France

A propos de «Nos Mal-Aimés, ces musulmans dont la France ne veut pas»

Frédéric Martel, mis à jour le 26.09.2013 à 9 h 04

Frédéric Martel a lu le livre de Claude Askolovitch sur l'islamophobie française.

A Toulouse en 2012. REUTERS/Zohra Bensemra

A Toulouse en 2012. REUTERS/Zohra Bensemra

Il est comme ça, Claude Askolovitch: excessif, attachant, auto-centré. Courageux aussi. Il vient de publier, Nos Mal-Aimés, Ces musulmans dont la France ne veut pas (Grasset). Et cela lui vaut d’être au cœur d’une polémique.

On l’attaque à l’arme lourde. Il est dénoncé comme «islamophile» par ceux qu’il accuse d’être «islamophobe»: Caroline Fourest dans Le Nouvel Obs, Natacha Polony dans Le Figaro, Maurice Szafran et Eric Conan dans Marianne ou encore Elisabeth Levy dans Le Point –tous lui règlent son compte. Et ces attaques par trop violentes ont fait, malgré elles, le succès de l’ouvrage: le meilleur moyen de réduire l’effet d’un livre qu’on n’aime pas, c’est de ne pas en parler, surtout pas de l’attaquer au vitriol!

Que dit Askolovitch dans ce livre devenue pamphlet? Il s’agit d’abord d’une enquête: il a rencontré un musulman qui aide les SDF et leur offre la soupe populaire; un imam pacificateur à Drancy; une employée de banque qui prie en cachette dans un placard à balais; un salafiste qui travaille à la RATP; un syndicaliste Force Ouvrière à Marseille, supporter de l’OM –et intégriste. Bref des portraits. Bien ciselés.

Au-delà de l’enquête, une thèse sous-tend le livre de Claude Askolovitch et c’est elle qui fait débat. Selon l’auteur, nous serions devenus islamophobes. Et que c’est la laïcité (donc la France) qui opprime désormais les musulmans. Il regrette «que l’islam [soit] une obsession, une maladie française, une passion gauloise, une humeur nationale».

Askolovitch dénonce le camp laïque qui opprime et oppresse: il a dans le collimateur —plus encore que la droite ou l’extrême droite—, la gauche laïque coercitive. Qui a «fabriqué ce gâchis». Débat piégé dans lequel on s’engouffre avec ce livre.

Pour Claude Askolovitch, nous serions donc allés trop loin. Interdire le voile à l’université, c’est excessif. Il défend les femmes voilées qui s’occupent d’enfants à leur domicile, car la laïcité s’applique à l’espace public, et non pas à l’espace privé. Il prend aussi la défense de l’employée voilée de la crèche Babyloup, et consacre à l’affaire un chapitre complet. (Il y dénonce une «fausse laïcité» car, selon lui, ce n’était pas normal de sanctionner cette employée au nom de la laïcité car il s’agissait d’une école privée, non publique. Sa position fait écho à la décision si controversée, et pourtant si prévisible, de la Cour de cassation qui a donné raison à l’employée voilée).

«Nous sommes allés trop loin»

Deux chapitres du livre —plutôt réussis— font l’histoire de la laïcité en France, confrontée à la question de l’islam, de 1989 à aujourd’hui. Pour Askolovitch, nous avons dangereusement fait évoluer ce concept, en multipliant les interdits au lieu de faire preuve de tolérance, un peu comme si on avait privilégié une lecture stricte de l’article deux de la loi de 1905 (négatif, punitif) au dépend de son article premier (plus libéral et positif)[1].

Il y aurait eu, selon lui, une transformation de l’idée laïque et il pointe les responsables: Alain Finkielkraut, Élisabeth Badinter, Régis Debray, d’autres encore. Il a raison et ses exemples sont édifiants. Mais son analyse pêche faute de rappeler que la laïcité fut, historiquement, surtout dure à l’égard des catholiques. Pendant la révolution française, plus de 3.000 prêtres catholiques ont été guillotinés ou noyés par les révolutionnaires, au nom d’une laïcité radicale.

