Le théâtre, la nouvelle voie de Natalie Dessay

Natalie Dessay © Simon Fowler.

Natalie Dessay © Simon Fowler.

Préparez vos mouchoirs. Natalie Dessay chante Manon au Théâtre du Capitole de Toulouse, du 29 septembre au 15 octobre. Pour dire au revoir à la scène. Enfin, à l’opéra. Dans quelques mois, elle reviendra sur les planches, mais sans chanter.

«Ce n’est pas moi qui arrête, c’est l’opéra!» Non, Natalie Dessay n’arrête pas sa carrière. Mais prévoit, en 2015, de prendre une année «presque sabbatique» (deux mois de concerts programmés déjà), pour se préparer à une «deuxième vie», le retour au théâtre. Pour cette chanteuse atypique, qui a toujours placé le théâtre au-dessus de la musique, c’est un retour aux sources. Parce que c’est en poussant la chansonnette dans une pièce de Molière que sa voix a été repérée.

Elle a tout connu: les choeurs, la troupe à Vienne, la gloire avec les scènes les plus prestigieuses, les accidents de santé (polypes sur les cordes vocales) qui tiennent éloignée de la scène, les annulations, les prix et récompenses.

Avec sa voix de «soprano ultra-léger devenu soprano léger», elle a épuisé tous les rôles du répertoire: Olympia, La Reine de la Nuit, Lakmé, Zerbinetta… Elle a chanté Violetta, incarnation qui a fait l’objet d’un film, se refuse à «refaire sans cesse Lucia» comme à chanter Norina ou Gilda, personnages qu’elle estime trop éloignés d’elle[1]. «Je n’en ai pas envie!» Elle a passé l’âge d’incarner l’innocence virginale.

«Il y a une dichotomie énorme entre les rôles et moi-même.»

D’autres rôles, qui requièrent des voix plus lourdes que la sienne, lui sont fermés. La voici donc dans une impasse lyrique. Pourtant, à l’évidence, la chanteuse pourrait continuer longtemps à ravir les foules. Le public la plébiscite et les journalistes sont «plutôt indulgents», estime-t-elle.

«Ne pas être joué, c’est douloureux»

C’est la comédienne qui dit non:

«J’ai toujours considéré que l’opéra était avant tout du théâtre,. Je suis une comédienne dans l’âme.»

Une exception dans l’univers lyrique. N’a-t-elle pas obtenu un Laurence Olivier award, l’équivalent britannique d’un Molière, récompensant sa «réussite exceptionnelle dans le domaine de l'opéra»? Lui demande-t-on d’évoquer ses meilleurs souvenirs qu’elle cite aussitôt quelques metteurs en scène, des chefs d’orchestre et des «collègues qui partagent avec moi la même vision de l’opéra».

«J’attache de l’importance aux metteurs en scène qui font leur travail. Qui sont de vrais directeurs d’acteurs. Je ne suis pas seulement une chanteuse; j’ai besoin d’être dirigée. Il ne s’agit pas seulement de chanter, mais de marquer un rôle.»

Elle a la passion des planches, le besoin d’incarner un personnage, lui donner vie sur scène, par-delà la seule performance vocale. Se souvient de moments difficiles.

«Oui, il est arrivé qu’on ne me demande rien, qu’on ne me dirige pas et dans ces moments-là, j’étais extrêmement malheureuse. J’ai appris aussi. Après 20 ans d’expérience, la passion du jeu s’est redéfinie et affinée par rapport à mes débuts. Quand on est devenu un instrument hyper précis, hyper fin, ne pas être joué, c’est douloureux. Comme un Stradivarius, j’ai besoin d’être sortie de ma boîte le plus souvent possible. Et il a parfois des moments extraordinaires. Dans La Fille du régiment ou La Traviata, on m’a sortie de ma boîte, de moi-même. J’ai été emmenée très loin par des gens qui portaient un regard bienveillant et aigu sur ce que je pouvais faire et dont je n’étais pas consciente.»

