraires.

Le lecteur qui achète sa liseuse a aussi accès à tous les classiques pour rien. Gratuits, les classiques, parce que tombés dans le domaine public. Ah fichtre! C’est ennuyeux parce que la loi des 5% n’y peut rien.

Pour contrer Amazon, il faut interdire la lecture

Rassurons-nous, la France a le génie des lois. Elle trouvera une taxe ou un autre truc pour empêcher le numérique de se propager et protéger ce modèle que tout le monde nous envie[2]. Car, c’est entendu, seuls les Français lisent et sont cultivés. Viendra une autre loi tout aussi inutile et hors sujet, sans doute insécurisée juridiquement, et, disons-le, petit bras.

Car si la représentation nationale voulait vraiment bloquer Amazon, elle s’y prendrait autrement. Elle s’interrogerait sur l’optimisation fiscale. Ou serait imaginative. Donner automatiquement le Goncourt aux écrivains qui boycottent Amazon. Pourquoi ne pas créer une Hadopi qui bloquerait l’achat de livres sur Internet? Imposer un prix minimum vraiment dissuasif? 100 euros le bouquin, par exemple, hors taxes. Ou encore saisir tous les colis Amazon aux frontières, exhiber l’objet du délit devant les caméras, humilier les contrevenants. Voire interdire aux gens de lire. Là, l’envahisseur Bezos commencerait à avoir les chocottes.

A mon grand regret car j’aime bien les libraires, je dois admettre que la réaction d’Amazon est fondée:

«Toute mesure visant à augmenter le prix du livre sur Internet pénaliserait d’abord le pouvoir d’achat culturel des Français et créerait une discrimination pour le consommateur sur Internet.»

On protège donc des commerçants, pas des consommateurs. Quel est l’enjeu? Préserver des boutiques, certes sympathiques, ou favoriser la lecture? Préserver quelques gros éditeurs ou favoriser la diversité culturelle?

En attendant, je suis allé voir sur Amazon s’il y avait des bouquins sur la Ligne Maginot. J’ai par exemple dégoté celui-ci. Vérification faite, c’est un bouquin d’occasion, épuisé. Il n’est pas chez mon libraire. Sur Fnac.com non plus. J’ai comparé les prix chez Amazon et PriceMinister, sans l’acheter, j’ai fermé les pages web 10 minutes après, PriceMinister me signalait que le livre était toujours disponible. Du marketing bien pensé. Par une entreprise française.

Tiens, ils y ont songé nos députés, aux libraires qui vendent sur le web? 

Jean-Marc Proust

[1] Yannick Favennec, député UDI de Mayenne qui réclame le haut-débit, déclarait jeudi que les librairies, sont «un merveilleux remède contre la solitude, un lien qui rattache à la vie, notamment pour les personnes malades, celles qui peuvent connaître des difficultés de locomotion, ou encore celles qui ne sont pas décidées à s’abrutir devant la télévision». Retourner à l'article

[2] «La loi Lang de 1981 sur le prix unique du livre, dont M. le rapporteur a eu l’amabilité d’affirmer qu’elle était désormais inscrite dans notre patrimoine national; on pourrait même dire qu’elle est inscrite au patrimoine de l’humanité, puisqu’elle essaime dans beaucoup de pays dans le monde» (Aurélie Filippetti, ministre de la Culture, jeudi 3 octobre 2013). Retourner à l'article

Jean-Marc Proust
Jean-Marc Proust (173 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte