Monde

Les Roumains en ont assez de se faire voler

Marianne Rigaux, mis à jour le 07.10.2013 à 9 h 22

Contrairement aux idées reçues, la Roumanie est riche. Mais elle se fait piller. Et si les Roumains ont remporté une victoire contre un projet de mine d’or potentiellement nocif pour l'environnement, la mobilisation continue contre l’exploration des gaz de schiste.

Rosia Montana en 2011. REUTERS/Radu Sigheti

Rosia Montana en 2011. REUTERS/Radu Sigheti

Dimanche 6 octobre, des milliers de Roumains sont descendus dans les rues de Bucarest pour protester contre le gouvernement de centre gauche accusé de favoriser un projet canadien de mine d'or contesté par les scientifiques.

Contrairement aux idées reçues, la Roumanie n’est pas dépourvue de richesses. Mais ce n’est pas elle qui en profite le plus. A l'ouest, il y a l'or convoité par des Canadiens. A l'est, les gaz de schiste promis aux Américains. Et au milieu, les manifestations des Roumains.

En autorisant des compagnies étrangères à exploiter son sous-sol dans l’espoir d’en tirer des bénéfices, le gouvernement a fait exploser la colère des citoyens. Il doit aujourd’hui faire machine à arrière.

Prenons les habitants de Rosia Montana par exemple. S’ils creusaient sous leurs maisons, ils seraient les plus riches de Roumanie. Sous ce village de Transylvanie se trouve le plus grand gisement d’or (300 tonnes) et d’argent (1.600 tonnes) d’Europe. Que tente d’extraire et d'exploiter depuis 1995 une société canadienne, Gabriel Resources.

Le projet prévoit désormais une exploitation intensive à ciel ouvert pendant seize ans, le recours à de grandes quantités de cyanure pour séparer l’or de la boue. Une pratique controversée, interdite dans certains pays d’Europe. Pendant des années, le dossier a connu peu d'avancées concrètes. Sollicité en 2011 pour donner son feu vert, le ministère roumain de l'Environnement n'a même jamais donné de réponse, tandis que la mobilisation contre le projet restait assez locale.

Qui n'en profiterait pas?

Mais voilà: Bucarest a besoin d’argent pour remplir ses caisses vidées par la crise. Car la Roumanie vit depuis trois ans sous perfusion du FMI. Les retombées économiques attendues pour ce pays en crise ont poussé le Premier ministre Victor Ponta –contre ce projet il y a encore quelques mois lorsqu'il était dans l’opposition– à mettre cet été le dossier sur le haut de la pile. Le gouvernement a déposé un projet de loi déclarant la mine «d’utilité publique et d’intérêt exceptionnel». Ce statut autoriserait la compagnie minière à exproprier les villageois qui refusent de quitter le site, au nom de l’Etat roumain.

Des mesures exceptionnelles à la hauteur de l’enjeu? La valeur de Rosia Montana a augmenté au même rythme que le cours de l’or: 10.000 euros le kilo en 2005, plus de 31.000 euros aujourd’hui. Le gisement est aujourd’hui estimé à 10 milliards d’euros.

«Quel pays disposant d’une telle richesse ne chercherait pas de solutions pour en profiter?», avait lancé le président roumain Traian Basescu en 2011, alors que le cours de l’or atteignait un pic historique. Victor Ponta devenu Premier ministre tient à peu près le même discours:

«En tant que député, je ne peux être que contre, mais en tant que Premier ministre, je ne peux être que pour, car je me dois d’attirer de nouveaux investissements en Roumanie.»

Problème: l’Etat roumain est minoritaire au sein de Rosia Montana Gold Corporation (RMGC), la compagnie chargée de l’exploitation du filon. Les profits iront surtout à la société canadienne Gabriel Resources, actionnaire à hauteur de 75%.

Le site d’investigation roumain Rise Project a publié le 31 août le contrat liant l’Etat roumain à RMGC. Il était resté secret pendant toutes ces années, malgré la promesse récurrente du Premier ministre de le publier. Selon ce document, RMGC, qui possède les droits d’exploitation, versera une redevance de 6% sur la production à l’Etat roumain. Pour les manifestants, le gouvernement a tout simplement vendu le pays.

Dans le village de Rosia Montana, les réactions sont mitigées. Il y a ceux qui résistent encore, comme Ani et Andrei, jeune couple d’altermondialistes, qui refusent toujours de vendre leur auberge aux Canadiens.

Et ceux qui se sont résignés: avec 75% de chômage dans la région, «toutes les personnes sensées sont pour la mine», confie Catalin, accoudé au bar. Il faut dire que le lobbying de RMGC ne leur laisse guère le choix.

Dans la cantine du village, financée par RMGC, le porte-parole des Canadiens Catalin Hosu promet que «la mine créera 3.600 emplois directs et indirects durant les 16 années d’exploitation». La compagnie emploie déjà 500 habitants, dont 22 qui se sont enfermés dans une galerie minière à l’annonce du coup de frein au projet.