N’oublions pas non plus que sous Napoléon, un évêque n’avait plus le droit de sortir de son diocèse sans l’autorisation du préfet! Quant à la IIIe République, elle a fermé des milliers d’école catholique et même interdit le port de la soutane dans les rues!

Du coup, après la loi de 1905, plus de 30.000 religieux ont fuit la France. Et notre pays, on l’a oublié, a rompu à cette époque ses relations diplomatiques avec le Vatican.

Ce rappel historique permettrait de comprendre que la persécution des catholiques ou des juifs, à cause de la laïcité, a été bien plus grande que ce qui se passe aujourd’hui à l’encontre des Musulmans. Claude Askolovitch aurait pu rappeler la phrase célèbre du député Clermont-Tonnerre en 1789:

«Il faut tout refuser aux Juifs comme nation et tout leur accorder comme individus.»

Une France aussi musulmane

Et pourtant, ce livre marque peut-être un tournant. C’est la première fois qu’un journaliste de renom, juif de gauche de surcroit (comme il le rappelle fréquemment dans le livre), prend la défense de l’islam. Il affirme surtout, et c’est essentiel, que la France a changé et que c’est «irréversible». La France est devenue «bigarrée et compliquée» —il affirme donc, en creux, que la France est devenue multiculturaliste.

Il y a une «France aussi musulmane», c’est-à-dire pluri-religieuse, diverse et multiethnique, et il va bien falloir s’y habituer (il n’a jamais écrit que la «France est musulmane» comme certains de ses détracteurs l’en accusent, faute d’avoir mal lu son livre).

En fait, Askolovitch a mis le doigt sur le point sensible: la diversité française. Il a raison. Mais il va trop loin lorsqu’il s’en prend à la France «pompeuse et défaite», «confite», «en déclin». C’est la «valse d’un Adieu», écrit-il, un Adieu à la France comme nous la connaissions. Et conclut en disant qu’il a écrit ce livre «avant de ne plus aimer mon pays».

Les limites de l’ouvrage

Efficace et intéressant, Nos Mal-Aimés (qui aurait dû s’appeler, a expliqué l’auteur, Malheureux comme Allah en France) a malheureusement trois défauts majeurs: d’abord l’hystérisation. «Je suis un combat», écrit Askolovitch. Tout est dit. Il critique les Français hystérisés par l’islam mais il est lui-même très polémique. A quoi servent par exemple ses formules borderline sur la figure républicaine de Marianne, qui «vieillit» et devient «cougar»? Ses allusions aux camps de concentration comme: «J’ai quelques raisons de ne pas confondre burqa interdite et pyjama rayé»?

Askolovitch est toujours sur la corde, sur la pente. Il risque le dérapage. Il dérape parfois. On aurait aimé une approche plus neutre, une enquête plus apaisée (sur le modèle de Florence Aubenas par exemple, laquelle prépare d’ailleurs un livre sur le sujet). Une enquête de terrain plus neutre aurait été plus forte. L’empathie aurait été plus belle.

Ensuite, la personnalisation. Claude Askolovitch mêle constamment son sujet et sa vie privée (son licenciement du Point à cause, justement, d’une enquête sur le halal). Il interviewe des musulmans —c’est bien— mais il dit constamment que ceux dont il parle sont ses «amis», ses «potes» —tout cela ne facilite pas la «distance» avec le thème traité.

Enfin, on a un peu l’impression que le reportage est bâclé. On aurait aimé lire une grande enquête sur les musulmans de France: il n’en est rien. Le journalisme c’est d’abord décrire, constater, dire. Et ne pas crier plus fort que les autres! On peut tout comprendre —ce qui ne signifie pas tout excuser. Ni tout pardonner.

Or l’enquête est faite surtout à Paris —et même à Sciences Po Paris! On aurait aimé 200 interviews dans 30 villes de France. Et puis pourquoi interroger des pratiquants de préférence radicaux. Et si peu de gens «normaux» —alors que des millions de musulmans vivent leur foi dans la sérénité et prouvent que l’islam peut-être compatible avec la laïcité.

Et surtout pourquoi si peu de femmes: Askolovitch s’intéresse aux hommes musulmans et rarement aux «filles à voile», comme il le dit. A croire qu’il n’a pas pu les interviewer. Parce qu’elles étaient voilées? Et n’acceptent pas de parler aux hommes?

