France

Quand le meilleur allié de Hollande s'appelle Berlusconi

Eric Le Boucher, mis à jour le 28.09.2013 à 8 h 37

Sans lui, la France serait détachée d'une Allemagne trop différente d'elle et rattachée à sa vraie soeur, l'Italie avec qui elle partage la médiocrité de la classe politique, qui renonce à imposer des réformes. Et la complicité incroyable des deux peuples qui continuent de voter pour elle.

Silvio Berlusconi, en janvier 2013.  REUTERS/Remo Casilli

Silvio Berlusconi, en janvier 2013. REUTERS/Remo Casilli

Les élections allemandes ont ouvert le débat essentiel: quand François Hollande va-t-il se transformer en Gerhard Schröder? Quand va-t-il lancer une vaste série de réformes pour redonner à la France sa compétitivité et des services publics adaptés au XXIe siècle? La réponse était malheureusement connue d'avance: jamais.

Le président de la République française espère tout à l'inverse convaincre la chancelière Merkel de venir sur son terrain keynésien à lui avec une relance de la consommation outre-Rhin. Parallèlement, en France, il fait le chemin dans l'autre sens et avance vers un socialisme de l'offre à la lente vitesse à laquelle il peut y convertir sa rétive majorité. Au total, François Hollande pense mener la bonne synthèse politique française et européenne, en tout cas il fait son possible et il croit que cela suffit. La France ne sera pas une petite soeur de l'Allemagne.

Qui est capable de bousculer cette mortelle mais tranquille assurance du chef de l'Etat? Quel événement peut le conduire à presser le pas? Le débat sur l'Allemagne n'a pas servi, alors quoi d'autre? Examinons la liste des possibilités.

Un Jacques Rueff tel qu'il était venu conforter l'audace monétaire de De Gaulle en 1958? Hélas, François Hollande reçoit de nombreux visiteurs du soir, il les écoute. Mais s'il semble partager leurs vues à tous, c'est qu'il ne veut jamais fixer une ligne définitive pour rester mobile et surtout ne jamais s'enfermer: «Il est comme claustrophobe», explique un ami.

Alors un chiffre? Une mauvaise statistique? Hélas, la baisse du nombre de chômeurs fin août va venir en appui de sa conviction que la reprise arrive. Le gouvernement va embrayer et tout ce beau monde va croire en ce mensonge de la guérison progressive du pays.

Il faudrait mettre sous les yeux du président la seule statistique qui dit l'état réel de la France: celle du commerce extérieur. On lit dans le bulletin ministériel du 7 août:

«La France a enregistré au premier semestre 2013 une baisse du déficit commercial à cause de la réduction de la facture énergétique, mais le déficit des produits manufacturés se dégrade par de moins bonnes performances à l'exportation de l'aéronautique, des métaux, des automobiles et des machines industrielles et agricoles.»

En clair, la compétitivité française ne s'améliore pas, elle se détériore gravement. Qui le reconnaîtra? Qui saura ouvrir les yeux présidentiels? Ni Moscovici ni Sapin. Personne, visiblement.

Bruxelles? Cette possibilité n'est pas nulle. La Commission européenne fait son devoir de veiller sur les comptes et, au-delà, sur toute la politique macroéconomique. Le commissaire Olli Rehn tire régulièrement la sonnette d'alarme, sur la réforme insuffisante des retraites, par exemple. Mais, sur le fond, François Hollande, fort de l'appui d'Obama et du FMI contre «l'excès d'austérité en Europe», a gagné la bataille idéologique, il a envoyé les libéraux de Bruxelles dans les cordes. La France a déjà obtenu deux ans de délai pour revenir dans les clous de Maastricht, elle a en outre des alliés dans le Sud européen et, au total, elle a la puissance politique pour que Bruxelles aboie sans mordre.

Reste les marchés financiers. Mais, hélas, pas de corde de rappel non plus de ce côté-là. La Banque centrale européenne a convaincu les investisseurs que l'euro n'éclatera pas, ils rapatrient des capitaux des pays émergents pour les placer au nord et ils ont confiance en l'Allemagne. La France? Malgré son manque de réformes, elle ne représente pas un risque. Ils se détournent pourtant progressivement de la dette française. Comme le note Laurence Boone, économiste en chef de Bank of America Merrill Lynch, celle-ci n'est plus détenue qu'à 62 % par les non-résidents, contre 71 % en 2010[1]. Mais qui s'en alarme? Pour l'instant, les taux d'intérêt français restent stables malgré la perte de compétitivité.

Un seul événement pourrait, peut-être, troubler l'immobilisme politique français: que l'Italie se redresse. Les investisseurs trouveraient alors un autre grand pays européen où placer leur argent et les taux français pourraient monter tandis que les italiens baisseraient. Mais, encore une fois, hélas! comme le note Philippe Ridet, correspondant du Monde à Rome, dans un joli livre sur la politique italienne, «Silvio Berlusconi reste le marionnettiste en chef de l'Italie»[2]. Et celui qui a été trois fois élu et trois fois condamné (pour fraude, prostitution de mineure et abus de pouvoir) continue d'empêcher Enrico Letta de gouverner après avoir déboulonné Mario Monti.

Le constat ne plaira ni à l'un ni à l'autre, mais le meilleur allié de François Hollande aujourd'hui s'appelle Silvio Berlusconi.

Sans lui, la France serait détachée d'une Allemagne trop différente d'elle et rattachée à sa vraie soeur, l'Italie. Tout nous rapproche: la dette, les exportateurs qui perdent pied, un PIB par tête qui se traîne, une croissance potentielle qui chute. Seule différence: les Italiens refusent les impôts quand les Français ne font que grogner contre.

Mais ce qui nous rassemble, c'est la médiocrité de la classe politique, qui renonce à imposer des réformes. Et la complicité incroyable des deux peuples qui continuent de voter pour elle dans ces deux pays bénis des dieux, chargés d'histoire, de culture et de bonne cuisine. «Tout va mal, "ma il cielo è sempre più blu" ( mais le ciel est encore plus bleu)...»

Ne changez rien M. Hollande.

Eric Le Boucher

Article également publié dans Les Echos

[1] «Euro economy: take off?», 9 septembre. Retourner à l'article

[2] L'Italie, Rome et moi, Flammarion. Retourner à l'article

Eric Le Boucher
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Cofondateur de Slate.fr
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