Economie

Avant le Qatar, la Suède s'intéresse aux banlieues françaises

Catherine Bernard, mis à jour le 10.10.2013 à 19 h 26

Elle veut changer l'image du business au-delà du périph'...

Choisy-le-Roi, août 2013. REUTERS/Youssef Boudlal

Choisy-le-Roi, août 2013. REUTERS/Youssef Boudlal

Traverser le périphérique parisien n'est pas toujours chose aisée. Les banlieusards en savent quelque chose, surtout s'ils viennent du 93, du 95, du 91 ou du 77 (et, on va être généreux, aussi du 78 ou du 92): ils se retrouvent régulièrement confrontés à des transports un rien imprévisibles qui, parfois, mettent carrément en danger leur succès aux examens, ou leur bonne image au travail. Les habitants de certains villes du «9-3» connaissent bien du reste le délit de code postal qui leur est fréquemment reproché. 

L'autre jour, les beaux quartiers parisiens ont pu, pour changer, en faire eux-mêmes l'expérience. Avec, en tête, l'ambassadeur de Suède en France, Gunnar Lund. Le diplomate, pourtant réputé pour sa ponctualité –et sa simplicité–, a déboulé avec une heure de retard à l'espace Fraternité, à Aubervilliers, où il était attendu pour la conférence de lancement de la première académie Yump française. On reparlera de l'académie Yump plus bas.

«Cela fait pourtant six ans que j'habite à Paris, autant dire que je suis un habitué de la circulation», s'est-il excusé, après plus d'1h30 passée dans les embouteillages. A sa décharge, il n'était guère le seul des invités de l'opération à s'être retrouvé coincé dans les effets collatéraux d'un accident sur l'autoroute qui avait, paraît-il, bloqué trois des quatre voies de circulation, et contaminé le périphérique, c'est dire.

Et comme les transports en commun pour se rendre dans cette pourtant très proche banlieue n'ont rien d'exemplaires –le plus proche métro se trouve à une vingtaine de minutes à pied, et le site www.ratp.fr ne connaît pas la navette fluviale gratuite désormais mise en place:)—, la salle restait, à l'heure officielle de l'invitation, quasiment déserte. A part les organisateurs, et, bien sûr, les jeunes de la ville invités et qui, pour une fois, pouvaient sourire en coin. Ce qu'ils ne faisaient du reste pas.

Peut-être, avec du recul, ces retards constitueront-ils le principal attrait du programme Yump. Sait-on jamais: et si les bobos parisiens comprenaient désormais un tout petit peu mieux les tracas quotidiens des banlieusards, et notamment des habitants des quartiers populaires? 

Nul doute que cela constituerait une grande avancée pour la réussite de programmes tels que la Yump académie.

Une initiative venue du Nord

Car venons-en enfin au cœur du sujet: si Gunnar Lund s'était déplacé à Aubervilliers, c'est bien parce que l'ambassade de Suède –avec la marie d'Aubervilliers, la région Ile-de-France, et une floppée d'institutions et d'entreprises privées– est l'un des partenaires de ce programme destiné à promouvoir l'entrepreneuriat dans les quartiers populaires. Car les transports, malgré tout, ne sont que l'un des obstacles que rencontrent les créateurs des cités.

«Ici, nous sommes confrontés à toutes les formes d'inégalités, mais l'une des plus importantes, sans doute, est l'inégalité face aux réseaux sociaux», expliqué Jacques Salvator, le maire d'Aubervilliers aussi vice-président de la communauté d'agglomération Plaine Commune. Or s'il est quelque chose dont un entrepreneur a besoin, c'est bien d'un réseau, qui l'aide à monter son projet, mais aussi à trouver les bons partenaires et interlocuteurs. Du coup, si la volonté de créer est plutôt forte dans les quartiers, les projets restent souvent modestes, et fragiles. 

Yump n'est guère le premier –ni sans doute le dernier– programme du genre. L'Adie –l'agence pour le droit à l'initiative économique– spécialiste du micro-crédit, a par exemple lancé il y a déjà plusieurs années le programme Créajeunes, justement ciblé sur les jeunes de ces cités. Sans parler du concours Talents des Cités, organisé tous les ans sous l'égide des BGE (ex-boutiques de gestion, spécialiste du soutien à la création d'entreprise) et dont les prix sont remis chaque automne au Sénat. On en passe et des meilleurs. 

Mais Yump a un positionnement particulier. D'abord, il vient du Nord puisqu'il a vu le jour dans les banlieues du royaume suédois il y a déjà quelques années. Non pas que la Suède ait elle-même réglé tous ses problèmes avec ses banlieues, mais cela introduit un peu de variété dans les méthodes.

A voir...

Ensuite, Yump se veut délibérément jeune. La campagne de sensibilisation –qui a abouti à la sélection de 21 candidats pour la première Yump Académie–  «jeveuxmontermaboite.com», a utilisé le street marketing à gogo, avec danses urbaines, stickers, et autres gadgets branchés. «Allô quoi? Tu veux monter ta boîte et tu connais pas Yump?», a même osé un clip vidéo projeté à l'assistance. 

Voici pour les préliminaires. Le 2 octobre, les Yumpistes (c'est le nom officiel des heureux sélectionnés), ont inauguré un cursus lui-aussi particulier: six mois de coaching à l'entrepreneuriat,  en partie via le e-learning, en partie en formation «nomade»: les jeunes seront formés directement dans les entreprises partenaires –se faisant du même coup, un peu de réseau.

La partie e-learning utilisera des vidéos originellement mises au point en Suède. On en a vu une, elle nous a moyennement convaincu, un rien, comment dire, basique à nos yeux, mais bon, on n'est pas dans la cible. Et les longs discours didactiques sur la meilleure façon de construire un business plan, souvent dispensés dans d'autres instances, ont d'autres inconvénients. Alors, après tout...

On jugera sur pièce, dans cinq ans, lorsque ceux qui, au terme des ces six mois intensifs, auront créé leur boîte, auront achevé leur droit officiel à l'accompagnement par Yump. De toutes façons, si ce programme fait mieux connaître les banlieues, leurs difficultés mais aussi leur énergie, aux entreprises partenaires, la moitié du contrat sera déjà rempli.

Avec Yump, on constate aussi que, retard de l'ambassadeur ou pas, les Suédois ont finalement frappé plus vite que les Qatari. Mais, comme dirait Gad Elmaleh, c'est vrai que cela fait drôle de voir tant de blonds à Aubervilliers.

Catherine Bernard

Catherine Bernard
Catherine Bernard (148 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte