L'invention des personnes âgées au Paléolithique a rendu notre monde meilleur

A l'époque, les êtres humains ont appris comment dépasser trente ans, et donc à devenir des mines d'informations pour les plus jeunes.

Un crâne d'homme du paléolithique près de Marseille, en 2004. REUTERS/Jean-Paul Pélissier.

- Un crâne d'homme du paléolithique près de Marseille, en 2004. REUTERS/Jean-Paul Pélissier. -

Cet article est le cinquième de notre série en six épisodes «Longue vie». A lire également: 1. Comment seriez-vous mort il y a cent ans? 2. La honteuse histoire de la mortalité maternelle 3. Pourquoi vous êtes encore en vie 4. Comment le coton et les satellites vous ont sauvé la vie 6. Où s'arrêtera l'allongement de l'espérance de vie?

La structure fondamentale des populations humaines a changé précisément deux fois au cours de l'histoire évolutive.

La seconde, c'était pendant les 150 dernières années, quand l'espérance de vie moyenne a doublé dans la plupart des régions du monde. La première, c'était au Paléolithique, voici probablement environ 30.000 ans. C'est à cette époque que les personnes âgées ont été fondamentalement inventées.

Mourir avant trente ans

Au cours de l'histoire des hominidés, il était excessivement rare pour un individu de dépasser les trente ans.

Les paléoanthropologues sont capables d'examiner les dents d'un hominidé et d'estimer quel âge il avait à sa mort, sur la base des dents apparues, de leur niveau d'usure et de la quantité de dentine présente. C'est à l'aide d'un tel examen dentaire que Rachel Caspari, anthropologue à l'Université de Central Michigan, a pu identifier la proportion de personnes âgées chez des australopithèques (entre 3 et 1,5 millions d'années), des premiers représentants du genre Homo (entre 2 millions d'années et 500.000 ans) et des Néandertaliens datant de 130.000 ans.

Les vieux —soit des personnes âgées de plus de trente ans (désolée)— représentaient une part quasi inexistante de ces populations. Mais en se penchant sur les humains modernes, du Paléolithique supérieur, là, la tendance s'inversait —les adultes morts après trente ans étaient deux fois plus nombreux que ceux morts avant.

Le Paléolithique supérieur marque aussi un point de départ exceptionnel pour le développement des humains modernes. C'est une époque qui connaît une explosion démographique sans précédent et où les humains commencent à créer des arts complexes, à utiliser des symboles et même à coloniser des contrées inhospitalières. (Les humains modernes étudiés par Caspari vivaient en Europe, durant un des millénaires les plus rudes du dernier Âge glaciaire).

Pour la chercheuse, si ces gens ont pu massivement dépasser la trentaine, ce n'est pas à cause d'un changement biologique (en comparant avec des populations de Néandertaliens et d'Homo sapiens qui vivaient au même endroit et à la même époque, elle a trouvé des proportions comparables de personnes âgées, ce qui laisse entendre que le changement n'est pas d'ordre génétique).

Suffisamment vieux pour devenir grand-parent

Non, c'est une affaire de culture. Quelque chose lié à leur mode de vie et qui leur a permis de survivre jusqu'à un âge avancé, peut-être leur manière de trouver de la nourriture, de la stocker ou encore de construire des abris, impossible de le savoir. C'est que tout a été perdu —les dents sont quasiment les seules traces qui nous restent aujourd'hui—, mais une chose est sûre: dès que l'humain a pu faire en sorte que ses vieux restent dans les parages, plus rien n'a été comme avant.

Les personnes âgées sont des mines d'informations, explique Caspari. Elles connaissent la nature et ses aléas parfois catastrophiques, elles savent comment effectuer des tâches difficiles, qui est lié à qui dans un groupe, où sont les sources de nourriture, les grottes, les ennemis... Elles créent et maintiennent des réseaux sociaux complexes.

Bon nombre des compétences ayant permis aux humains de mettre la planète à leurs pieds requièrent du temps et du travail avant d'être maîtrisées, et sans vieux, elles n'auraient pas pu être transmises. «Ce sont de très bons professeurs», poursuit Caspari, «et ils permettent aux sociétés de se complexifier.» Grâce aux personnes âgées, les humains ont acquis leur humanité.

Mais pourquoi l'âge de 30 ans est-il si spécial? Parce que vous êtes alors suffisamment vieux pour devenir grand-parent. Des études menées sur des données historiques ou sur des chasseurs-cueilleurs contemporains laissent entendre que lorsque des personnes âgées contribuent aux soins de leurs petits-enfants, ces derniers ont de meilleures chances de survie. Les avantages évolutionnaires d'une vie assez longue pour élever les enfants de nos enfants sont peut-être ce qui nous a permis, biologiquement, de vivre aujourd'hui jusqu'à des âges insensément avancés.

