Monde

Obama fait ami-ami avec Medvedev

Anne Applebaum, mis à jour le 10.07.2009 à 23 h 42

Les sujets de tension n'ont pas été abordés

Oubliez l'accord nucléaire, oubliez le discours, oubliez même le peu d'intérêt que Michelle a suscité chez les Russes: la réelle surprise du voyage du président Obama à Moscou a été le fait qu'il a passé la majeure partie de son temps à discuter avec le président Dimitri Medvedev quand il lui s'est contenté d'un courtois coup de fil de deux heures au premier ministre et ancien président Vladimir Poutine.

N'importe où dans le monde, ce genre de chose serait un problème de protocole: en général, le chef de l'État américain passe le plus de son temps avec les autres chefs d'Etats des pays qu'il visite. (Les exceptions sont faites lorsque le chef d'Etat est un monarque ou une figure symbolique — dans ce cas, il passe un coup de fil de politesse à la couronne et se promène ensuite avec le chancelier ou le premier ministre.) S'il avait suivi ce schéma en Russie, il aurait passé la plupart de son temps avec Poutine.

Medvedev comme RP

Oui, Medvedev est le président, et oui, la Constitution russe donne théoriquement au président la part du lion en matière de pouvoir. Mais vu que son élection a été l'an dernier profondément anti-démocratique (après avoir été sélectionné par Poutine et la parodie orchestrée de campagne qui en a découlé), il crève les yeux que le président russe n'a presque pas de responsabilités. Après l'invasion de la Géorgie, c'est Poutine et non Medvedev qui a négocié en sous-main. Pendant la crise du gaz ukrainien, c'était Poutine et non Medvedev qui s'est fait porte-parole de la Russie. Tous ceux qui ont observé les deux hommes ensemble ont été impressionnés par l'exceptionnelle déférence de Medvedev envers son premier ministre. Une personne ayant participé à une réunion avec eux m'a dit ensuite que Poutine parlait tout le temps alors que Medvedev prenait des notes.

Ces derniers mois en fait, Medvedev a été choisi pour jouer le rôle du «bon flic» face au «mauvais flic» Poutine, en disant par exemple, dans une interview donnée au dernier journal d'opposition, des gentilles choses sur la démocratie et la réforme électorale, et même en souriant, à l'occasion, sur des photographies aux côtés d'officiels étrangers. Mais rien de tout cela ne s'est ouvert sur un changement profond en matière de politique étrangère, d'économie, ou de droits de l'homme, ce qui fait que la plupart des observateurs, à l'extérieur comme à l'intérieur du pays, pensent que Medvedev participe ici à une campagne sophistiquée de relations publiques.

Puisqu'on ne peut pas négocier avec Poutine, autant gérer le reste

La décision de concentrer la visite du président américain sur Medvedev plutôt que sur Poutine pourrait apparaître comme quelque chose de «très courageux», selon la formule des fonctionnaires britanniques, en particulier parce que si vous ne parlez pas à la personne vraiment responsable, alors vous ne pouvez pas vous attendre à ce que grand chose soit fait. Ce que je comprends néanmoins, c'est que cette décision a été prise, au moins partiellement, pour des raisons pragmatiques: rencontrer Poutine aujourd'hui se transforme en général en de longues péroraisons sur les doléances russes (le petit-déjeuner de cette semaine n'a visiblement pas fait exception), ce qui ne laisse pas grand temps pour les conversations productives.

Vu que Poutine ne va pas lancer le sujet des récentes manœuvres militaires de la Russie à la frontière géorgienne (des milliers de soldats et des centaines de chars ont commencé à s'exercer fin juin), et vu que Medvedev ne semble pas pouvoir faire grand chose, quelque soit le problème, l'administration américaine a apparemment conclu qu'il n'était pas utile d'aborder ces problèmes du tout. A défaut, les négociations ont porté sur des sujets moins controversés — la réduction des armes nucléaires (qui, dans les grandes lignes, serait advenue quand même), les droits pour les troupes américaines de survoler le territoire russe lors des combats en Afghanistan (ce qui est visiblement utile mais pas crucial) -des sujets que Medvedev était apparemment capable de gérer.

Le bon côté de cette tactique, c'est qu'elle pourrait renforcer la position de Medvedev —même s'il s'agit là d'un espoir naïf et désespéré. Le mauvais côté, c'est que Poutine pourrait se sentir offensé d'avoir été ignoré. Mais comme Poutine est visiblement offensé tout le temps, connaître le degré de gentillesse employé par le président américain lors de son appel importe peu, cette préoccupation, aussi, semble hors sujet.

Par ailleurs, cette espèce de calcul froid est préférable aux mises en scènes de promenades dans les bois, de grosses embrassades et de vacances communes qui caractérisaient les relations Clinton-Eltsine et Bush-Poutine. Cela dépasse aussi la métaphore bancale de «la touche de réinitialisation» que l'administration américaine a utilisé lors de ses premiers mois en place. Il est tout à fait vrai de dire que les plus graves problèmes auxquels les deux Nations sont confrontées n'ont pas du tout été résolus cette semaine, et que toutes les question ardues — de la Géorgie aux missiles défensifs contre l'Iran — ont été repoussées jusqu'à nouvel ordre. Mais, au moins, personne n'a prétendu le contraire.

Anne Applebaum

Cet article, traduit par Peggy Sastre, a été publié sur Slate.com le 8 juillet 2009

(Photo: Obama et Medvedev après le sommet du 7 juillet REUTERS/RIA Novosti)

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