La vie des idées divisée par l’islam

Et puis d’ou lui vient cette obsession sur la sexualité des hommes musulmans? C’est un vrai sujet sans doute, mais on sent comme une sorte de voyeurisme un peu malsain de la part de l’auteur sur cette question (même si ses portraits d’hommes qui se marient devant un iman mais pas devant le maire sont intéressants).

En fin de compte, c’est un livre compliqué et «encombré»; un livre courageux aussi. Un grand livre? Oui, si un grand livre est celui qui fait bouger les lignes. Non, si un grand livre doit prendre soin de ne pas tout faire exploser. 

Ce livre confirme, hélas, que l’islam est devenu désormais l’une des principales lignes de clivage de la vie des idées en France. Et ce qui est ennuyeux c’est quand on ne parle plus que des problèmes (et malheureusement le livre de Claude Askolovitch tombe dans ce travers même si c’est en faveur des musulmans).

Pourquoi les intellectuels, les journalistes ne pensent plus qu’à résister contre l’islam, pour les uns, ou à défendre les musulmans, pour les autres. Rares sont ceux qui parlent des progrès, pourtant souvent réels, de l’intégration. Communautaristes contre laïcistes: le débat mérite mieux, non?

Personne dans ce débat ne tient vraiment rendre compte de la réalité, de la vie des gens comme ils sont, de la complexité des situations. Aucune de ces figures médiatiques mais sans générosité n’a su trouver les mots justes, ceux d’un Barack Obama par exemple, osant dire au Caire, en Égypte, en 2009:

«Je considère qu’il est de ma responsabilité, en tant que président des États-Unis, de combattre les stéréotypes contre l’islam d’où qu’ils viennent (…) La liberté en Amérique est inséparable de la liberté de pratiquer la religion de son choix. C’est pourquoi il y a une mosquée dans chaque État américain et plus de 1 200 mosquées à l’intérieur de nos frontières. (…) C’est pour cette raison que le gouvernement américain a recours aux tribunaux pour protéger le droit des femmes à porter le voile et pour punir ceux qui leur contesteraient ce droit.»

Et Obama de conclure:

«Donc, que les choses soient bien claires: l’islam fait partie de l’Amérique.»

En France, on dit rarement cela; et ils sont peu nombreux les journalistes ou les intellectuels qui saluent les avancées: le taux de mariage mixte; l’énergie créatrice des «quartiers»; le courage des entrepreneurs de PME et de start-up; l’humour des comédiens de stand up; les innovations dans les politiques de la ville au niveau local – comme si tout cela ne comptait pas.

Claude Askolovitch s’intéresse peu à cet aspect du débat —pourtant essentiel. Les millions de musulmans qui sont des Français comme les autres n’existent pas pour les extrémistes «pro» ou «anti». Rarement nos penseurs n’utilisent leur temps de parole médiatique pour rassembler au lieu de diviser; pour faire des propositions en faveur de l’intégration au lieu de lancer des anathèmes; pour s’intéresser à des problèmes sociaux et économiques au lieu de privilégier toujours le conflit. Jamais le souci de justice n’apparaît.

Islamophobie

Reste l’usage du mot «islamophobie». Qui fait lui aussi débat. Claude Askolovitch l’utilise. D’autres l’emploient souvent encadré de guillemets comme s’il était trop brûlant. La journaliste Elisabeth Levy le rejette. Caroline Fourest aussi car le terme «islamophobe» a été inventé, affirme-t-elle, «par les Mollas iraniens en 1979». Ce qui est faux —car le mot a été inventé par les Français en 1910!

D’autres pensent que les mots sont des armes, et qu’ils permettent de faire avancer le débat. «Islamophobe» serait ainsi efficace comme, hier, les mots «machistes» ou «homophobes», qui ont permis à ce qu’on mette un nom sur les actes et les paroles anti-gays. Un livre paraît d’ailleurs sur le sujet, intitulé justement Islamophobie (signé Abdellali Hajjat et Marwan Hohammed). C’est un livre très éclairant sur ce sujet, en complément du pamphlet d’Askolovitch.

