Economie

En économie, vous êtes plutôt austérité ou relance?

Eric Le Boucher, mis à jour le 05.10.2013 à 9 h 21

David Cameron gère son pays à la Thatcher. Shinzo Abe relance le Japon à la Mélenchon. Et les deux politiques marchent. En zone euro, en revanche, la faiblesse de la reprise force à s'interroger sur nos réponses à la crise.

David Cameron et Shinzo Abe à Enniskillen, le 17 juin 2013. REUTERS/Yves Herman

David Cameron et Shinzo Abe à Enniskillen, le 17 juin 2013. REUTERS/Yves Herman

Vous avez les idées claires en économie? Vous allez les perdre. Regardez la Grande-Bretagne. On lit que l'austérité de fer décidée par David Cameron depuis 2010 porte ses fruits. Il a coupé 400.000 postes de fonctionnaires et réduit les allocations sociales... et la croissance repart. Le PIB devrait gagner 2,3% en 2014 quand la zone euro ne décolle pas avec 0,9%. Lady Thatcher est morte, vive sa politique!

Attendez! Portez le regard, plus loin, à Tokyo. Là-bas, le Premier ministre, Shinzo Abe, fait exactement l'inverse depuis bientôt un an. Il relance «à la Mélenchon»: perte d'autonomie de la banque centrale, ouverture des vannes du crédit, dévaluation compétitive, plan d'investissement public. Qu'importe la dette abyssale! Et ça marche. Le Japon est sorti de la désinflation qui le paralysait depuis plus d'une décennie, croissance cette année: 1,9%.

L'austérité, ça marche, mais l'anti-austérité, ça marche aussi. Vous suivez toujours?

En France, où les gouvernements successifs n'osent ni la première politique ni la seconde, le «ni-ni» nouveau ne marche pas. La croissance se traîne. Là-dessus, tout le monde est d'accord. Mais à part cette certitude? Il faut allumer les phares antibrouillard.

En Grande-Bretagne, l'austérité mise en avant n'a pas été si forte. Le déficit cette année restera à 6,1% du PIB (France: 4,1%) sans guère de progrès par rapport à l'an passé. La croissance repart, mais après la chute de 7% en 2009, le PIB n'a toujours pas retrouvé son niveau d'avant-crise, contrairement à l'Allemagne. En réalité, fi de l'austérité, la Grande-Bretagne profite d'un redémarrage de l'économie réelle, de l'immobilier (prix en hausse de 6,6% depuis un an) et... de l'industrie, dont l'automobile! La Perfide réussit là où la France échoue.

Au Japon, la politique menée, l'Abenomics, doit être également regardée à deux fois. Elle n'a pas atteint son objectif de 2% d'inflation. Alourdir encore la dette dans un pays en rapide vieillissement est emprunter une voie fondamentalement périlleuse[1]. La croissance dépend là aussi en réalité de l'économie réelle, mais les réformes structurelles annoncées tardent et les groupes nippons cherchent encore leur place concurrentielle entre la Corée et la Chine.

L'exemple des Etats-Unis

Alors, l'austérité? Bonne ou mauvaise? Si on décale le regard vers l'ouest, la lecture semble simple. La politique américaine écrase la politique européenne. Les Etats-Unis ont choisi une chronologie différente: ils se sont d'abord attaqués à l'état de leurs banques (les marchés financiers tournent aujourd'hui à nouveau et Wall Street est au plus haut), ils ont ensuite désendetté les ménages (le secteur immobilier repart) et ils ne s'attellent que maintenant au déficit budgétaire, une fois la reprise consolidée par la révolution du gaz de schiste. Si le conflit entre la Maison Blanche et les Républicains ne dure pas trop, si les hommes politiques ne gâchent pas tout, l'économie semble assez solide pour la supporter.

Ici, dans la zone euro, la faiblesse de la reprise force à s'interroger. Les Européens avaient, comme les Américains, un déficit budgétaire excessif, mais ils n'avaient pas de déficit commercial dans leur ensemble. En revanche, certains pays, ceux de la périphérie plus la France, avaient vu leur compétitivité s'évanouir et leurs exportations fléchir... L'Europe avait donc un double défi, un déficit budgétaire pour beaucoup et un déficit commercial pour certains. Eliminer ce dernier passe par ce qu'on nomme une dévaluation interne, une baisse des coûts du travail, soit par les charges sociales, soit directement par une chute des salaires. Sous influence allemande, il a été décidé d'attaquer les deux déficits ensemble.

Cette politique de double austérité a plongé la zone euro dans une forte récession et un chômage massif qui nourrit les partis politiques extrémistes. Heureusement, Irlande, Espagne et Portugal sortent aujourd'hui du tunnel, grâce à un regain de leur compétitivité. Ils seront en excédent commercial cette année.

Mais tout le monde n'est pas allemand. L'export est un moteur de petite taille pour la croissance au Sud: ces pays ne retrouveront pas leur PIB d'avant-crise avant 2016-2017, selon Moody's[2]. Il eût été plus judicieux de différer ou de moduler l'austérité budgétaire dans la périphérie de la zone euro pour maintenir un tant soit peu de croissance comme aux Etats-Unis, puis une fois celle-ci repartie de s'y atteler.

Distinguer austérité budgétaire et austérité salariale, et ne pas les cumuler: première leçon. Deuxième leçon: le réglage budgétaire étouffe ou oxygène à court terme, mais, dans la mondialisation, seuls comptent les atouts de l'économie réelle.

L'Europe souffre de n'avoir pas engagé des réformes structurelles plus vite plus fort. L'état de trop de banques continue de pénaliser le crédit et d'inquiéter, le marché du travail reste trop peu fluide, la concurrence trop faible, l'innovation trop absente. L'Europe a trop vite pénalisé une économie tournée vers la demande quand son économie de l'offre n'était pas prête.

Alors, au bout du compte, l'austérité? Oui, mais pas pour les faibles. La crise n'est pas une affaire de surpoids, c'est une maladie mortelle. Mieux vaut retrouver la santé avant de se mettre au régime, c'est clair.

Eric Le Boucher

Article également publié dans Les Echos

[1] «Back-to-School Global Macro Outlook», 2 septembre, Morgan Stanley. Retourner à l'article

[2] «Update on Structural Reforms in the Euro Area Periphery», 26 août, Moody's. Retourner à l'article

Eric Le Boucher
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Cofondateur de Slate.fr
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