Culture

Non, Salinger n'est pas Holden Caulfield!

Ron Rosenbaum, mis à jour le 03.11.2013 à 9 h 10

Les confondre est la plus grosse erreur à ne pas faire sur «L'Attrape-cœurs» et son auteur.

Je ne voulais pas écrire cet article. Je suis las de Salinger et je suppose que vous aussi. Mais c'est toujours la même chose. Les controverses sur Salinger (comme celles sur Nabokov) me font sans cesse replonger.

Je pensais pourtant avoir fait le tour de toutes les questions les plus nécessaires sur son œuvre quand voici quelques mois, après avoir découvert la correspondance que venait d’acquérir la Pierpont Morgan Library, j'avais écrit sur l'obsession de l'écrivain pour le védantisme et sur le tribut que sa fuite vers «l'automédication spirituelle» avait fait payer à ses nouvelles.

Selon moi, cette «automédication spirituelle», si indispensable pour sauver son esprit des horreurs de la Seconde Guerre mondiale, avait en quelque sorte volé son âme —ou du moins boursouflé sa prose ultérieure d'un didactisme mystique mal digéré. A l'évidence, les dernières apparitions de la famille Glass ont eu à pâtir de leur personnage central, l'insupportable Seymour, sage védique et prétendu «saint homme», si fatigant que j'avais fini par y voir une «grosse pipelette mystique».

Mais un livre (Salinger, de David Shields et Shane Salerno) et un documentaire (même titre, du même Salerno) qui viennent de sortir sur Salinger m'ont fait replonger. Parce qu'ils perpétuent tous deux une erreur fondamentale sur L'Attrape-cœurs, qui mérite d'être corrigée. Une erreur de lecture élémentaire sur ce livre —que vous l'aimiez ou non. Une erreur qui concerne d'ailleurs la manière de lire n'importe quelle œuvre littéraire.

Cette erreur, qui se glisse aussi dans bon nombre des commentaires sur le roman, veut que Salinger et Holden Caulfield soient une seule et même personne. Que Holden soit une personnification littérale et sans aucun sens critique de Salinger et qu'il faudrait lire le livre comme un travail simpliste sur sa rage contre le monde —que nous devrions tous partager— provoquée par la guerre. C'est quelque chose que beaucoup de gens très intelligents m'ont dit avoir retenu du documentaire, quelque chose qu'il cherche à transmettre avec sa reconstitution cucul la praline d'un Salinger courant comme un dératé dans les rues parce qu'un patron de presse a traité Holden de «fou».

Dans Salinger (le livre), David Shields (par ailleurs auteur de romans) ouvre le chapitre «Assassins» —consacré à Mark David Chapman, le meurtrier de John Lennon, et quelques autres tarés psychotiques ayant pris la rage holdenesque contre les faux-jetons au pied (dramatique) de la lettre— en affirmant que cette assimilation entre Holden et Salinger constitue une «mauvaise» interprétation du roman.

Et pourtant, page 259, soit quelque 200 pages plus haut, on a droit à l'une des plus grosses révélations du livre sur les tourments intimes de Salinger. Les deux auteurs rapportent une conversation entre lui et un ami dans laquelle le romancier (comme tant d'autres) parlait de Holden comme s'il avait réellement existé.

Eh ouais, «la preuve!», semblent nous dire les auteurs en clignant de l’œil. «Comment s'y méprendre?» demandent-ils. «Holden a réellement existé. C'était J.D. Salinger.»

Euh oui, mais en fait, non.

Ne pas décalquer la vie sur l'oeuvre

Dois-je enfoncer une porte ouverte? J'ai l'impression de dire à un enfant que le Père Noël n'existe pas. Ou à un adolescent de 17 ans (l'âge de Holden et celui au-delà duquel ce n'est plus possible de ne pas le comprendre): Holden n'existe pas! Holden est un personnage de fiction dans un roman écrit par J.D. Salinger.

Et J.D. Salinger était à l'époque un écrivain talentueux d'une trentaine d'années, dont la réussite en tant que romancier fut justement de se distinguer et de se distancier de la division outrancière et hystériquement polarisée que fait Holden entre gens purs et impurs. De l'observer avec une magnifique vraisemblance, de ressentir une certaine empathie pour son ardent romantisme sans pour autant approuver cette hystérie et la faire sienne.

