Pourquoi Line, la messagerie instantanée, rend (vraiment) les Japonais fous

REUTERS/Yuriko Nakao

REUTERS/Yuriko Nakao

L’application, développée à Tokyo au lendemain de la catastrophe de Fukushima, a été lancée en France le 23 septembre. Malgré son immense succès au Japon, l’une de ses fonctions stresse les utilisateurs.

TOKYO (Japon)

Line donne le tournis à ses concurrents. Cette appli de messagerie instantanée revendique déjà 230 millions d’utilisateurs enregistrés dans le monde, dont 47 millions au Japon après deux ans et demi d’existence (il a fallu cinq ans à Facebook pour atteindre ce cap), et 12,8 milliards de yens (97 millions d’euros) de chiffre d’affaires pour le deuxième trimestre 2013, une augmentation de 348,9% par rapport à l’année précédente.

Derrière le succès de Line, éditée par l’entreprise coréenne NHN Corporation mais développée par sa filiale japonaise à la suite du tremblement de terre du 11 mars 2011 qui avait vu les réseaux téléphoniques saturés, se cache un malaise. Plus précisément, la fonction «Lu» de l’application…

De la même manière que différentes applications utilisent différents mots en français («Vu» pour Facebook, «Lu» pour Line), les utilisateurs japonais de Facebook voient eux le mot «kaifuu» («décacheté», «ouvert») s’afficher à côté de leurs messages. Mais sur Line, le mot qui s’affiche à côté du message est «kidoku» (composé des deux caractères 既 et 読, qui signifient «déjà» et «lire», déjà lu). Il permet ainsi à l’interlocuteur de savoir si son message a été lu.

Et cette information apparemment anodine est une source d’un stress incroyable chez les jeunes Japonais. Ce Kidoku et l’angoisse qu’ils génèrent sont tellement entrés dans la culture nippone qu’ils ont déjà eu droit à leur chanson, sortie début avril. Les membres du boys-band Sonar Pocket susurrent sur un air de j-pop:

«Je regarde l’écran où s’est écrit le mot kidoku  / Cette réponse qui n’arrive pas / Me fait stresser une nouvelle fois.»

Dans le même esprit, une campagne publicitaire pour la marque de café JT Roots, qui décline sur une série d’affiches le concept «la vie est dure, heureusement j’ai mon café», propose sur une affiche:

«Kidoku s’est affiché, mais pas de réponse. Malgré tout, je vais de l’avant.»

Sonar Pocket, Kataomoi («Amour sans retour»)
(Le couplet du « kidoku » est à 1’00)

Un néologisme dérivé de kidoku a même été créé. «KS» (prononcé à l’anglaise), acronyme de «kidoku suruu», signifie «lu et ignoré», et décrit logiquement l’action de ne pas répondre à un message qui a été marqué comme lu.

«KS» arrive à la première place du top 10 des néologismes dans le numéro d’août du magazine Koakuma Ageha. Ce magazine lifestyle, destiné aux adolescentes et aux jeunes femmes mais lu en pratique par les hôtesses des clubs pour messieurs, aborde parfois, en plus de la mode, des thèmes plus sérieux comme la délinquance, la dépression, l’alcoolisme, la maltraitance des enfants ou les violences domestiques. Le top 10 en question est un classement des meilleurs néologismes utilisés par les «gal», c'est-à-dire les jeunes fashionistas japonaises.

Mais l’expression et le malaise qu’elle décrit a largement dépassé le cadre des «gal». Selon un sondage réalisé auprès de 750 étudiants, plus de 70% disent se sentir coupables s’ils ne répondent pas à un message, en sachant que l’interlocuteur sait qu’ils l’ont lu. Ils expliquent ainsi poursuivre des conversations pendant des heures voire des jours, sans oser interrompre l’échange.

«Dans nos interactions sociales, nous essayons principalement de gérer les informations que les autres possèdent sur nous, dans le but de donner une bonne image de nous-mêmes, analyse le sociologue Robert Moorehead, professeur associé à l’université Ritsumeikan de Kyoto. Mais cette fonctionnalité, qui permet à l’interlocuteur de voir si on a lu son message, change la donne, la “dynamique du pouvoir. On ne peut pas contrôler le fait que l’autre est au courant, et on se sent obligé de répondre.»

Le fait que les utilisateurs de Line soient en majorité des jeunes n’arrange rien. La psychiatre Rika Kayama, professeur à l’université Rikkyo de Tokyo, remarque:

«Les jeunes d’aujourd’hui, vus de l’extérieur, renvoient l’image de gens très sociables, qui ont beaucoup d’amis, mais ils se sentent en réalité très seuls, persuadés que personne ne les comprend. Ils sont extrêmement sensibles aux mots des autres et il est très important pour eux de s’intégrer dans le groupe, ce qui est une source importante de stress. Pour échapper à cette douleur née de la différence entre la part de soi qui essaie d’être adoptée par le groupe et son identité réelle, le jeune accorde une importance démesurée à ses relations avec les autres, et pardonne difficilement la trahison de cette relation.»

Le «kidoku» passe donc mal.

Les interactions entre Japonais sont comme partout faits de rituels, mais ici, il faut éviter de «perdre la face», d’écorner l’image positive que l’on revendique. On ne veut pas perdre la face soi-même, mais on ne veut pas non plus que l’autre ait le sentiment de perdre la face. Car il pourrait répondre de manière imprévisible, s’énerver contre nous par exemple. Cette fonctionnalité nous pousse donc à répondre au message pour ne pas être mal vu, et ne pas contrarier l’autre. 

«Les développeurs d’application sont au courant de tout cela bien sûr, estime Robert Moorehead, et je pense que c’est dans ce but qu’ils ont intégré cette fonctionnalité, qui force à utiliser davantage leur application.»

Cette sensibilité n’est pas spécifique aux Japonais: les utilisateurs de What’s App expriment aussi leur malaise devant cette fonctionnalité. Ce que confirme Robert Moorehead:

«Il est intéressant que les jeunes Japonais aient créé un terme pour ça, mais je ne pense pas que ce sentiment soit particulièrement lié à la culture nipponne. Le sociologue canadien Erving Goffman disait que dans toutes nos interactions avec les autres, nous sommes comme des comédiens sur une scène, qui se présentent d’une manière particulière, en essayant de contrôler l’image qu’ils renvoient.»

Les Japonais parlent de «honne» (ce qu’on pense vraiment) et «tatemae» (la façade). Le «honne» serait les coulisses, et le «tatemae» la scène de Goffman, ajoute Moorehead. La différence est qu’au Japon, on n’attend pas vraiment des gens qu’ils disent la vérité, mais plutôt qu’ils jouent leur rôle sur scène, en ayant à l’esprit ce que vont penser les autres. Ceux qui ne se sentent pas de vocation d’acteur peuvent toujours télécharger une des applications conçues pour bloquer l’affichage du «kidoku».

Mathias Cena

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites et vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt. > Paramétrer > J'accepte