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Tibéhirine: la concordance de temps brouille les pistes

Pierre Malet, mis à jour le 09.07.2009 à 19 h 19

Pour le féroce éditorialiste algérien Chawki Amari, les révélations sur les assassinats des moines tombent curieusement quand l'Algérie fête son indépendance et redemande la repentance.

Alger est en ébullition après la publication dans la presse française du nouveau témoignage qui implique l'armée algérienne dans la mort des moines de Tibéhirine. Celui de l'attaché militaire de l'ambassade de France à Alger au moment de la mort des moines. Pourtant ce n'est pas forcément contre les militaires algériens que la colère monte. Car nombre d'Algériens doute de la véracité de ce témoignage que le général Buchwalter a déposé devant le juge d'instruction Marc Trévidic. A Alger, tout ce qui vient de Paris suscite la méfiance.

Même l'écrivain Chawki Amari*, peu suspect de complaisance vis-à-vis du régime, s'interroge. Il n'a jamais hésité à attaquer les autorités algériennes. Il est tout aussi célèbre à Alger pour sa plume - chaque jour il régale les lecteurs d'El Watan avec une chronique au vitriol qui prend pour cible le régime et «les décideurs» - que pour son coup de crayon. Ses attaques contre les dirigeants corrompus lui ont valu l'année dernière une condamnation à une peine de prison ferme qui n'a pas encore été exécutée. Ses dessins ont aussi provoqué les foudres du régime. L'un d'eux - celui lui drapeau algérien accompagné de cette légende «on lave son linge sale en famille» - l'a conduit, en 1996, dans les geôles du régime.

Quand le lui ai posé la question «Comment les Algériens réagissent-ils aux récentes "révélations" sur la mort des moines de Tibéhirine?», il répond tout de go: «Assez mal, tout le monde ici fait semblant ou essaie d'oublier cette guerre qui a fait des ravages et a traumatisé toute une génération et ces fuites plus ou moins organisées, puisque des médias y sont associés, tombe le 5 juillet, jour de fête de l'indépendance algérienne.»

Concordance des événements pour brouiller les pistes

L'écrivain, qui vit à Alger, ajoute en référence à la guerre civile algérienne qui a fait plus de 100.000 morts dans les années 90: «Le réveil est dur. On ne saisit pas bien ce timing même si les amoureux de la vérité, et ils sont relativement nombreux ici, ont bien envie d'en savoir plus sur cet assassinat de moines [en 1996], bien qu'ils ne représentent qu'une infime partie des victimes civiles, algériennes dans leur immense majorité».

Habitué à faire la navette entre la France et l'Algérie, Chawki Amari est à l'image de bien des Algériens, un pied à Paris et l'autre à Alger. Il a lui-même la double nationalité, sans avoir rien demandé. Sa mère est française. Elle faisait partie de ses «pieds rouges», les Français qui aidaient le FLN (Front de libération nationale) pendant la guerre d'indépendance.

Amari connaît aussi bien les petits bars de La Rochelle que les troquets d'Alger. Il aime autant le Sahara et ses Touaregs que l'Atlantique et ses plages nues en hiver. Pourtant, il se sent profondément Algérien. Et comme beaucoup de ses compatriotes, il est toujours prompt à imaginer un coup tordu des services. Français ou algérien. «Comme tous les Algériens, je trouve que la concordance de ces événements (nouvelle demande de repentance, révélations 13 ans plus tard sur les moines et fête de l'indépendance) est de nature à «brouiller les pistes».

Elle intervient au moment même où Bouteflika tente de réformer les services secrets et d'en changer la tête et la structure en y plaçant ses hommes. On connaît les guerres sournoises que se livrent les deux services, français et algérien. De même que les services qu'ils se rendent souvent en sous-main. On peut imaginer tous les coups tordus possibles. Cette «révélation» sur les moines n'est que la partie émergée de l'iceberg. Car il s'agit bien d'un gros glaçon qui va refroidir encore plus les relations entre les deux pays, même si elles sont connues pour évoluer en dents-de-scie.»

Ce passé si compliqué

Pourquoi les relations entre Alger et Paris sont-elles si compliquées? La vision des relations entre Alger et Paris est bien différente au Sud de la Méditerranée. Si la guerre d'Algérie est presque un sujet oublié en France, là-bas, elle est encore au cœur des conversations et des débats. Régulièrement, la presse algérienne s'interroge sur le passé de tel homme politique ou militaire. Qui a «collaboré» avec les Français? La question est encore omniprésente, et bien différente du côté de la France, où on voudrait qu'entre les deux capitales tout soit surtout enjeux financiers et économiques. Beaucoup de militaires algériens ont attendu le dernier moment avant de quitter les rangs de l'armée française et de rejoindre ceux du FLN. La fête de l'indépendance est l'occasion de se pencher sur le passé de chacun.

Le pays est jeune, sa population encore plus. Mais les dirigeants beaucoup moins. Avec ses mots fleuris de romancier, Amari le dit clairement: «Deux vieux voisins très méditerranéens n'oublient pas facilement le sang, même s'il a séché. Pourquoi la France ne demande-t-elle pas pardon à l'Algérie? «Pardon», un mot, six lettres, pour en finir une fois pour toutes avec cette triste histoire de colonisation et de guerre sanglante. En théorie, six lettres ont l'air très faciles à énoncer, d'autant que tout le monde demande pardon aujourd'hui.»

Sujets de contentieux

Amari ajoute avec fermeté: «L'argument de la "colonisation positive" ne tient pas. A l'indépendance, 90% des Algériens étaient analphabètes. Ce chiffre devrait suffire à clore le débat. Même si l'on se refuse à compter les exécutions sommaires, les viols, les expropriations, les déportations, le napalm sur les villages, les massacres de civils et la torture massive. La France a construit trois immeubles, un pont et deux fast-foods? Et alors? Qui dit que l'Algérie ne l'aurait pas fait?».

Quand il s'agit d'évoquer les sujets de contentieux actuels entre les deux pays, les mots d'Amari coulent à flot: «La guerre et la paix. Le blé et le pétrole. Les investissements français et les dividendes pour l'Algérie. Les visas et l'immigration. L'islam et la démocratie, le voile et le masque à gaz, allusion aux essais chimiques français sur le sol algérien. Le beurre et l'argent du beurre, les deux pays étant liés entre eux par de grosses sommes d'argent et une histoire chargée comme du plutonium.»

Ces relations sont-elles condamnées à rester aussi mauvaises? Chawki Amari imagine là aussi une solution à l'Algérienne, ou la mort, cette vieille compagne, aurait là encore son mot à dire: «Ces relations vont s'améliorer quand la "génération historique algérienne" disparaîtra pour laisser la place à une génération post-indépendance. Et quand la génération française liée à la guerre d'Algérie, "nostalgériques", anciens de l'OAS (Organisation armée secrète) et des milieux aigris d'extrême droite disparaitront du champ politique, tout ira mieux.»

Chawki Amari conclut fataliste: «C'est triste à dire, mais la mort règle beaucoup de problèmes. »

Pierre Malet

* Dernier ouvrage publié A trois degrés vers l'Est (Recueil de Nouvelles. Editions Chihab). En France, il a notamment publié de Bonnes nouvelles d'Algérie (Editions Baleine).

Image de une: plusieurs milliers de personnes se sont réunis pour une cérémonie du souvenir, une semaine après l'annonce du décès des sept moines. REUTERS

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