L'empire américain est mort, c'est Obama qui l'a dit

Barack Obama, le 24 septembre 2013 à l'ONU. REUTERS/Mike Segar

Barack Obama, le 24 septembre 2013 à l'ONU. REUTERS/Mike Segar

Il va falloir que le monde s'y habitue.

Devant les dirigeants du monde rassemblés aux Nations unies, le président américain Barack Obama a présenté son pays sous les traits d’une superpuissance circonspecte, prête à faire face aux armes nucléaires iraniennes et à tuer ses ennemis à coups de drones mais pas du tout à embarquer dans des missions militaires à durée indéterminée en Syrie ou dans d’autres pays ravagés par des troubles internes. Et cela, a-t-il insinué, devrait donner au reste du monde des raisons de se faire du souci.

«Les Etats-Unis ont appris l’humilité à la dure pour ce qui concerne notre capacité à déterminer la conduite des événements dans d’autres pays», a-t-il avoué devant les 193 membres de l’Assemblée générale.

«L’idée d’empire américain est peut-être une propagande utile, mais elle n’est pas étayée par la politique actuelle de l’Amérique ni par l’opinion publique.»

Obama a expliqué que «le débat récent qui a eu lieu aux Etats-Unis sur la question de la Syrie a clairement montré que le danger pour le monde n’est pas une Amérique empressée de se plonger dans les affaires d’autres pays ou de s’attaquer à tous les problèmes de la région comme si c’était les siens. Le danger pour le monde est que les Etats-Unis, après une décennie de guerre –justement inquiets des problèmes sur leur territoire national, conscients de l’hostilité que notre engagement dans la région a suscité dans tout le monde musulman– puissent se dégager, créant un vide de leadership qu’aucune autre nation n’est prête à remplir».

» L'intégralité du discours, sur le site du Washington Post

Obama a dit que pour l’instant, la politique étrangère américaine au Moyen-Orient se concentrerait principalement sur deux priorités:

«La poursuite par l’Iran des armes nucléaires et le conflit israélo-palestinien. Même si ces questions ne sont pas la cause de tous les problèmes de la région, elles sont une grande source d’instabilité depuis bien trop longtemps, et les résoudre pourra servir de fondation à une paix plus large.»

Sur le sujet du conflit en Syrie, Obama a déclaré que les objectifs américains étaient largement humanitaires.

«Il n’y a pas un “grand jeu” à gagner, et l’Amérique n’a aucun intérêt en Syrie au-delà du bien-être de ses habitants, de la stabilité de ses voisins, de l’élimination des armes chimiques et de l’assurance qu’elle ne devienne pas un refuge pour terroristes.»

Obama a affirmé son engagement au projet russo-américain de placer les armes chimiques d’Assad sous contrôle international, et reconnu que le président syrien avait fait un premier pas positif en déclarant ses stocks.

«Ma préférence s’est toujours portée vers une résolution diplomatique de ce problème», a-t-il dit, soulignant l’importance d’une résolution du Conseil de sécurité qui liera Assad à ses engagements.

«Il doit y avoir des conséquences s’ils ne tiennent pas parole, a-t-il précisé. Si même sur ça nous ne pouvons nous mettre d’accord, cela montrera que l’ONU est incapable de faire appliquer la plus basique des lois internationales.»

Le président a présenté le projet russo-américain comme le catalyseur d’une démarche internationale plus vaste visant à mettre un terme au conflit, tout en insistant sur le fait que ce n’est pas l’Amérique qui devra décider qui, au final, dirigera la Syrie. Conformément à son approche étriquée de la question, il a annoncé 340 millions de dollars supplémentaires d’aide humanitaire américaine mais a répugné à faire la moindre référence à un renversement de Bachar el-Assad.

Les Etats-Unis et la Russie restent profondément divisés sur la manière de mettre en application leur accord sur les armes chimiques; la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU avalisant le pacte a été différée plusieurs fois. Les Etats-Unis insistent pour que la Syrie soit mise face à la menace de «conséquences» non-spécifiées si elle ne respecte pas ses obligations de désarmement, tandis que la Russie favorise une approche plus consensuelle qui ne comprend aucune menace de recours à la force, ni implicite ni explicite.

Avant la prise de parole d’Obama, le Secrétaire général des Nations-Unies Ban Ki-moon a pressé le Conseil de sécurité de faire en sorte que le gouvernement syrien «honore pleinement et rapidement» les engagements pris à détruire ses armes chimiques, et lui a demandé de mettre au point une résolution «applicable» pour s’assurer que la Syrie s’exécuterait.

