Culture

L'école «vue à la télé»

Louise Tourret, mis à jour le 07.10.2013 à 6 h 49

Avez-vous vu «Retour au pensionnat à la campagne»? Et «PEP'S»? Les programmes télés qui mettent l’école en scène ont ceci d’intéressant qu’on voit s’y déployer des conceptions et sentiments collectifs à la fois communs et ambivalents sur l’éducation.

Photo promotionnelle de «Retour au pensionnat à la campagne» de M6 / Clajot JM/M6

Photo promotionnelle de «Retour au pensionnat à la campagne» de M6 / Clajot JM/M6

Une analyse politique expresse des programmes télé qui traitent d’éducation conduit à cette conclusion: scolairement parlant, M6 serait plutôt de droite et Arte, de gauche. Ou si l’on veut reprendre les termes d’une querelle pédagogique trentenaire, républicaine pour la petite chaîne qui monte vs pédagogues pour les franco-allemands d’Arte.

Récemment, la chaîne culturelle lançait un blog sur l’école et il se dégage de l’ensemble des textes et des reportages proposés un discours très critique sur l’école française et sur la pression qu’on y exerce sur les élèves. Cet automne, M6 a décidé de mettre à l’antenne un programme de téléréalité appelé Retour au pensionnat à la campagne, une reprise au goût du jour d’un programme de 2004, le Pensionnat de Chavagne (preuve que France 2 n’est pas la seule chaîne à rester scotchée au passé).

Quoi qu’il en soit, les programmes télés qui mettent l’école en scène ont ceci d’intéressant qu’on voit s’y déployer des conceptions et sentiments collectifs à la fois communs et ambivalents sur l’éducation.

Concernant le Pensionnat, le concept c’est «l’école des années 1950». On peut se demander ce qui passe dans la tête des parents de 2013 qui laissent leurs enfants se livrer aux caméras de M6, mais après tout il a bien fallu une loi pour supprimer les mini-miss, peut-être attendent-ils un redressement éducatif bénéfique  pour leur progéniture? Et c’est bien ce que nous promet ce programme qui met en scène une idée en vogue depuis que l’école existe: c’était mieux avant.

Nous voyons donc des adultes «jouer» des personnages d’antan: enseignants, surveillant, directeur, tous sévères. On se croirait dans Les Choristes, sauf que là les élèves viennent en tant qu’eux-mêmes. Et la caméra filme leurs réactions tantôt étonnés, tantôt révoltés devant des manifestations d’autorité vintage.

Le prologue nous dit qu’on va voir ce qu’on va voir, les méthodes des années 1950 ça ne rigolait pas, en plus, «la discipline était plus dure à la campagne que dans les villes». Ouh là, on a presque peur pour les élèves! Une peur qui se mêle peut-être au plaisir de les regarder se faire engueuler et punir pendant deux heures.

Car franchement, c’est cela le vrai concept: sur M6, on engueule les gamins. Une vision qui reprend l’idée que notre époque est beaucoup trop permissive, et nous donne à voir, et à vivre par procuration, un fantasme éducatif: des élèves forcés d’obéir.

Evidemment, il faut aménager un peu la reconstitution des années 1950. Nous avons un groupe de filles et de garçons même si la mixité n’existait pas dans les écoles d’alors et encore moins dans les pensionnats. Les élèves de M6 portent un uniforme bleu marine et blanc alors que c’est la blouse, moins télégénique, qui était de mise à l’époque. D’où des scènes d’ados sincèrement horrifiés d’être obligés s’habiller de la sorte. Choisir les vêtements d’un enfant de plus de 8 ans est aujourd’hui impensable et donc très amusant à regarder. Mais foin de mise en scène, comme dans tous les programmes de téléréalité, il y a un jeu et dans le cas présent il s’agit de passer, et de réussir, le certificat d’étude.

Alors qu’est-ce que l’école des années 1950 à la sauce M6? Passons sur le côté rural du programme. Le plumage des poulets promis dans le générique du début étant là uniquement pour amuser la galerie. En deux minutes, on a déjà entendu 15 fois «pensionnat», «rural» et «années 50». L’école, c’est donc le porte-plume, et un soin à apporter à la tenue des cahiers. Des problèmes de mathématiques obscurs sur lesquels l’émission ne prend pas vraiment le temps de s’attarder tant ils semblent compliqués.

