En Turquie, le gouvernement Erdogan veut contre-attaquer sur les réseaux sociaux

Un manifestant place Taksim, le 22 juin 2013. REUTERS/Marko Djurica.

Un manifestant place Taksim, le 22 juin 2013. REUTERS/Marko Djurica.

Contesté par la rue depuis le printemps, le Premier ministre compte lever une véritable armée virtuelle sur Facebook ou Twitter, où ses adversaires sont très présents.

ISTANBUL (Turquie)

En Turquie, la guerre qui oppose, depuis la fin mai 2013, le gouvernement aux manifestants qui dénoncent son autoritarisme sur les réseaux sociaux, ne s'apaise pas. Plus familiers du Net, ces derniers ont gagné la première bataille. Mais voilà qu’une seconde manche est engagée: le parti de la Justice et du développement (AKP, au pouvoir depuis 2002) a levé une «véritable petite armée sur les réseaux sociaux, où 6.000 adhérents du parti seront désormais chargés de faire entendre la parole officielle».

«C’est une nouvelle étape dans cette guerre qui a commencé dès le début du mouvement de protestation et se poursuit. Les "Pro-Gezi" [du nom du parc stambouliote au départ de la mobilisation, ndlr] sont plus habiles sur les réseaux sociaux mais l’AKP travaille dur pour compenser son handicap», explique Erkan Saka, enseignant à la faculté de communication de l’Université de Bilgi à Istanbul et blogueur.

«Avant les manifestations, l’Etat n’avait pas encore vraiment réalisé le pouvoir des réseaux sociaux», juge Yasin Kesen, fondateur de SosyalMedya.in. Ce trentenaire récupère et enregistre depuis déjà trois ans déjà les milliards de données qui passent par Twitter en Turquie et qui constituent, affirme-t-il, «l’or et le pétrole du XXIème siècle». Dans ce pays dont 25% de la population est âgée de moins de 15 ans, «à peu près un Turc sur deux est connecté à internet et possède un compte Facebook», précise de son côté Deniz Ergurel, chroniqueur spécialiste des réseaux sociaux.  

Si Facebook a servi les printemps arabes, c’est Twitter qui a permis aux manifestants de «Gezi» de se mobiliser et de s’organiser malgré la censure opérée par les médias traditionnels, comme nous l'expliquait le sociologue Samim Akgönul au tout début du mouvement. Cette campagne turque de grande ampleur, avec diffusion de vidéos et photos, propagation de mots d’ordre et de slogans humoristiques, d’informations pratiques et de témoignages, s’est en effet principalement produite sur le réseau de microblogging.

Après la journée du 31 mai, qui voit des milliers de manifestants descendre dans la rue et les premiers affrontements avec la police, le nombre de tweets postés dans le pays est multiplié par trois. Le 1er juin, ils passent «de 9 à 27 millions», selon Yasin Kesen. Le lendemain, le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan —a-t-il eu connaissance de ces chiffres?— accuse les réseaux sociaux d’être des fauteurs de trouble. Durant cette période, environ 20.000 nouveaux comptes Twitter s’ouvrent quotidiennement.

Double discours

Que le chef du gouvernement ait alors qualifié Twitter de «pire menace qui soit pour la société» ne semble pourtant pas déranger son parti aujourd'hui. En recrutant 6.000 volontaires, l’AKP confirme qu’il mise à fond sur les réseaux sociaux pour les mois qui viennent, alors que les manifestations ont repris et que deux échéances électorales (présidentielle et élections locales) se profilent en 2014.

«Erdogan est un maître tacticien, observe Erkan Saka. Quand il critique Twitter ou Facebook, c’est à son électorat âgé et traditionnel qu’il s’adresse, aux réactionnaires aux yeux desquels les cafés Internet sont des lieux de perdition. Mais voilà déjà quelque temps que son parti, qui n’a rien contre la technologie, communique sur le web, et cela a commencé bien avant les manifestations de Gezi. En dépit de la rhétorique hostile du premier ministre, presque toutes les branches locales de son parti sont sur Twitter».

Le 29 avril dernier, Erkan Saka était même invité par l’AKP pour initier les cadres du parti au fonctionnement des réseaux sociaux. Or, dans la vie, lui qui produit une émission consacrée aux nouveaux médias sur une télévision locale milite dans le camp opposé à l’AKP, dont il dénonce l’autoritarisme. Et l’ironie du sort veut qu’en juin, il se soit retrouvé actif sur les réseaux sociaux face à ceux-là même qu’il avait formés trois mois plus tôt.

Le parti du Premier ministre, admet-il toutefois, est «le plus moderne des partis turcs dans le domaine des réseaux sociaux, avec une bonne longueur d’avance sur le Parti pour la paix et la démocratie [BDP, pro-kurde] tandis que le parti républicain du peuple [CHP, opposition] et le parti de l’action nationaliste [MHP, droite ultra-nationaliste] sont nettement à la traîne».

Dans cette guerre du Net, la contre-offensive de l’AKP s’est faite en trois temps. Dès le début de la mobilisation, le parti utilise les réseaux sociaux pour décrédibiliser le mouvement en cherchant à montrer que la revendication environnementale (en défense des arbres du parc Gezi) ne serait qu’un prétexte. Dès le début «se dessinent en filigrane les […] accusations de vélléités de renversement du gouvernement démocratiquement élu», note Isabelle Gilles de l’Observatoire de la vie politique d’Istanbul.

Le préfet d’Istanbul, Hüseyin Avni Mutlu, sera très actif entre le 13 et 16 juin, au moment où la police intervient pour dégager les manifestants de la place Taksim: il dénonce le caractère fallacieux de certaines photos, réfute le nombre de blessés. Mais c’est le maire AKP d’Ankara Melih Gökcek qui relaye sur Twitter la thèse d’un complot international ou encore lance une campagne contre une journaliste de la BBC d’origine turque.

«Il nous faut utiliser les mêmes armes que nos adversaires», a dit en substance l’édile pour justifier son omniprésence sur Twitter. Il y perd pourtant son sang-froid à plusieurs reprises, prenant l’exacte contrepied des conseils qui auraient été prodigués par les conférenciers de la session du 29 mai: «Evitez le paternalisme, ne prenez surtout pas la mouche quand vous êtes critiqués.»

Plusieurs dizaines d'interpellations

La deuxième contre-offensive du gouvernement est de nature répressive. Le 17 juin, le ministre de l’Intérieur annonce de nouvelles mesures visant à lutter contre la diffusion d’informations fausses ou provocatrices, tout en laissant entendre que les autorités analysent déjà massivement les tweets. L’information ou la rumeur, peut-être propagée par le gouvernement, circule selon laquelle Facebook aurait partagé des informations avec la police. Une manière d’intimidation supplémentaire.

Plus de 30.000 sites étaient interdits d’accès en Turquie bien avant que le mouvement commence. Pourtant, «malgré des menaces d’étendre la loi restreignant l’accès à internet, le gouvernement n’est pas passé à l’acte», selon Erkan Saka.

Mais des activistes sur les réseaux sociaux ont été arrêtés. Selon un rapport que vient de publier Amnesty International, 38 personnes auraient été interpellées à Izmir pour des tweets pro-manifestants, mais ne constituant pas une incitation à la violence. Elles ont toutes été relâchées mais font l'objet d'une enquête. L'organisation fait aussi état d'une enquête similaire sur une cinquantaine de personnes à Antakya pour des messages postés sur Facebook.

«Là et ailleurs dans le pays, des procès pourraient avoir lieu mais la plupart des activistes ont été soit relâchés, soit poursuivis pour d’autres motifs tels que l’appartenance à des organisations clandestines», explique Erkan Saka. «J’ai le sentiment que malgré ses grands discours, le gouvernement préfère ne pas incarcérer des gens sur la base de leur production sur les réseaux sociaux.»

En revanche, un certain nombre de personnalités présentes sur ces réseaux ont vu leurs noms jetés en pâture et fait l’objet d’une véritable campagne de haine. Ainsi, le 15 juin, le jeune acteur Mehmet Ali Alabora a été accusé par le Premier ministre de provocation pour avoir envoyé un tweet dans lequel il disait que la mobilisation dépassait l’enjeu environnemental du parc Gezi. Trois jours plus tard, affolée, la mère de Mehmet Ali Alabora, actrice elle aussi, s'inquiétait publiquement de ce que son fils soit devenue une «cible» dont «la vie est en danger» après les paroles du Premier ministre.

Cela a eu un effet refroidissant pour plusieurs soutiens du mouvement, désormais beaucoup moins enclins à relayer des messages «pro-Gezi» sur les réseaux sociaux. Quelques-uns se sont même repentis publiquement d’avoir soutenu les protestataires. Ainsi du publicitaire Serdar Erener qui, ayant perdu le contrat pour la compagnie aérienne nationale Turkish Airlines, a demandé «pardon» au premier ministre. «On peut dire que les mesures d’intimidation prises par le gouvernement ont eu une certaine efficacité», conclut Erkan Saka, qui manie assez facilement la litote.

Retour à la base

Avec l’«embauche» par l’AKP de 6000 «volontaires», c’est la troisième phase de cette contre-offensive qui débute. Officiellement, l’objectif est de répondre à la «désinformation à propos du parti, (en la corrigeant) par des informations valides, en utilisant un langage positif».

Autrement dit, les choses ne vont plus se jouer au niveau des personnalités mais à la base. L’AKP a commencé à travailler avec des agences de communication spécialisées dans les réseaux sociaux. Un grand nombre d'agences et leurs créatifs, très concernés et gênés par le nouvel ordre moral que cherche à instaurer le parti, avaient d’ailleurs déjà donné un bon coup de main bénévole au camp adverse, celui des protestataires, en mai et juin 2013, comme Slate l’avait alors révélé.

Que ce soit du côté des opposants comme du côté du gouvernement, c’est une nouvelle phase qui s’ouvre dans cette guerre des réseaux sociaux où la figure du premier ministre turc est au premier plan. S’il pourfend encore les réseaux sociaux et ne tweete pas lui-même, Recep Tayyip Erdogan possède cependant un compte, @RT_Erdogan, géré par son équipe et suivi par quelques 3,4 millions de personnes. Et sur France 5, le 22 septembre, l’émission Médias, le magazine nous apprenait que l’ennemi (auto-)déclaré des réseaux sociaux est le huitième homme politique du monde le plus «liké» sur Facebook.

Ariane Bonzon

Article actualisé le 3 octobre 2013 à 11h30 avec des éléments du rapport d'Amnesty International sur la répression en Turquie.

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