Monde

En Chine, la contrebande fait un tabac

Slate.com, mis à jour le 02.08.2009 à 11 h 28

Le monde fumeux des cigarettes contrefaites.

YUNXIAO, Chine - À première vue, Yunxiao ressemble à n'importe quel trou perdu chinois plongé dans une transition industrielle difficile. Des publicités déteintes ornent les rues du centre-ville, où des motards coiffés de chapeaux en bambou se disputent les passagers payants dans un concert de klaxon. Au cœur de la ville, une bannière rouge exhorte les citoyens à développer l'économie locale. Le message est chargé d'ironie. En effet, depuis les années 1990, Yunxiao a engendré sa propre catégorie de millionnaires, célèbres dans toute la Chine. Mais leur activité s'exerce loin du centre-ville.

Entourées de montagnes, tapissées d'épaisses forêts, les fabriques clandestines de cigarettes parsèment la campagne. Aménagées au plus profond de grottes, haut perchées dans la montagne et parfois même complètement enterrées, 200 usines clandestines ont été recensées à Yunxiao, un comté du sud-ouest de la province du Fujian mesurant deux fois la superficie de la ville de New York.

Au cours des dix dernières années, la production de cigarettes de contrebande a explosé en Chine, multipliée par huit depuis 1997 pour atteindre le chiffre sans précédent de 400 milliards de cigarettes par an - assez pour fournir 460 paquets de cigarettes annuels à chaque fumeur américain. C'est de Yunxiao, autrefois célèbre pour sa nèfle du Japon jaune vif, devenu le cœur de ce commerce, que provient la moitié de la production contrefaite chinoise.



Une industrie souterraine qui inonde les marchés du monde entier

Aujourd'hui, les cigarettes chinoises de contrebande - copies de Marlboro, de Newport et de Benson & Hedge - inondent les marchés du monde entier. Elles alimentent un marché noir violent, brassant des milliards de dollars, et sont encore plus nocives pour les fumeurs que les vraies. Cette industrie reste pourtant peu connue.

«La plupart des fabriques sont souterraines» confie à voix basse une courtière en cigarettes de Yunxiao. «Aménagées sous les bâtiments, incroyablement bien cachées, avec des portes secrètes dissimulées dans les caves». Même le temple du village - surmonté d'un toit rouge cintré et de flèches peintes et torsadées - dissimule une fabrique en sous-sol, révèle-t-elle.

La contrefaçon de cigarettes est immensément lucrative, et ses profits rivalisent facilement avec ceux du trafic de drogue. Une cartouche de fausses Marlboro coûte 20 cents à produire en Chine, et peut atteindre vingt fois ce prix aux États-Unis. Et si un trafiquant de drogue peut écoper d'une peine de prison à vie, un contrefacteur de cigarette reçoit une sanction comparativement bénigne - quelques années de prison ou, parfois, une amende.

«Ces dernières années, presque tous les marchés ont été visés» explique Andrew Robinson, responsable de la protection de la marque Philip Morris International. En 2001, les contrefacteurs chinois élaboraient huit variétés différentes de fausses Marlboro. L'année dernière, ils fabriquaient des versions sur mesure de Marlboro pour quelque 60 pays - reproduisant jusqu'aux plus infimes détails comme les timbres fiscaux et les avertissements sanitaires spécifiques à chaque région. Aux États-Unis, 99 % des cigarettes contrefaites viennent de Chine.

Lorsqu'il s'agit de faux de qualité supérieure comme ceux-ci, tous les chemins ramènent à Yunxiao. «Quelle que soit la marque ou la qualité, Yunxiao peut vous aider à la produire» vante un ancien contrebandier de cigarettes du Fujian. «Vous n'avez qu'à dire votre prix».

Des villageois guettant les étrangers font office de sentinelle dans les petites rues étroites de Yunxiao et dans ses hôtels, et les visiteurs sont fréquemment suivis. Lors de descentes dans des fabriques, la police chinoise a découvert des fusils semi-automatiques et s'est vu opposer une résistance à la machette. Chaque année, plusieurs enquêteurs d'État et privés sont assassinés dans le cadre de vengeances. Même si les autorités chinoises proposent des milliers de dollars de récompense en échange de renseignements, peu d'habitants osent les prendre. «Même si vous obtenez l'argent» explique un villageois, «vous ne resterez pas vivant pour en profiter après».



La Chine, empire de la cigarette

Difficile d'exagérer l'omniprésence du tabac en Chine, où la culture de la consommation de tabac est parmi les plus élaborées et les plus enracinées au monde. Là, l'échange de cigarettes en guise d'introduction est aussi ritualisé qu'une poignée de main, et les marques chères servent à tous les usages, des cadeaux de mariage aux pots-de-vin en passant par les offrandes sur les tombes des ancêtres.