Pour convoquer l’esprit des années 50, les concepteurs du Pensionnat ont pensé à un truc plus parlant: mettre l’instruction civique au programme comme si ça n’existait pas aujourd’hui. Une prof est chargée d’apprendre à chanter La Marseillaise aux enfants (même si Jean-Pierre Chevènement avait remis l’hymne au programme en 1985, je le sais, j’y étais). L’enseignante en charge de cette discipline déclare aux élèves qu’elle veut leur enseigner le respect de la patrie (merci pour le fou rire à l’élève qui a dit  «Patrick?» à ce moment), mais le programme repasse vite à la répression.

Ce qu’on va voir surtout, multiplié à l’envi, ce sont des scènes dans lesquelles les adolescents se font rappeler à l’ordre, sonner les cloches et punir. Comme si cela ne leur arrivait pas ou plus dans le monde réel. Et ici les adultes qui ne cèdent pas. La classe est même punie collectivement (les punitions collectives sont interdites à l’école en France). Tant qu’on y est, on devrait leur tirer les oreilles et leur taper sur les doigts! Mais ici, le comble de l’infamie sera qu’on force nos écoliers à boire une cuillère de foie de morue tous les matins.

Morale de l’histoire: quand l’éducation fait du mal; elle fait du bien!

Bien sûr, l’école à l’ancienne c’est moins rigolo, c’est aussi l’ambiance étouffante de la classe filmée par Truffaut dans Les 400 coups et ça ne donne pas vraiment envie d’y retourner.


Pas pratique, extrait de Les Quatre cents coups

C’est d’ailleurs ce que racontait un peu plus subtilement le reportage que M6 a diffusé à la suite du Pensionnat et qu’on peut revoir en ligne. Un reportage qui posait simplement la question: «L’école dans les années 50. C’était mieux avant?».

Beaucoup d’extraits de films comme Topaze de Marcel Pagnol, ou Le Rendez-vous des quais de Paul Carpita, y étaient insérés pour donner une image plus fidèle de l’école de l’époque. On y parle du bonnet d’âne et des humiliations, on y entend aussi un ancien instituteur raconter qu’il collait régulièrement des claques à ses élèves. Des témoignages de people, Roselyne Bachelot, Michel Drucker et Pierre Perret –on est sur M6– sur ce qu’était l’école de leur enfance viennent illustrer les interventions de spécialistes de la question, auteurs, historiens et sociologues comme François Dubet.

Finalement, sur M6, en fin de soirée, la nostalgie n’est plus ce qu’elle était.

L’école est visiblement à la mode à la télé, puisque TFI diffuse depuis août un nouveau programme court: PEP’s (pour Profs, élèves, parents) diffusé après le JT. Saturé de couleurs, Pep’s prend le parti d’un humour potache et les blagues tournent autours de filles qui font les soldes, d’élèves nuls mais beaux et populaires qui tapent les premiers de la classe, forcément moches avec des lunettes. Les profs y sont légèrement sadiques, bref, un monde où, pour qu’on les reconnaisse bien, les instits portent des chignons.

La même école que le cinéma populaire contemporain aime bien la montrer. Et ça marche. Souvenez-vous, P.RO.F.S en 1985 ou, cette année, le très caricatural film comique Les Profs qui a fait 4 millions d’entrées.

J’ai terminé cette soirée 100% école à la télé vers minuit, bien trop tard pour coucher un enfant, un ado et même un parent. A la fin du premier épisode les élèves du Pensionnat ont eu leurs notes. La moyenne de la classe est, tenez-vous bien, de 3,83 ce qui rappelle plutôt la prépa que le certif.

Nos élèves ont donc du pain sur la planche pour obtenir leur diplôme. S’ils ont besoin d’un coup de pouce, on aura bien noté à la coupure pub que Retour au pensionnat à la campagne est sponsorisé par Acadomia, «leader français des cours particuliers».

Louise Tourret

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