Mais Ban Ki-moon a ajouté que le retrait des armes non-conventionnelles ne pouvait être l’unique objectif de la communauté internationale en Syrie. «Nous pouvons difficilement nous contenter de la destruction des armes chimiques alors que la guerre continue de ravager la Syrie. La grande majorité des massacres et des atrocités a été commise avec des armes conventionnelles», s’est-il indigné.

Ban Ki-moon a pressé les combattants syriens et leurs appuis étrangers «d’arrêter d’alimenter les carnages en Syrie» et de cesser tous les transferts d’armes aux combattants.

«La victoire militaire est une illusion. La seule réponse est un accord politique.»

Le Secrétaire général a également évoqué la possibilité d’envoyer des inspecteurs de l’ONU chargés du respect des droits humains en Syrie, où ils «pourraient jouer un rôle utile pour dénoncer et empêcher d’autres violations».

Obama, quant à lui, a exposé un état des lieux plutôt modeste des «intérêts cruciaux» de l’Amérique au Moyen-Orient et en Afrique du Nord: il s’agit de s’opposer à l’agression militaire des partenaires des Etats-Unis dans la région, de protéger les réserves énergétiques mondiales et de faire face à la double menace du terrorisme et de la prolifération nucléaire.

«Les Etats-Unis d’Amérique sont prêts à utiliser tous les éléments en notre pouvoir, y compris la force des armes, pour protéger ces intérêts cruciaux dans la région. Mais je crois également que ces objectifs peuvent rarement être atteints par le biais d’une action américaine unilatérale –particulièrement militaire. L’Irak nous montre que la démocratie ne peut être imposée par la force. En réalité, le meilleur moyen d’atteindre ces objectifs est de s’allier à la communauté internationale, aux pays et aux peuples de la région.»

De fait, il a défendu la décision américaine de travailler avec le nouveau régime militaire en Egypte, qui a accédé au pouvoir à la suite d’un coup d’Etat le 3 juillet dernier et a lancé une campagne de répression sanglante contre son opposition. Obama a prévenu: 

«Notre approche de l’Egypte illustre une question plus vaste: les Etats-Unis travailleront parfois avec des gouvernements qui ne répondent pas aux plus hautes attentes de la communauté internationale, mais qui travaillent à préserver avec nous nos intérêts cruciaux.»

Le président américain a ajouté qu’il était prêt à collaborer même avec les traditionnels rivaux de l’Amérique, désignant ainsi l’Iran, pour atteindre ses objectifs. Dans son discours qui a eu lieu plusieurs heures avant la prise de parole du président iranien Hassan Rohani devant l’Assemblée générale des Nations unies, Obama a offert des assurances que «nous ne recherchons pas un changement de régime, et nous respectons le droit du peuple iranien à avoir accès à une énergie nucléaire pacifique. En revanche, nous insistons pour que le gouvernement iranien prenne ses responsabilités en vertu du Traité de non-prolifération nucléaire et des résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU».

«Nous devrions être capables de parvenir à une résolution qui respecte les droits du peuple iranien, tout en rassurant le monde sur le fait que le programme iranien est pacifique. Pour y parvenir, les paroles de conciliation devront être suivies d’actes transparents et vérifiables.»

Le même jour, la présidente brésilienne Dilma Rousseff était montée à la tribune de l’ONU pour attaquer à boulets rouges le programme d'espionnage électronique massif supervisé par Obama. Cette surveillance, a-t-elle protesté, constitue une violation des lois internationales et un affront aux alliés de l’Amérique. Obama a cherché à assurer aux dirigeants comme elle qu’il était à l’écoute [sic].

«Nous avons commencé à réexaminer notre méthode de collecte de renseignements, pour pouvoir équilibrer correctement les inquiétudes de sécurité légitimes de nos citoyens et de nos alliés et les exigences de respect de la vie privée partagées par tous», a répondu Obama. Mais il a continué de défendre les écoutes controversées, affirmant qu’il ne s’agissait que d’un moyen de combattre le terrorisme par une superpuissance qui «n’entend plus être perpétuellement sur le pied de guerre».

Colum Lynch et Ty Mc Cormick (The Cable, Foreign Policy)

Traduit par Bérengère Viennot