Cette erreur, tout étudiant de première année en littérature devrait savoir l'éviter: confondre l'auteur d'une œuvre avec la fiction —et les personnages— qu'il crée. Non pas qu'il n'y ait aucun lien, mais on devrait pouvoir lire une œuvre, lui permettre de parler pour elle-même dans toute sa complexité, admettre qu'elle peut contenir certains points de vue antagonistes sans avoir à se lancer dans une séance de télépathie avec son auteur mort ou décalquer sa vie sur son œuvre. Ou encore réduire l’œuvre à un unique point de vue. Les meilleurs romans résistent à un tel réductionnisme.

Parce que c'est justement le but de la fiction, vous voyez. Créer des «personnages» qui peuvent être relativement différents de leur auteur. Des personnages qui ne sont pas toujours et uniquement des pantins de ventriloques, des personnages capables de représenter différentes perspectives, susceptibles d'être elle-mêmes critiquées par d'autres personnages du livre. En réalité, ce conflit de perspectives est bien souvent l'un des éléments qui distingue la littérature du témoignage, un élément qui la rend plus profonde, plus riche. 

C'est tout bêtement absurde de réduire tout un roman à une équation: S = Holden – un testicule [1]. Et cela souligne tout le mal que la critique biographique peut faire à notre capacité d'appréhender le travail d'un écrivain.

C'est une lecture qui diminue dramatiquement la portée du livre, sa réussite en tant qu'objet littéraire. Cela le transforme en livre qui ne pourrait séduire que les moins de 17 ans.

Et d'ailleurs, si vous ne l'avez pas lu depuis vos 17 ans, je vous suggère de le relire aujourd'hui. Vous verrez comme il vous apparaîtra différemment, maintenant, à l'âge adulte, et c'est quelque chose qui visiblement échappe, non seulement aux auteurs de Salinger ou à des individus comme Mark David Chapman, mais aussi à tous ceux qui n'ont pas lu le roman depuis leur adolescence.

Agiter un drapeau rouge devant le nez des critiques

Vu l'importance de ce point—le roman contient des points de vue différents de celui de Holden et il contient sa propre critique du point de vue de Holden—, je vais expliciter quelques exemples de ces perspectives antagonistes que J.D. Salinger (vous savez, l'auteur) a ostensiblement insérés dans son roman, comme s'il agitait un drapeau rouge devant le nez de tous ceux que la critique biographique aveugle.

Je ne suis pas le premier à le remarquer, évidemment. Le moindre lecteur ou critique avec deux sous de jugeote le sait. Mais cela vaut la peine de le répéter, vu que le livre, le documentaire et même quelques commentateurs en rendant aujourd'hui compte se mélangent visiblement les pinceaux.

1. Premièrement, si vous n'avez pas compris que la condamnation faite par Holden de l'hypocrisie de tout le monde à part lui-même (et quelques religieuses) est totalement outrancière (et que vous n'avez pas assez de sens de l'humour pour voir que Holden se moque de lui-même et du ridicule de son fanatisme), vous trouverez, aux deux tiers environ du livre, un passage absolument crucial, dans une scène où Holden s'entretient avec un ancien professeur, M. Antolini.

Oui, cette scène a ses ambiguïtés, mais il arrive parfois qu'un personnage ambigu énonce une vérité sans fard. Ou, à tout le moins, offre une perspective alternative, un point de vue externe et non plus simplement interne au cerveau du protagoniste. Ce qui fait que lorsque Antolini dit à Holden qu'il «cour[t] à un échec effroyable» [2], il ne s'agit pas simplement du conseil d'un adulte aussi sentencieux que superficiel.

Cela pointe avec précision et empathie, mais aussi avec une extrême sagacité, ce qui ne va pas dans l'attitude binaire de Holden et sa détestation de tous les faux-jetons du monde. Antolini comprend parfaitement comment cet «échec» fera atterrir Holden:

«Quel genre d’échec? Comment tu t’en rendras compte? Et quand? Eh bien, ce sera peut-être un jour —tu auras dans les trente ans— où, assis dans un bar, tu te mettras soudain à détester le type qui vient d’entrer simplement parce qu’il aura l’air d’avoir été autrefois sélectionné pour jouer dans l’équipe de football de son université. Ou bien le jour où tu t’apercevras que, de toutes tes études, tu n’as retiré que juste ce qu’il faut pour pouvoir détester les gens qui disent "Je m’en souviens" et pas "Je m’en rappelle".»