Second changement démographique majeur

Pour autant, pendant la majorité de l'histoire humaine, qu'importe le nombre de grands-mères disponibles pour s'occuper des enfants, beaucoup ne survivaient pas. Jusqu'au XXème siècle, la plupart des décès concernaient des bébés et des jeunes enfants. Selon de nombreuses estimations, entre un quart et la moitié mouraient.

Nous sommes aujourd'hui de l'autre côté du second changement démographique majeur de l'histoire évolutive humaine. La première raison qui explique le doublement de l'espérance de vie ces 150 ans dernières années, c'est la baisse considérable de la mortalité infantile. Et tout comme la présence de personnes âgées a permis de profondément changer la culture humaine voici 30.000 ans, avoir des bébés et des enfants capables de survivre en masse a fondamentalement changé la société moderne. 

En vous promenant dans un vieux cimetière, vous pourrez voir toutes les minuscules pierres tombales d'enfants anonymes. Les cimetières abandonnés sont les plus paisibles. Le petit cimetière de Bolen, au cœur du Parc National de Shenandoah, dans l'État américain de Virginie, compte une quarantaine de stèles encore lisibles: Fils de John H. et de Lula Hindall, Né et mort 15 janv. 1913. Fille de Waverly H. Bailey, 11 ans. Mollie E. Pullin, 7 ans, Au Ciel.

Certains cimetières sont remplis d'enfants enterrés auprès de leur mère morte en couches. Les arpenter, c'est se croire dans l'aile médiévale d'un musée des beaux-arts: inlassablement, votre regard se pose sur des madones à l'enfant.

Les parents avaient bien conscience que leurs enfants risquaient de ne pas vivre longtemps. Aux États-Unis et dans d'autres régions du monde, il était d'usage de ne pas donner immédiatement de nom à son enfant; une tradition, en Chine et dans d'autres pays asiatiques, veut que les bébés ne soient nommés que cent jours après leur naissance.

Selon certaines interprétations de la loi hébraïque, si un bébé meurt avant trente jours, alors il n'a pas vraiment vécu. Était-ce un moyen de permettre aux parents de ne pas trop s'attacher à leurs enfants?

La perte d'un enfant était à l'évidence une épreuve pour les parents. On le voit dans les mots terribles d'un ouvrier agricole vivant dans l'Alabama pendant la Grande Dépression: «La douleur, tu sais pas c'que c'est tant que t'as pas perdu d'gamin». Il en avait perdu sept. Une analyse des poèmes écrits au XVIème siècle montre combien le deuil d'un enfant était quelque chose d'effroyable

Fin des «enfants de remplacement»

Mais globalement, les relations des parents avec leurs enfants étaient bien différentes de ce qu'elles sont aujourd'hui dans la plupart des régions du monde. «Il était très difficile de s'investir affectivement parce que la moitié au moins allait mourir», explique S. Jay Olshansky, chercheur spécialiste de la longévité à l'Université de l'Illinois à Chicago. L'enfance comme invention moderne est un concept popularisé par l'historien français Philippe Ariès, dont les recherches montrent que ce n'est que depuis une date récente que les enfants sont choyés ou considérés comme précieux.

L'histoire de l'infanticide, du travail et de la maltraitance des enfants —de la torture pure et simple selon les normes actuelles— montre combien les vies des jeunes étaient précaires. Dans The Better Angels of Our Nature, le psychologue Steven Pinker écrit:

«Depuis des temps immémoriaux, des parents ont abandonné, étouffé, étranglé, battu, noyé ou empoisonné bon nombre de leurs nouveaux-nés.»

Et le déclin de la mortalité néo-natale et infantile a aussi marqué celui de la fertilité. Les femmes n'avaient plus besoin de porter des «enfants de remplacement» pour ceux qui avaient disparu et pouvaient légitimement croire qu'un bébé allait atteindre l'âge adulte. La survie est devenue quelque chose d'attendu. Chaque bébé était désormais nommé dès sa naissance, et pas avec le nom recyclé d'un aîné décédé.

Aujourd'hui, l'infanticide est un crime révoltant. Et même si nous permettons aux parents de laver le cerveau de leurs enfants grâce à des préceptes fondamentalistes inculqués via la scolarisation à domicile, quand ces parents font passer la religion avant les soins médicaux, nous les arrêtons à juste titre pour négligence, homicide involontaire et —quand cela se reproduit— homicide volontaire.

Meilleur moment pour être un enfant, un parent ou un grand-parent

Nous faisons des efforts financiers et technologiques homériques pour sauver tous les nouveaux-nés. La mortalité infantile élevée des États-Unis —environ 0,6% des naissances vivantes, ce qui est tragique, mais beaucoup mieux que les 25 à 50% du passé— est considérée comme honteuse comparée à d'autres pays développés.