En décembre, la population locale avait approuvé par référendum la réouverture de la mine à 78%. La consultation, boycottée par les opposants, avait été annulée, faute de participation suffisante. Au fil des années, la majorité des 2.000 habitants a vendu sa maison et fuit.

12.000 tonnes de cyanure par an

«Le prix à payer pour créer quelques emplois est trop élevé», juge Sorin Jurca, l’un des irréductibles opposants. Employé par la mine d’Etat jusqu'à sa fermeture en 2006, il a créé la fondation culturelle Rosia Montana pour défendre le patrimoine menacé.

«Le prix à payer», c’est 900 familles expropriées, 4 montagnes décapitées, 7 églises rasées, 7 cimetières déplacés, des galeries romaines classées au patrimoine national endommagées et surtout 250 millions de tonnes de déchets cyanurés stockés dans un bassin retenu par un barrage, en amont de Rosia Montana.

C'est ce danger environnemental qui a lancé la mobilisation à Bucarest. «Nous ne voulons pas de cyanure, nous ne voulons pas de dictature», ont scandé quotidiennement, pendant les 10 premiers jours de septembre, les manifestants, à Bucarest et dans les grandes villes du pays, mais aussi à Paris, Londres et Bruxelles. Les anti ne sont pas inquiets sans raison: en 2000, à Baia Mare (nord-ouest de la Roumanie), la rupture d’un barrage similaire a déversé 100.000 tonnes de cyanure dans le Danube, tuant 100 tonnes de poissons et empoisonnant l’eau de 2,5 millions de Hongrois.

Depuis, l’Union européenne a durci sa législation sur le cyanure. Environ 1.000 tonnes de cyanure sont utilisées chaque année dans les mines d'or d'Europe, notamment en Suède. En Roumanie, Gold corporation prévoit d’en utiliser 12 fois plus.

Devant la pression populaire, le Premier ministre fait machine arrière à la mi-septembre, retire son soutien au projet de loi et assure qu'il sera rejeté par le Parlement. Bien que le projet ne soit pas définitivement enterré, c’est une victoire pour les opposants.

Et une double défaite pour Victor Ponta qui, à force de changer d'avis,  a perdu la confiance de la population. Et sa crédibilité  auprès de Gabriel Resources. L'investisseur canadien menace de poursuivre l’Etat roumain «pour violations multiples des traités internationaux d’investissement» si le projet est définitivement abandonné. La presse parle de 4 milliards de dollars (3 milliards d’euros) de dommages et intérêts.

Le soir du 9 septembre, jour du recul du gouvernement roumain, l’action de Gabriel Resources a perdu la moitié de sa valeur à la Bourse de Toronto. Une dépréciation peu du goût des actionnaires, parmi lesquels des fonds spéculatifs, comme celui de John Paulson, qui s’est enrichi en spéculant sur la faillite de la Grèce.

Si les opposants au projet ont accueilli favorablement le recul du gouvernement roumain, ils ont bien l'intention de poursuivre leur mobilisation jusqu'au rejet du projet de loi par le Parlement et promis de revenir touts les jours, jusqu’à ce que le cyanure soit interdit dans l'industrie minière en Roumanie et le site de Rosia Montana classé au patrimoine de l'Unesco.

Les manifestants anti-mine d'or font aussi le lien avec les anti-gaz de schiste. A Bârlad, nord-est du pays, les protestations se multiplient depuis que le Premier ministre a autorisé cet été la compagnie américaine Chevron à explorer les gaz de schiste de la région.

D’après l'Agence américaine d'information sur l'énergie (EIA), le sous-sol roumain renfermerait quelque 1.444 milliards de mètres cubes de gaz de schiste, le troisième gisement européen après la Pologne et la France.

Si le gisement se confirme, Chevron prévoit une extraction par fracturation hydraulique à l’horizon 2017-2018. Une technique controversée, placée par la France sous moratoire, car elle polluerait les nappes phréatiques, fragiliserait les sols, voire favoriserait les tremblements de terre.

Mais en contrepartie de la fracturation de son sol, la région de Bârlad se voit promettre des dizaines de millions de dollars d'investissement dans les infrastructures locales, ainsi que dans le développement de la zone.

Rosia Montana, Bârlad: même combat

Pendant sa campagne électorale, le Premier ministre disait pourtant refuser qu'une entreprise étrangère explore le gaz de schiste roumain. C'était là encore avant d’être nommé et de faire volte-face en ouvrant la porte aux investissements étrangers en ces termes:

«Je veux que nous soyons un pays qui comprenne où sont ses intérêts.»

Comme à Rosia Montana, le profit que pourraient tirer les habitants de Bârlad, une ville désindustrialisée et appauvrie de 60.000 habitants, reste inconnu, car le contrat entre l’Etat et Chevron demeure secret. Et comme à Rosia Montana, le mécontentement dépasse largement les milieux écologistes.

Les Roumains se dressent aussi contre la manière de gouverner, la corruption, les entorses à la démocratie. Ils veulent défendre l’environnement, mais surtout empêcher leur pays de brader son sous-sol. Un réveil démocratique inédit en Roumanie depuis 1989.

Marianne Rigaux

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Journaliste
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