Et voilà! Exactement le genre de point de vue correctif, ou du moins alternatif, allant à l'encontre du lecteur et de sa tendance naturelle à s'identifier à la voix tellement séduisante de Holden. Dans Franny et Zooey, un point de vue similaire (si ce n'est davantage sentimentalisé et religieusement didactique) sauve Franny (un autre personnage à la Holden qui déteste un peu trop fort les gens insensibles) de la dépression nerveuse qui la guette à cause de son hypersensibilité.

Le conseil que Seymour donne aux jeunes Glass: toujours voir dans la «grosse dame» —le prolo de base qui écoute dans sa cambrousse leur émission de radio— Jésus personnifié. Arrête de te croire meilleur que tout le monde. 

2. Ensuite, il y a le point de vue de Phœbe, la petite sœur que Holden idolâtre. Elle ne mange pas de sa soupe à la grimace. C'est une môme tout à fait perspicace, qui comprend la souffrance de son frère mais qui ne tolère pas l'inconséquence de son orgueil et son indifférence quant au mal qu'il peut faire à ceux qui l'aiment.

C'est à elle que Holden confie son grand rêve de devenir «l'attrape-cœurs». Celui qu'il formule à partir d'une mauvaise citation d'un poème de Robert Burns: «Si un corps attrape un corps qui vient à travers les seigles.» Il s'imagine dans un grand champ entouré d'enfants qui jouent près d'une «saleté de falaise» et son boulot consisterait à les rattraper juste avant qu'ils ne chutent. (Le fameux échec vers lequel il court, par exemple).

A cette grandiloquence chevaleresque et fantasmatique, Phœbe répond par une impatience acerbe en se contentant de corriger sèchement sa citation. (C'est «si un corps rencontre un corps», pas «attrape»). Elle ne veut pas rentrer dans pas son jeu.

Et Salinger non plus. Si, dans le roman, Salinger semble faire sien un seul point de vue, alors c'est celui de Phœbe, pas celui de Holden.   

3. De même, le fait que Salinger appelle son livre L'Attrape-cœurs ne veut pas dire qu'il fait sien le délire de Holden. Qu'importe comment Mark David Chapman l'a lu, le roman ne se conçoit pas comme un conseil sur la meilleure façon de détester les faux-jetons et de sauver tous les innocents de la terre de l'effroyable influence d'horribles personnages comme John Lennon.

4. Il y a aussi le fait que Holden souffre d'une dépression nerveuse (il écrit le livre depuis une sorte de maison de repos) et que sa vie affective ne s'est pas remise du décès de son petit frère Allie, mort d'un cancer infantile. Son point de vue sur le monde découle donc de son esprit (et c'est compréhensible) troublé. Personne ne devrait y voir un gourou.

De fait, si je n'avais qu'un reproche à faire à L'Attrape-cœurs, qui est par ailleurs une œuvre d'art brillamment équilibrée entre l'affirmation romantique et la critique réaliste de Holden, c'est que ce MacGuffin, l'enfant mort, est un procédé littéraire un peu trop évident et vraiment inutile, et qu'il fait verser l'histoire dans le pathos. Le lecteur devrait pouvoir comprendre que le narrateur n'est pas fiable, qu'il est même instable, sans ce détail.

5. Ai-je parlé de l'humour? Permettez-moi d’insister. Ce qui rend ce livre si merveilleux, ce qui rend l'apitoiement de Holden si tolérable, et même divertissant, c'est la drôlerie dont il peut faire preuve à son propre égard autant, si ce n'est davantage, qu'à celui d'autrui. Il se laisse toujours ou presque prendre à son propre jeu.

