Monde

Aube dorée: il est trop tôt pour parler de «crépuscule»

Elisa Perrigueur, mis à jour le 30.09.2013 à 14 h 22

La vague d'arrestations au sein du parti néo-nazi a surpris en Grèce. Les sanctions pourraient être lourdes, et pénalement pour ses dirigeants, et électoralement. Mais l'extrême droite n'est pas morte pour autant.

L'arrestation du porte-parole d'Aube dorée, Ilias Kassidiaris, le 28 septembre 2013. REUTERS/John Kolesidis

L'arrestation du porte-parole d'Aube dorée, Ilias Kassidiaris, le 28 septembre 2013. REUTERS/John Kolesidis

Les arrestations, samedi, du chef du parti néo-nazi Nikos Michaloliakos et d’une vingtaine de membres de l’Aube dorée ont surpris en Grèce. «Menottes pour 6 des têtes du monstre», titrait ce dimanche le journal grec de gauche Elefterotipia, «L’holocauste d’Aube dorée», notait son confrère To Ethnos. Une majorité de l’opinion publique grecque, désormais satisfaite et soulagée, espère que ce coup de filet sera décisif dans la chute de la force ultranationaliste Aube dorée.

Les accusations à l’encontre du chef du parti Nikolaos Michaloliakos ainsi que du porte-parole Ilias Kassidiaris, de quatre députés et d’une quinzaine membres sont sérieuses. Soupçonnés d’appartenir à une «organisation criminelle», certains sont également poursuivis pour blanchiment d’argent, chantage, meurtre...

Toute cette frange de l’élite du parti, pour l’heure en détention, sera présentée devant les magistrats mardi ou mercredi. Les sanctions pourraient être lourdes et aller jusqu’à de longues peines de prison. Dimitri Psarras, auteur du «livre noir» de l’Aube Dorée, voit dans ces inculpations un réel «affaiblissement» de la structure du parti.

«L’incarcération des hauts membres pour association criminelle peut être décisive. Sachant que l’organisation du parti est très hiérarchisée voire militaire, si les leaders sont emprisonnés, les autres membres du parti auront du mal à agir et faire de la politique seuls.» 

Le parti, a en effet toujours voué un véritable culte au dirigeant de l’Aube dorée Nikolaos Michaloliakos, surnommé le «Chef» par l’ensemble des partisans (tout autre membre, y compris les députés, sont qualifiés de «compagnons de lutte») Sur son site internet (actuellement 160e site le plus visité de Grèce), l’Aube dorée rappelle par ailleurs que «le peuple est le véritable dirigeant et il se dirige lui-même à travers son Chef». Pour Dimitri Psarras, sans les représentants actuels, «il ne restera qu’un fantôme de l’Aube dorée».

En théorie, l’interdiction du parti élu reste légalement impossible: depuis la fin de la dictature en 1974, la Constitution grecque entrée en vigueur en 1975 ne l’autorise pas, cela serait «antidémocratique». Cet article de 1975 était destiné, à l’origine, selon les autorités grecques «à éviter les interventions législatives et judiciaires dans le fonctionnement libre des partis politiques». Néanmoins, les soupçons d’organisation criminelle qui pèsent aujourd’hui sur les responsables d'Aube dorée engendrent d’autres moyens légaux à même de le fragiliser ou d’entraîner sa perte.

Le gouvernement grec fera en effet voter cette semaine au parlement une loi visant à interdire les subventions publiques d’un parti (accordées aux partis élus), si ses membres sont impliqués dans des «activités criminelles». Les discussions devraient avoir lieu dans les prochains jours.

En 2013, l’Aube dorée a touché près de 870.000 d’euros d’aides publiques, un montant calculé sur le pourcentage de votes (7%) obtenus en juin 2012. «Sans cet argent, le parti ne pourra plus organiser ses diverses activités qui lui garantissaient certains votes, comme les distributions de nourriture ou les dons de sang réservés aux Grecs», précise Nick Malkoutzis, journaliste politique pour le quotidien Kathimerini.

