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Coupe de l'America: la victoire d'Oracle Team USA ou le miracle de San Francisco

Josh Levin, mis à jour le 26.09.2013 à 13 h 33

Le comeback du défi américain, vainqueur 9 régates à 8 après avoir été mené 1-8, révèle le pouvoir ahurissant du storytelling dans le domaine sportif.

4e régate de la Coupe de l'America, le 8 septembre, à San Francisco. REUTERS/Robert Galbraith

4e régate de la Coupe de l'America, le 8 septembre, à San Francisco. REUTERS/Robert Galbraith

Mercredi après-midi, dans la baie de San Francisco, une équipe de courageux Américains est parvenue à effectuer ce qui restera sans doute comme le plus fracassant retour de l’histoire du sport moderne. Oracle Team USA a en effet remporté la dernière régate de la coupe de l’America 2013 en revenant du déficit apparemment insurmontable de 8-1 au début de la compétition. Ce fut éblouissant. Ce fut enthousiasmant. Et pourtant, il y avait des bateaux.

D’accord, les vainqueurs ne sont pas vraiment des Américains – Oracle team USA ne compte en son sein qu’un seul marin américain. Et oui, «Team USA» aurait pu gagner bien avant s’ils ne s’étaient pas fait enlever deux points avant même le début de la compétition pour avoir triché en rajoutant du lest sur les embarcations. Par ailleurs cette nouvelle version de la coupe de l’America a considérablement revisité le terme même de navire, qui s’applique désormais à des catamarans de 40 mètres de haut qui ne glissent plus sur l’eau mais semble léviter au dessus d’elle et menacer de chavirer au moindre éternuement d’un membre d’équipage.

Au mois de mai, un marin britannique est mort quand une de ces jouets grotesques a chaviré au cours d’une des régates préparatoires à la compétition. Mais le spectacle doit continuer et il a continué. Oracle Team USA a donc commencé par se faire outrageusement distancer par l’Emirates New Zealand Team avant de la coiffer au poteau, démontrant une bonne fois pour toute que tous ces mercenaires kiwis qui manœuvrent ces véritables cercueils flottants hors de prix pour la bannière étoilée sont bien supérieurs à ces kiwis qui manœuvrent ces véritables cercueils flottants hors de prix pour leur mère-patrie, ah mais!

La coupe de l’America, c’est LA compétition rêvée des ploutocrates. Les gens riches aiment acheter des clubs de sport, mais ce qui les frustre bien souvent, c’est de ne pas pouvoir influer sur la manière dont se déroule la compétition. (Voyez les fréquentes prises de bec entre Mark Cuban et les responsables de la NBA.) Dans le monde de la Voile avec un grand V, les règles sont faites pour êtres réécrites. «Quand vous gagnez la Coupe de l’America, vous pouvez, en gros, décider de la manière, du lieu et du moment où vous allez défendre votre trophée», rappelle ainsi Katie Baker de Grantland.

Quand le patron d’Oracle a gagné la coupe en 2010, il a décidé que cette compétition devait être plus rapide et plus excitante. Il a donc envisagé la création d’un nouveau modèle de navire outrageusement cher à bâtir, limitant de fait la possibilité de concourir à ceux qui ont les moyens de posséder des îles privées. (Un des principaux problème de la voile, c’est que tout le monde peut en faire – c’est rageant.)

Imaginez tout d’un coup que le propriétaire des Miami Heat décide d’un coup que le basket-ball doit être joué sur un trampoline en losange avec un ballon en forme d’étoile de mer? Vous commencez à comprendre. Le vainqueur rafle le butin et le butin est si bizarre et coûte tellement cher que presque personne n’a les moyens de jouer.

Voilà la toile de fond de la Coupe de l’America 2013, qui s’annonçait comme l’événement sportif le plus inintéressant depuis que Donald Trump avait décidé de jouer au golf. Pourtant cette bataille navale pour milliardaires a été plutôt réussie. Il est par ailleurs clair que les Néo-Zélandais auraient pu – auraient dû – gagner la coupe sans cette histoire absurde de limite de 40 minutes par course qui les a privée de la victoire décisive alors qu’ils avaient la ligne d’arrivée en vue.

 Il n’existe aucune raison pour toute personne qui n’est pas Néo-Zélandais et/ou un patron voyou de prêter la moindre attention à la Coupe de l’America ou de soutenir Larry Ellison et son équipe d’opportunistes des mers. C’est pourquoi je trouve que cette compétition, plus que toute autre, a tout de même réussi l’exploit de nous laver le cerveau, de nous faire oublier que ces joujoux coûteux naviguent dans des eaux pour le moins trouble et à nous concentrer sur le franchissement de la ligne d’arrivée et sur les exploits fabuleux de ces marins.

Pendant les jeux Olympiques, il nous arrive de nous prendre de passion pour des athlètes dont nous ignorions l’existence et qui se sont entraînés toute leur vie pour atteindre le sommet d’un sport dont nous ne comprenons pas très bien les règles voire dont nous savons rien du tout.

La coupe de l’America n’atteindra jamais de tels sommets de popularité, quelle que soit la quantité d’argent que Larry Ellison investit dans ses jouets – un catamaran du futur est toujours un catamaran et un catamaran n’est pas piloté par Sébastien Loeb. Mais personne ne peut résister à une grande histoire de remontée fracassante.

Que ce soit au basket-ball, à la voile ou au bras de fer, il est juste insensé de partir d’un déficit de 8 points à 1 pour finir par l’emporter 9-8. Voilà ce qui fait la grandeur du sport: un mercredi d’automne semblable à un autre, la voile devient un truc enthousiasmant. Et peut-être que dans 162 ans, ça arrivera encore.

Josh Levin

Traduit par Antoine Bourguilleau

Josh Levin
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Rédacteur en chef de Slate.com
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