Ce qui laisse entendre (dans la mesure où, comme j'ai tenté de le démontrer, Holden n'est pas réel) que nous pouvons attribuer ce sens de l'humour à J.D. Salinger. C'est quelque chose de fondamentalement délicieux et de dramatiquement absent de ses œuvres ultérieures sur la famille Glass. Et c'est aussi quelque chose dont sont tristement dénués le film et le livre qui viennent de sortir. Mais cet humour était là, et bien là, et il vous faut avoir un cœur de pierre pour ne pas en rire.

Une révélation passée inaperçue

Je dois quand même ajouter —en mettant de côté mes réserves sur l'aspect un peu trop cinématographiquement attendu du documentaire et cette erreur d'interprétation sur L'Attrape-cœurs— que j'aime bien Shane Salerno, l'auteur du documentaire, et son obsession de Salinger. Pour moi, le sérieux dont il fait preuve sur un auteur qu'il adore tant n'a rien de scandaleux. Et il faut lui reconnaître son obstination et sa persévérance —et leurs avantageuses conséquences.

Il a trouvé la réponse (si, comme je l'espère, ses sources disent vrai) à la question que tout le monde se pose: y aura-t-il d'autres livres de Salinger? Et certains des inédits, comme le journal d’un agent de contre-espionnage et un thriller sur la Seconde Guerre mondiale, semblent tout à fait fascinants.

Et quel soulagement! Comme si Salinger avait trouvé un moyen de s'échapper du piège de la famille Glass (de la famille Glass piégée?) en écrivant explicitement sur son expérience au front.

Et je dirai aussi qu'il y a une révélation dans ce nouveau livre sur Salinger que la plupart des commentateurs n'ont pas vu. Quand j'étais au lycée, j'avais écrit un article éminemment sérieux dans le journal de l’établissement pour protester contre l'annulation d'une sitcom, aujourd'hui oubliée depuis longtemps, It’s a Man’s World, et ce après seulement une dizaine d'épisodes.

Impossible de dire pourquoi elle me plaisait tant, mais il y avait dans l'histoire de ces trois gamins vivant avec leur père sur une péniche quelque chose de drôle, de subtilement drôle. La série ne ressemblait à aucune autre.

J'ai donc découvert dans le nouveau livre sur Salinger —et c'est un exemple du formidable travail de journaliste qu'il représente— que le créateur de cette série, Peter Tewksbury, était un fan inconditionnel de Salinger, qu'il lui avait envoyé plusieurs bobines de sa sitcom, qu'il avait à maintes reprises sonné chez Salinger pour finalement se faire inviter par l'écrivain, qui avait tellement adoré la série qu'il allait accepter de travailler sur un scénario de film avec Tewksbury. (Cette histoire va à l'encontre de la légende selon laquelle Salinger s'opposait mordicus à toute version filmée de ses histoires, depuis le bide retentissant de Tête folle, une adaptation bien débile de sa nouvelle Oncle déglingué au Connecticut).

Et le projet de Tewksbury est même allé jusqu'au casting. Oui, parfaitement, Salinger était prêt à permettre l'adaptation cinématographique d'une de ses plus belles nouvelles, Pour Esmé, avec amour et abjection, avec comme réalisateur Tewksbury en personne. Ils avaient un script! Écrit presque totalement de la main de Salinger.

Le seul hic, c'est que Salinger voulait choisir l'actrice qui allait jouer Esmé. Et Tewksbury —dans ce qui m'apparaît comme une bouleversante erreur— décida de ne pas tolérer les exigences de Salinger.

Pour moi, c'est ça, la plus grande révélation du livre: cette trajectoire non prise. Quand on se met dans la peau de Tewksbury, il semble aujourd'hui tellement tragiquement idiot de n'être pas passé outre, de n'avoir pas lancé les dés, pris le risque. Et qui sait? Tout cela se serait peut-être terminé sur un fiasco, ou bien quelque chose de merveilleux. J'aurais pu vous en parler dans l'édito de mon journal du lycée. J'avais 17 ans.

Ron Rosenbaum

Traduit par Peggy Sastre

[1] Une «révélation» du livre sur Salinger rapporte que la psyché de l'auteur aurait été troublée par la prétendue honte ne n'avoir qu'un seul testicule. Revenir à l'article

[2] Toutes les citations de L'Attrape-cœurs sont extraites de la traduction d'Annie Saumont. Revenir à l'article.

Ron Rosenbaum
Ron Rosenbaum (19 articles)
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