Autre obstacle pour l'Aube dorée: si cette dernière souhaite se présenter à d’autres élections, sa candidature devra être auparavant validée par la Cour suprême électorale, «ce qui est vraiment peu probable étant donné les soupçons d’appartenance à une organisation criminelle qui portent sur certains membres», renchérit Nick Malkoutzis.

Takis Michas, chroniqueur au Wall Street Journal, reste prudent.

«Il faut attendre les décisions de justice de mardi [passage des membres de l’Aube dorée devant les magistrats], nous connaissons les charges contre ce parti, mais pas encore la totalité les preuves dont on dispose. Si les charges contre l’Aube dorée ne sont pas assez fortes, il y a un risque que le parti devienne très puissant, encore plus fort que les partis actuellement au pouvoir. C’est une probabilité à ne pas exclure. »      

La fuite de l’électorat   

C’est la première fois, depuis l’arrivée remarquée de ses 18 membres au parlement, que l’Aube dorée cesse de grimper dans les sondages. En 15 mois, elle s’était élevée au rang de troisième formation politique du pays avec 14% d’intentions de vote, fédérant, selon ses officiels, des profils différents et beaucoup de jeunes.

Comment le parti, adepte du slogan: «voyous, traîtres, politiques», qui assurait que «l’Idée de la Nation et de la Race sont pour Aube dorée dominantes (…)», et qui condamnait régulièrement «les traîtres de la classe politique» va-t-il «gérer» ces arrestations et ces accusations?

Dimitri Deliolanes, auteur d’une étude sur l’Aube dorée:

«Auprès des électeurs, il ne sera pas facile d’assumer, pour un parti qui prône “la loi et l’ordre”, des accusations d’extorsion ou meurtre.»

Fait révélateur, depuis douze jours et l’assassinat du rappeur grec Pavlos Fyssas par un membre de l’Aube Dorée, la force ultranationaliste a chuté de 14% à 7% dans les sondages. Et depuis ce drame qui a suscité l’émotion en Grèce, les partisans font profil bas. «Dans la banlieue d’Athènes, j’avais l’habitude d’en croiser tous les jours vêtus de treillis et tee-shirt noir, affichant leur sympathie pour le parti, témoigne Angeliki, une jeune grecque qui a participé comme des milliers de citoyens aux manifestations antifascistes ces derniers jours. Maintenant, ils se font discrets, métamorphosés. L’Aube dorée a également annulé des actions dans le pays, et même fermé des bureaux.» Un contexte qui, pour le spécialiste Dimitri Deliolanes, révèle le vrai visage du parti.

«La base électorale qui reste désormais fidèle à l’Aube dorée est la frange radicale: essentiellement les Grecs qui votaient par le passé pour le parti extrémiste L.A.O.S [l’Alerte Populaire Orthodoxe, qui a obtenu 2,9% aux dernières législatives] ou d’autres formations d’extrême droite.»

Dès l’annonce de la rafle des dirigeants samedi, ce sont ces fidèles partisans, drapeaux grecs en main s’égosillant aux cris de «Sang, honneur, Aube dorée», qui se sont massés par centaines devant le siège de la police à Athènes. Ils étaient néanmoins moins nombreux que pouvaient le laisser envisager les résultats électoraux et les sondages précédents en faveur de l'Aube dorée.

Reste une autre incertitude: où iront les électeurs qui se détournent de l’Aube dorée? Avec son coup de force, le Premier ministre Antonis Samaras, longtemps accusé de «complaisance» envers l’Aube dorée, pourrait récupérer ses propres voix égarées en faveur du parti néonazi, lors des dernières élections législatives. «Il est aussi possible qu’une nouvelle formation d’extrême droite émerge, mais cela ne sera plus l’Aube dorée telle qu’on l’a connue, elle pourrait être moins radicale», avance le journaliste Nick Malkoutzis. Et dans un contexte de crise économique interminable où le chômage flirte avec les 27%, les extrémismes restent une option pour les plus démunis.

Elisa Perrigueur

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Journaliste
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