Le débat sur l’usage du mot «islamophobie» est devenu également plus national à partir du moment où le ministre de l’Intérieur avait émis des réserves sur son usage. Mais Manuel Valls est plus habile que ça. Il est à la fois dur et ouvert sur l’islam: soft et hard en même temps. Valls est très dur avec les intégristes; il renvoie les imams auteurs de prêches radicaux dans leur pays; il a voté la loi contre le voile intégral dans l’espace public. Et il n’aime pas en effet le mot «islamophobe».

Mais il dénonce avec force le «racisme anti-musulman»; il a rompu fréquemment le jeûne cet été pendant le ramadan et a inauguré de nouvelles mosquées. Il a aussi dénoncé l’augmentation des actes racistes en France (+ 30% en 2012).

Claude Askolovitch n’est pas tendre avec lui dans son livre. C’est son droit. Mais outre qu’il nous dit avoir été son ami, il est étrange qu’il ne voie pas l’intelligence et l’habileté stratégiques de Valls, construite sur ce double mouvement soft et hard à la fois.

Enfin, on regrette qu’Askolovitch ne se fasse pas sociologue. Peu de chiffres dans son livre. Toute enquête qualitative peut avoir ses mérites, mais elle n’en est que plus forte si elle repose sur du quantitatif, au moins en tant qu’illustration et exemple. Les chiffres sont utiles, même si la lecture qu’on en fait peut varier. Surtout que le modèle français interdit les statistiques ethniques et qu’on ne peut guère interroger les Français en fonction de leur religion.

On sait toutefois que les musulmans pratiquent plus leur religion qu’il y a vingt ans. L’Ifop a montré en 2011 que la fréquentation des mosquées avait augmenté et que 71% des musulmans font le Ramadan. Ces pourcentages sont en forte progression (+10% par rapport à 1989).

Mais on peut aussi les relativiser, pensent certains chercheurs, car il s’agit d’une pratique autant «culturelle» que «religieuse», comme lorsqu’on mange du poisson en France le vendredi. Les chiffres auraient pu aider Askolovitch à être plus convaincant.

Amartya Sen, complément d'Askolovitch

Face aux vaines polémiques sur les questions de l’islam en France, quel antidote? On peut recommander, pour finir, en complément de l’ouvrage de Claude Askolovitch, un auteur, le prix Nobel Amartya Sen, un Indien immigré au Royaume-Uni et aujourd’hui professeur à Harvard. Et en particulier l’un de ses livres, Identité et violence qui pourrait permettre de sortir du débat par le haut.

L’idée forte de ce livre consiste à refuser de parler d’identité unique. On n’est pas seulement musulman, ou Français, ou femme, par exemple. Chacun de nous a des «identités multiples», cette «pluralité d’identités» est ce qui caractérise l’être humain. Notre identité peut venir de notre religion, mais aussi de notre classe sociale, du fait qu’on est un homme ou une femme, de la nationalité, de la ville où l’on habite, de sa profession, sa langue, etc.

C’est une théorie très forte car elle montre que, par exemple, on peut refuser de manger du porc, ou vouloir que sa femme porte le voile, ou critiquer le mariage pour tous, «en tant que musulman»; mais que l’on peut avoir la position inverse «en tant que Français laïque»; un Français qui se trouve être musulman a donc plus de choix que si on le réduit à sa seule religion.

Accorder une seule identité par individu revient à «miniaturiser» les êtres humains, dit Amartya Sen. Et peut conduire à la violence. Cette théorie des identités plurielles permettrait peut-être de mettre tout le monde d’accord: y compris Claude Askolovitch et ses violents détracteurs.  

Frédéric Martel

[1] Article 1 de la loi de 1905: «La République assure la liberté de conscience (et) garantit le libre exercice des cultes». Article 2: «La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte.» Retourner à l'article

Frédéric Martel a également parlé du livre de Claude Askolovitch sur France Info. Cette chronique comprend certaines critiques similaires et peut être réécoutée ici.

Frédéric Martel
Frédéric Martel (82 articles)
Journaliste et chercheur
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte