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Obama doit laisser sa chance à Rohani et à l’Iran

Hassan Rohani lors de la campagne électorale présidentielle à Shiraz en juin dernier. REUTERS/Fars News/Mohammad Hadi Khosravi

Hassan Rohani lors de la campagne électorale présidentielle à Shiraz en juin dernier. REUTERS/Fars News/Mohammad Hadi Khosravi

Lors de l’Assemblée générale des Nations-Unies cette semaine, les Etats-Unis feraient bien de serrer la main du président iranien.

Le président Obama serait fou de ne pas se jeter immédiatement à corps perdu dans les relations diplomatiques avec l’Iran. Oubliez les platitudes d’usage et les initiatives effarouchées qui marquent la reprise des relations avec des personnages suspects. Quand les leaders du monde se rencontreront lors de l’Assemblée générale des Nations-Unies qui débute ce mardi, Obama fera bien non seulement de serrer la main du président iranien Hassan Rohani mais également de le rencontrer en privé, d’aborder une bonne dizaine de sujets (enrichissement de l’uranium, sanctions, stabilité régionale, etc) et même d’être préparé à annoncer, si possible, un lieu et une heure pour le début des négociations avec une liste des délégués à inviter.

Si Rohani est bien celui qu’il prétend être—un Iranien modéré en capacité de conclure un marché sur les programmes nucléaires et les sanctions économiques (en tout cas jusqu’à ce qu’il fasse perdre patience aux radicaux)—alors il s’agit d’une opportunité qu’aucun dirigeant occidental ne peut se permettre de laisser filer.

Même si tout cela n’est qu’une ruse ou que les mollahs annulent les accords conclus, cela ne coûte rien d’essayer. En fait, si les choses se gâtent et que les leaders occidentaux se sentent obligés de répondre avec des sanctions plus sévères ou en prenant des mesures militaires, ils pourront le faire avec une plus grande légitimité après avoir laissé sa chance à la diplomatie.

Dans tous les cas, se contenter de débattre de la potentielle véracité des proclamations de Rohani ou de la nature de la politique iranienne, dont les étrangers n’ont qu’une connaissance limitée, ne sert à rien. Rohani a posé ses déclarations sur la table. Aucun président iranien, dans toute la période révolutionnaire, n’a jamais rien dit d’aussi incitatif, de près ou de loin. Il a nommé en Mohammad Javad Zarif un ministre des Affaires étrangères dont les opinions connues sont en cohérence avec ses déclarations. L’économie iranienne connaît un tel marasme que le régime—y compris les mollahs qui ont le dernier mot—pourrait vouloir monnayer une fin des sanctions imposées par les États-Unis.

L’histoire nous donne quelques grandes lignes, une poignée de précédents desquels faucons et colombes peuvent tirer des «leçons» pour défendre leurs causes. Je me souviens des débats enflammés, au sein du gouvernement américain et parmi les experts extérieurs, autour de la question des réformes de Mikhaïl Gorbatchev dont on ne savait si elles étaient réelles ou trompeuses.

Le tournant de 2001

Quelques décennies auparavant, les mêmes arguments s’étaient déchaînés à l’occasion des tentatives de détente de Nikita Khrouchtchev (dans un exemplaire de la mi-1964 du journal de l’US Information Agency Problems of Communism, l’éminent Kremlinologue William E. Griffith se répandit en invectives contre quelques chercheurs qui avaient détecté des querelles intestines au sein du Politburo, et avait décrété que la mainmise de Khrouchtchev sur le pouvoir était aussi ferme que celle de Staline. Quelques semaines à peine après la publication de son article, Khrouchtchev fut chassé par des radicaux).

D’un autre côté, on peut aussi rappeler les efforts résolus des présidents George Bush père et Bill Clinton pour négocier avec des dirigeants iraniens qui parlaient comme des réformateurs mais dont les politiques étaient en réalité décidées à l’avance, et dont le discours encourageant fut au final foulé aux pieds par les mollahs.

Les relations irano-américaines sont sous l’emprise d’un psychodrame délirant depuis 1953, lorsque la CIA a aidé à renverser le président Mohammad Mossadegh et à installer le Shah à sa place. Dans son livre de 2004 The Persian Puzzle, Kenneth Pollack invoque le vieux proverbe: «Ce n’est pas parce que vous êtes paranoïaque que personne ne vous attend au tournant» et ajoute que, dans ce cas, les Iraniens avaient raison: «Nous les attendions bien au tournant.» La réciproque de la terreur se révéla vraie lorsqu’en 1979 les partisans de l’Ayatollah Khomeiny prirent des diplomates américains en otage à l’ambassade américaine.

Que veut Rohani?

Et pourtant, même pendant cette période il y a eu des débuts de rapprochements, le plus notable après les attentats du 11-Septembre lorsque l’Iran a fourni à la CIA des renseignements sur al-Qaida. Les relations se sont progressivement réchauffées au point que des représentants américains et iraniens se sont rencontrés pour des discussions en face à face sur divers sujets à Genève. Puis, début 2002, alors même que la glace était sur le point de fondre, George W. Bush a taxé l’Iran, l’Irak et la Corée du Nord «d’axe du mal»—ce qui marqua la fin des négociations de Genève et l’intensification du programme nucléaire iranien.