Dépasser la voix

De temps en temps, elle donne des master class.

«J’y vais toujours en traînant les pieds, et puis je me retrouve face à des étudiants enthousiastes, qui m’impressionnent par l’étendue de leurs connaissances... Je les encourage à étudier les langues, pas seulement pour chanter, à faire du théâtre... A travailler leur corps, faire de la danse, du yoga, de la barre au sol... On ne le dit pas assez, mais on chante beaucoup avec notre corps.»

Elle plaide pour l’incarnation.

«Dans la formation des chanteurs, on n’insiste pas assez sur le théâtre pur. Emouvoir par la voix n’est pas suffisant.»

Comment, pourtant, faire du neuf avec du vieux, dans ce genre musée qu’est l’opéra?

«C’est tout le sel de l’histoire! Ne pas sacrifier le chant tout en étant extrêmement engagé physiquement, pour donner toute sa beauté à un rôle...»

Le théâtre, une deuxième vie

Elle aurait pu se contenter de gérer sa carrière, reprenant longtemps les mêmes rôles, au mépris de la vraisemblance. La voici qui décide de se remettre en question. En 2015, elle aura 50 ans et commencera sa carrière théâtrale. Elle a des «projets sur le feu», dont elle ne parlera pas, «tant que les répétitions n’ont pas commencé». Il y aura du classique et du contemporain, lâche-t-elle. A peine accepte-t-elle de donner les noms des auteurs qu’elle aime: Becket, Molière, Feydeau, Marivaux...

Il lui faudra apprendre, recommencer.

«C’est un autre métier de jouer sans chanter.»

Et de l’humilité, quand on est une star comme elle?

«Mais les chanteurs sont très humbles, vous savez! Dès leur plus jeune âge, ils sont critiqués par leurs professeurs de chant. Puis viennent les metteurs en scène, les chefs d’orchestre... On est très habitués à la critique! Je crois que je suis plus à même d'accepter les critiques que beaucoup de jeunes comédiens de théâtre... Et à m’améliorer...»

Et la musique pourtant? Natalie Dessay quitte la scène lyrique mais ne cesse pas de chanter pour autant. Des récitals sont prévus, avec Philippe Cassard, Shani Diluka, où l’opéra ne tient qu’une infime place. Elle chantera des airs classiques brésiliens aux côtés d’Agnès Jaoui et Helena Noguerra.

«C’est la guitariste Liat Cohen qui nous a réunies.»

En octobre, elle sort un disque avec Michel Legrand: Entre elle et lui; on y entendra des chansons issues des Demoiselles de Rochefort ou de Peau d’Ane. Une tournée suivra, autour du monde.

L’agenda est rempli.

«C’est même beaucoup plus compliqué... Avec l’opéra, au moins, on se pose deux mois quelque part!»

Avions, hôtels, etc: sa vie familiale (elle partage la vie de Laurent Naouri, et a deux enfants), ne changera guère. De sa vie privée, elle ne dit pas grand-chose, s’étonne presque de son équilibre.

«Miraculeusement –je répète miraculeusement– tout va bien. On a des vies tellement compliquées que lorsqu’on se retrouve, on a plein de choses à se dire.»

La retraite? Non!

Elle jette sur sa carrière lyrique un regard sans concession («Il y a eu des moments géniaux et d’autres atroces.») et en parle au passé. A-t-elle envie de se reposer, d’arrêter? De prendre sa retraite comme certains sportifs?

«J’ai envie de jouer! Je n’ai pas envie de prendre ma retraite. Je ne me vois pas du tout arrêter de travailler tant que j’aurai la santé.»

La retraite à 60 ans, ce vieux débat français, c’est pour elle «incompréhensible. C’est totalement surréaliste, même si je comprends que des gens qui font un métier qu’ils n’aiment pas envisagent de prendre vite leur retraite pour faire enfin ce qui leur plaît. C’est horrible en fait...»

Même regard distancié sur la situation économique des institutions culturelles et le manque de moyens.