Comme l'a formulé un responsable de la marque de cigarettes Rothmans : «Penser aux statistiques chinoises sur le tabac revient à essayer d'imaginer les limites de l'espace». Chaque année, les fumeurs chinois consument 2,2 billions de cigarettes. Le nombre de contrefaçons inondant le marché national est tout aussi démesuré. «Chacun de nous a sa propre stratégie pour gérer le problème aujourd'hui» confie un fumeur de Beijing qui refuse d'acheter ses cigarettes dans des magasins dont il ne connaît pas le propriétaire. Dans les trains, les contrôleurs parcourent les allées, dûment équipés de lampes porte-clés à 75 cents censées dépister les faux paquets de cigarettes.

En Chine, l'État possède et contrôle toute la fabrication et la distribution de cigarettes. Étant donné que la vente de cigarettes représentait presque 8 % du budget de la Chine en 2007, il est très motivé pour éradiquer la contrebande (les responsables veillent aussi consciencieusement à protéger le marché : jusqu'en avril dernier, les fonctionnaires de la province chinoise centrale d'Hubei avaient l'obligation de fumer collectivement 230 000 paquets de cigarettes de marque régionale par an).

Par conséquent, les faussaires usent de moult subterfuges pour esquiver les autorités. Un fabricant est allé jusqu'à construire une fausse enceinte militaire, où 20 travailleurs vêtus d'uniformes d'occasion conduisaient de fausses manœuvres et chantaient l'hymne national tous les matins dans la cour. Les machines à fabriquer des cigarettes sont parfois cachées à bord de bateaux, dans des bunkers de béton, et même sous un lac.



Une industrie qui se modenise et sait satisfaire ses clients

Dans les années 1990, les produits chinois contrefaits comportaient souvent des avertissements sanitaires truffés de fautes d'orthographe, des caractères flous et autres indices grossiers. Aujourd'hui, leur degré de sophistication représente parfois un défi pour les enquêteurs médicolégaux. Au Royaume-Uni, où les autorités rapportent que jusqu'à un tiers des cigarettes vendues dans certaines régions sont des fausses principalement originaires de Chine, les employés des douanes utilisent un chien entraîné à repérer les contrefaçons dans la rue.

Pour le contrebandier entreprenant, quelques clics suffisent à obtenir des contrefaçons sur mesure. Les fabricants sollicitent ouvertement les clients grâce à des vitrines en ligne, promettant des garanties de qualité et vantant les normes internationales de leur équipement. Une entreprise de Yunxiao, établie en 1993, assure ses clients de son expérience dans le domaine des exportations vers l'Asie et l'Afrique et affirme gérer ses propres champs de tabac au Laos. Cette société - qui produit 80 millions de cigarettes par semaine - promet une fabrication en six jours, une livraison porte-à-porte pour certains clients étrangers et un service client impeccable.

Le ton est rassurant et gentiment pédagogique. Aux acheteurs qui hésitent encore, les propriétaires garantissent que le marché américain en particulier est une «affaire profitable». «Nous mettons tous nos efforts dans l'élaboration et le maintien d'une culture de management honnête» affirme le fabricant, «et nous saurons apprécier l'opportunité de faire des affaires avec vous».

Mais pour les consommateurs américains, les fausses cigarettes peuvent s'avérer encore plus nocives que les vraies. Des tests en laboratoire montrent que les contrefaçons chinoises émettent des niveaux plus élevés de produits chimiques que les marques : 80 % de nicotine et 130 % d'oxyde de carbone en plus. En outre, elles contiennent des impuretés comme des œufs d'insectes et des excréments humains.

Rien de tout cela n'arrête les faussaires qui tirent de prodigieux profits de ce commerce. À en croire certains fabricants de Yunxiao, les machines à fabriquer les cigarettes dernier cri peuvent coûter entre 1,5 et 3 millions de dollars. «Mais tout le monde sait qu'on peut rentrer dans ses fonds en quelques mois de production à peine» m'explique une courtière en cigarettes.

Même les hauts fonctionnaires locaux évoquent avec fierté les prouesses contrebandières de la région. «Cela fait très longtemps qu'une grande partie des cigarettes de Yunxiao part en Russie», s'enorgueillit un policier. «Les clients russes nous disent qu'ils sont si habitués au goût des fausses que maintenant ils ne veulent plus fumer les vraies».

La courtière estime que s'il est possible que Yunxiao change un jour, la transition pourrait prendre de nombreuses années. L'un des fabricants qu'elle connaît a investi 2,5 millions de dollars pour lancer une entreprise légale ailleurs, mais a récemment abandonné pour revenir - déçu car «les profits n'étaient jamais à la hauteur de la contrefaçon».

Pourtant, elle espère que cette industrie finira par changer : «Nous, les habitants, nous aimerions que Yunxiao lance sa propre usine légale de cigarettes un jour».


Te-Ping Chen est journaliste pour l'International Consortium of Investigative Journalists, un projet du Center for Public Integrity.

Traduit de l'anglais par Bérengère Viennot

(Photo: Peanuts, Sunflower Seeds, Cigarettes, harryalverson / Flickr )

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