Nous sommes peut-être tout au bord d’une nouvelle avancée capitale aujourd’hui. En tout cas cela vaut la peine d’essayer. Les sceptiques avertissent que les Iraniens—peut-être Rohani lui-même, peut-être les mollahs qui le manipulent—trompent le reste du monde afin de gagner du temps: l’Occident se berce de fausses espérances au fil de négociations sans fin, pendant que l’Iran continue de construire une arme nucléaire.

Peut-être ces sceptiques ont-ils raison. Mais l’embrouille, s’il s’agit bien de cela, ne peut aller très loin. Obama n’est pas près de mettre au placard les porte-avions qui patrouillent en Méditerranée, ni de donner aux nombreuses agences de renseignements qui surveillent les sites nucléaires iraniens l’ordre de se retirer. En fait, l’idée que les Iraniens «gagnent du temps» renforce celle qu’Obama devrait mettre ses propres propositions sur la table le plus tôt possible—dans une ou deux semaines au plus tard.

Si l’on imagine que Rohani est sincère, la question se pose: que veut-il? Il ne faut pas se faire d’illusion. L’intérêt national de l’Iran—qui ne remonte pas seulement à quelques décennies, mais à plusieurs siècles—est d’être une puissance dominante dans la région. Sous certains aspects, cela s’oppose aux intérêts américains; sous d’autres, ils peuvent coexister. Ce n’est pas un argument suffisant pour s’opposer à l’examen des objectifs de Téhéran.

Dans une tribune publiée dans le Washington Post du 19 septembre, Rohani explique clairement, ou insinue subtilement, certains de ses objectifs dans ce qu’il appelle une politique «d’engagement prudent.» Il a été dit très ouvertement que tout accord avec l’Occident devrait protéger le programme iranien d’enrichissement de l’uranium, en tout cas dans une certaine mesure. «Une approche constructive de la diplomatie», écrit-il, «ne signifie pas devoir renoncer à ses droits»—et en vertu du traité de non-prolifération, l’Iran a le droit d’enrichir de l’uranium tant qu’il n’atteint pas le niveau requis pour fabriquer une bombe nucléaire.

Et la Syrie?

Il ajoute, pour faire bonne mesure: «Pour nous, la maîtrise du cycle du carburant atomique et la fabrication de la puissance nucléaire… relèvent de notre personnalité en tant que nation, de notre exigence de dignité et de respect et de la place qui subséquemment nous revient dans le monde. Faute de comprendre le rôle de l’identité, nombre des problèmes auxquels nous sommes tous confrontés resteront sans solution

Aux yeux de nombreux analystes, il est très clair que même les Iraniens favorables à l’Occident pensent la même chose de leur programme nucléaire. Tout «grand marché» conclu avec l’Iran devra lui laisser le droit et la capacité d’enrichir l’uranium jusqu’à, disons, 20%. La fabrication d’une bombe nécessite un enrichissement d’environ 80%, mais il est plus simple d’aller de 25% à 80% que de zéro à 25. Cela est vérifiable par des inspections sur site, autorisées par l'annexe «garanties» du Traité de non-prolifération.

Dans sa tribune, Rohani fait aussi grand cas du rôle des «identités»—nationales ou autres—dans l’alimentation et l’apaisement des conflits, et il affirme, dans ce qui est peut-être davantage un vœu pieu qu’une constatation, que «l’époque des vendettas est révolue.» Une référence très claire au conflit d’intensité croissante entre sunnites et chiites qui contamine toute la région, tout particulièrement la Syrie.

Les sceptiques souligneront peut-être que le président iranien menace de piéger Obama sur la question syrienne—allusion au fait que des frappes américaines sur la Syrie rendraient impossible tout pourparlers avec l’Iran. Dans un sens, il se contente peut-être de faire un constat: Rohani joue sans doute les funambules dans le cadre de sa politique intérieure. Une intervention américaine en Syrie pourrait conduire ses détracteurs à conclure que les pourparlers avec les Américains ne servent à rien.

Cependant, la déclaration de Rohani suit par un heureux hasard l’ouverture diplomatique du président russe Vladimir Poutine vers la Syrie. Un accord rapide sur la Syrie, au moins en ce qui concerne le problème des armes chimiques—ce que Poutine a toutes les raisons de vouloir je pense—pourrait encourager un début de négociation entre les États-Unis et l’Iran, ou au moins éliminer un obstacle.

Il saute aux yeux depuis des années que les problèmes du Moyen-Orient sont si intimement liés qu’il serait difficile de les résoudre indépendamment les uns des autres. Obama a peut-être devant une lui une rare convergence d’événements, de facteurs et de forces permettant à certains de ces problèmes d’être gérés de façon simultanée. Une occasion en or se présente à lui. Peut-être se révélera-t-elle être l’équivalent diplomatique du faucon maltais: un inaccessible rêve,  mais peut-être débouchera-t-elle sur du concret. Dans les deux cas, il vaut la peine de ne pas laisser filer la chance.

Fred Kaplan

Traduit par Bérengère Viennot

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