«Ce sera peut-être un bien. Il y aura des productions moins coûteuses, moins dispendieuses en décors et costumes. Cela permettra de s’attacher davantage à la mise en scène, à l’oeuvre.»

Et l’exception culturelle? Elle espère que le cinéma français «va bien» et constate qu’à l’opéra, «ça n’existe pas».

«On est tout le temps mélangés avec le monde entier. Un formidable mélange de culture avec des gens de tous horizons mais qui oeuvrent au même spectacle.»

Puis se ravise.

«En fait, l’opéra français, c’est une exception culturelle d’une certaine façon.»

Qu’il importe de défendre.

«Il est mal aimé, souvent malmené, très délicat à interpréter, ne serait-ce qu’à cause de la difficulté du français lui-même, du langage.»

Elle a donné un récital au Festival Berlioz, que la France souvent dédaigne.

«C’est un des plus joués à l’étranger! Pas forcément le moins aimé... Bizet est aimé, mais maltraité. Et Massenet, Gounod? Et Chabrier? Il n’est pas beaucoup joué alors que c’est un compositeur génial! Le Roi malgré lui devrait être joué partout et tout le temps!»

Elle se souvient d’un opéra-comique de Léo Delibes, Le Roi l’a dit, qu’elle avait chanté à Nantes.

«C’était très drôle, un excellent souvenir! Mais ça n’a jamais été repris...»

Refaire de l’opéra si...

L’opéra... Fini vraiment? On y revient au détour d’une question. Pas mêmes des petits rôles? On lui en a proposé quelques-uns, qui ne lui ont pas fait envie. En 2007, dans Opéra magazine, elle invitait les compositeurs à lui écrire un rôle sur mesure. Certains lui ont fait des propositions, sans succès:

«La musique ou le livret ne me plaisaient pas.»

Avec une autre voix, elle rêverait de chanter Salomé, Tosca, Tatiana, Brünnhilde, Turandot, «tous les gros trucs!»[2] Elle réfute le terme d’adieux.

«Pour l’instant, je fais une pause afin d'explorer d'autres voies. Et je me laisse le choix de refaire de l'opéra si un beau rôle m'est proposé dans une production intéressante.»

Elle a un faible pour Offenbach:

«C’est dingue, c’est notre comédie musicale à nous!»

Les comédies musicales justement?

«Pourquoi pas?»

Elle adorerait chanter Hello, Dolly!, évoque Funny girl, avec Barbara Streisand, «une de mes comédies musicales préférées, même si ce n’est pas pour moi...». Pour chanter Nougaro ou Legrand, elle a dû apprendre le micro:

«Il faut apprivoiser cette manière-là de chanter, aller vers quelque chose de plus miniaturisé... Alors que pendant 25 ans, j’ai appris l’exact contraire!»

Elle se dit «ouverte à toute proposition».

On ira à Toulouse, un peu tristes, forcément, pour cette dernière Manon. Mise en scène par Laurent Pelly, depuis longtemps son complice, elle brisera le coeur du chevalier des Grieux (Charles Castronovo) et celui du public. «Un peu triste?», s’insurge-t-elle.

«Mais pourquoi? Vous devriez vous réjouir de voir un grand spectacle avec une très belle distribution!»

Et elle rit.

Jean-Marc Proust

Manon (Massenet), Théâtre du Capitole, Toulouse, 29 septembre, 3, 6, 10, 13 et 15 octobre | de 19,50 euros à 100 euros

[1] Respectivement dans Les Contes d’Hoffmann (Offenbach), La Flûte enchantée (Mozart), Lakmé (Delibes), Ariadne auf Naxos (R. Strauss), La Traviata (Verdi) Lucia di Lammermoor (Donizetti), L’Elisir d’amore (Donizetti), Rigoletto (Verdi). Retourner à l'article

[2] Respectivement dans Salomé (Richard Strauss), Tosca (Puccini), Eugène Onéguine (Tchaïkovski), Le Ring (Wagner), Turandot (Puccini). Retourner à l'article