Monde

Pourquoi le gouvernement grec a tant tardé à frapper les néo-nazis d'Aube dorée

Daniel Vernet, mis à jour le 30.09.2013 à 6 h 10

Il a fallu que la droite classique se sente menacée et que les pressions internationales soient fortes pour s'en prendre à un parti qui bénéficiait de nombreuses complicités au sein des forces de l'ordre et de l'armée.

Le député d'Aube dorée Ilias Panagiotaros conduit au tribunal par la police grecque, le 28 septembre 2013. REUTERS/Giorgos Moutafis

Le député d'Aube dorée Ilias Panagiotaros conduit au tribunal par la police grecque, le 28 septembre 2013. REUTERS/Giorgos Moutafis

Le coup de filet réalisé samedi par la justice et la police grecques dans le parti néonazi Aube dorée et sa mouvance met fin à des mois d’atermoiements et d’hésitations de la part du gouvernement d’Athènes. Le chef du parti Nikolaos Mihaloliakos et son porte-parole ainsi que dix députés ont été arrêtés. Deux généraux ont été contraints de démissionner «pour raisons personnelles». Le responsable des services secrets chargé de surveiller Aube dorée a été démis de ses fonctions pour cause de sympathie avec le mouvement d’extrême droite. Un policier a été appréhendé et deux autres sont recherchés dans la même affaire.

Le Premier ministre Antonis Samaras à la tête d’un gouvernement de coalition entre son parti Nouvelle Démocratie (centre droit) et le PASOK (socialiste) a, semble-t-il, décidé de taper fort. Jusqu’à maintenant il avait été fort prudent, non qu’il partageât les idées d’Aube dorée, une formation ouvertement fasciste, xénophobe, antisémite et nationaliste.

Mais avec ses amis politiques, il paraissait soucieux de ne pas envenimer le débat politique grec dominé par les polémiques autour du programme de réformes imposé par la troïka (Commission de Bruxelles, Banque centrale européenne et FMI).

Aube dorée donnait l’image d’une force qu’il était difficile d’affronter et d'entamer. Aux dernières élections de 2012, où la Nouvelle démocratie (ND) et le Pasok ont, ensemble, péniblement atteint 37% des suffrages, Aube dorée a obtenu 7% des voix et dix-huit députés. C’était la première fois depuis la chute du régime des colonels en 1974 que l’extrême droite était aussi puissante. Au cours des mois suivants, elle a connu une progression continue dans les sondages, avec 14% des intentions de vote en septembre.

Le rôle trouble de la police

Outre les protestations contre la politique d’austérité et les attaques contre les immigrés, Aube dorée a acquis sa popularité en développant des actions sociales en direction des couches les plus défavorisées de la population. Elle a organisé des distributions publiques de produits alimentaires auxquelles les Grecs avaient accès sur présentation de leur carte d’identité afin que les immigrés ne soient pas tentés d’en profiter.

Des militants se réclamant du mouvement sont soupçonnés d’avoir participé à des rixes contre les immigrés clandestins qui sont de plus en plus nombreux dans certains quartiers d’Athènes, faute de possibilité d’intégration ou d’hébergements décents en attendant que les autorités statuent sur leur sort.

Aussi longtemps que ces nervis ne s’attaquaient qu’à des étrangers, la police grecque a fermé les yeux quand elle ne les a pas encouragés. Le petit parti de la gauche démocratique Dima, membre de la coalition gouvernementale jusqu’à la fermeture de la télévision d’Etat au début de l’été, avait présenté un projet de loi visant à durcir la législation contre le racisme et la xénophobie.

Pressions américaines et européennes

Il était soutenu par le Pasok mais l’initiative a échoué à cause de l’hostilité d’une majorité des députés de la Nouvelle démocratie. Soucieux de récupérer une partie de l’électorat d’Aube dorée, le centre-droit considérait que l’arsenal juridique existant était suffisant.

Deux événements ont changé la situation et provoqué un sursaut de fermeté de la part du gouvernement, et en particulier du Premier ministre. Il y a eu d’abord la tentative d’Aube dorée de récupérer à son profit une manifestation du souvenir jusqu’alors l’apanage de la droite modérée.

Chaque année, celle-ci commémorait le massacre de Meligala de septembre 1944 au cours duquel la Résistance communiste grecque aurait exécuté des otages soupçonnés d’avoir collaboré avec les Allemands. Le 15 septembre, des militants d’Aube dorée ont tenté de perturber les cérémonies en s’en prenant au maire de Meligala (ND). La droite s’est sentie menacée par l’extrême droite.

Deux jours plus tard, un chanteur populaire, Pavlos Fissas, alias Killah P, qui avait pris position contre Aube dorée, était assassiné près d’Athènes. Pour la première fois, ce n’était plus un immigré qui tombait sous les coups des extrémistes, mais un «vrai Grec».

L’émotion a été très vive. Des manifestations se sont développées dans la capitale. Depuis, selon les sondages, la popularité d’Aube dorée aurait été divisée par deux.

On dit aussi, à Athènes, que l’Europe et les Etats-Unis ont exercé des pressions discrètes sur le gouvernement grec pour qu’il mette fin aux exactions d’un parti qui n’est pas une formation populiste comme il en existe dans presque chaque pays européen, mais un parti ouvertement néo-nazi.

Attention à la crise politique

Toutes ces explications vont dans le sens de la fermeté. D’autant plus que des mesures étaient en préparation contre Aube dorée depuis quelques mois déjà. Les autorités attendaient le moment opportun pour agir. Le Parquet comme la section antiterroriste de la police qui a été chargée des opérations contre Aube dorée ont procédé avec efficacité et professionnalisme.

Le nouveau ministre de la justice (ND) s’apprête à reprendre à son compte le projet de la gauche pour un durcissement de la législation antiraciste.

Certains observateurs à Athènes pensent que c’est seulement le début d’une action plus ample visant à discréditer le mouvement d’extrême droite, notamment en s’attaquant à ces sources de financement dont certains seraient d’origine mafieuse. Le gouvernement doit cependant se montrer suffisamment habile pour ne pas déclencher une crise politique.

Les 18 députés d’Aube dorée ont menacé de démissionner si les poursuites contre leur parti continuaient. La coalition ND-Pasok au pouvoir n‘a aucun intérêt à provoquer 18 élections partielles alors qu’elle se sert de la stabilité politique comme d’un argument pour obtenir une nouvelle tranche d’aide de la part de ses créanciers.

Reste une question: l’étendue de la complicité entre Aube dorée et certains secteurs des forces de l’ordre. Peut-on aller jusqu’à parler d’infiltration de la police voire de l’armée par l’extrême droite? Ou d’une vague sympathie qui pousserait les forces de l’ordre à se montrer moins dures avec les militants d’Aube dorée qu’avec l’extrême gauche?

Deux remarques peuvent être faites à ce sujet. D’une part, on a noté que George Papandreou avait changé la haute hiérarchie militaire juste avant de quitter son poste de Premier ministre. C’est une décision que prennent plutôt les chefs de gouvernement à leur arrivée au pouvoir.

D’autre part, dans les bureaux de vote d’Athènes où les policiers étaient surreprésentés parmi les votants, Aube dorée a réalisé des scores bien supérieurs à sa moyenne aux élections de 2012.

Mais l’enquête ne fait que commencer et pour une fois, Antonis Samaras ne semble pas enclin à l’arrêter en cours de route.

Daniel Vernet

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Journaliste
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