Mais comme le souligne le spécialiste en pédiatrie Darshak Sanghavi, si les données sont complexes, elles s'expliquent en grand partie par une proportion plus élevée de naissances prématurées. La médecine néonatale est l'une des spécialités les mieux payées (il est possible que nous en fassions même parfois trop) et n'a cessé de progresser pour améliorer constamment le taux de survie des plus grands prématurés.

Les enfants ont souvent été au centre des toutes premières campagnes de santé publique —lait maternisé, vaccination, nutrition, etc. Aujourd'hui, leur sécurité motive la plupart des rappels de produits, que ce soient des berceaux, des stores ou des balles magnétiques. Laisser un enfant sans surveillance est désormais quasiment aussi impensable que de l'envoyer tisser des tapis dans une usine.

Je ne cherche pas à prendre ces précautions à la légère —elles signifient que nous sommes devenus plus humains et plus civilisés, que le monde est à la fois devenu un endroit meilleur et différent de ce qu'il était voici encore un siècle et que tout cela est lié à nos espoirs, nouveaux, de vivre une vie longue et en bonne santé, et ce dès notre naissance.

Il s'agit du meilleur moment de notre histoire pour être un enfant, un parent ou un grand-parent.

Une population âgée de plus en plus robuste

Après l'augmentation de la survie infantile, l'autre changement démographique majeur lié au doublement de l'espérance de vie moyenne est une population âgée de plus en plus robuste. En 1850, aux États-Unis, les individus de 60 ans et plus représentaient environ 4% de la population. Aujourd'hui, ils sont environ 20%.

Les économistes s'inquiètent de la baisse du taux de natalité dans le monde développé et des problèmes financiers que pourraient poser des populations âgées de plus en plus nombreuses. Mais les vieux sont des gens merveilleux. Une proportion élevée de personnes âgées n'est pas une simple conséquence d'une vie prospère et pacifiée —il s'agit d'un des fondements d'une société civilisée.

Les choses tournent horriblement mal dans les sociétés trop majoritairement jeunes. Sa Majesté des Mouches est une fiction, mais l'Armée de Résistance du Seigneur est une terrifiante réalité. L'une des pires périodes de l'histoire occidentale est le XIVème siècle, un temps de peste noire, de famine et de guerre incessante entre l'Angleterre et la France.

Et comme le fait remarquer l'historienne Barbara Tuchman dans A Distant Mirror: The Calamitous 14th Century, si la Guerre de Cent Ans a duré aussi longtemps, c'est à cause des pestes successives qui tuaient tout ce qui bougeait, y compris des rois et des dirigeants établis. Encore et encore, des adolescents ou des individus vraiment très jeunes héritaient de trônes et se précipitaient sur des décisions les plus stupides, agressives et traduisant l'immaturité la plus totale de leur lobe frontal, comme l'invasion de pays voisins.

«Un sentiment de paix et de bonheur qui ne vient qu'après des décennies»

Les personnes âgées ne se contentent pas d'être moins belliqueuses et impulsives que les jeunes. Elles sont aussi, en tant que groupe, plus sages, plus heureuses et plus adroites socialement. Elles savent mieux gérer les informations négatives, leurs relations sont plus solides et elles trouvent de meilleures solutions aux conflits inter-personnels que les jeunes.

Laura Carstensen, de Stanford, est l'une des spécialistes les plus renommées sur ces questions et, selon elle, le fait que la population vieillisse va «changer tous les aspects de la vie telle que nous la connaissons aujourd'hui, y compris en ce qui concerne l'enseignement, la politique, la culture et la nature des relations entre les gens». C'est parce que les personnes âgées ont «de meilleures connaissances, une meilleure stabilité affective et qu'elles veulent à tout prix que leurs contributions soient significatives».

«Si vous pouviez mettre dans une pilule tout ce qu'il y a de désirable dans le fait de prendre de l'âge, vous savez qui voudrait l'avaler?», demande Olshansky, le spécialiste de la longévité. «Les jeunes.» Parce que cette pilule magique leur permettrait de connaître un «sentiment profond de confiance en soi, un sentiment de paix et de bonheur qui ne vient qu'après des décennies de relation amoureuse, la joie de prendre soin de ses petits-enfants, la sécurité financière ainsi qu'une intelligence et une capacité de réflexion extraordinaires». 

Si l'espérance de vie continue à augmenter dans le monde, on pourrait parfaitement s'attendre au même type de boucle rétroactive positive qui, voici 30.000 ans, a permis aux humains de prospérer. Comme à l'époque, l'existence de davantage de personnes âgées pourrait susciter des progrès en termes de santé publique et de justice sociale qui, à leur tour, permettraient à davantage de personnes âgées d'exister et de rendre le monde meilleur. Et on ne peut que s'en réjouir.

Laura Helmuth

Traduit par Peggy Sastre

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L'AUTEUR
Journaliste à Slate.com Ses articles
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Publié le 26/10/2013
Mis à jour le 26/10/2013 à 10h22
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