Monde

Ce battement de cil qui a changé la face du monde

Michael Meyer, mis à jour le 05.11.2009 à 18 h 07

7 juillet 1989 / Voici comment le Pacte de Varsovie s'est replié: sans fracas mais avec un petit geste.

Vous avez vous-même pris des photos du mur de Berlin? Debout, pendant ou après sa chute? Envoyez-les nous à [email protected], nous les publierons à l'occasion de l'anniversaire de la chute du mur.

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Le 7 juillet 1989, les maîtres de l'Empire de l'Est se rassemblèrent lors d'un sommet fatidique. Ils posaient là une galerie scélérate des plus grands dictateurs du monde, réunis dans la capitale du plus pire d'entre eux: le roumain Nicolae Ceaucescu, le dernier stalinien d'Europe, le chevalier noir du régime communiste le plus répressif du bloc de l'Est.

Ils étaient les chasseurs: Erich Honecker, le meurtrier patron de la République Démocratique allemande, l'architecte du mur qui séparait l'Allemagne de l'Est de celle de l'Ouest. Il y avait le Polonais Wojciech Jaruzelski, l'homme qui avait mis en place la loi martiale en 1980 et dissout le célèbre syndicat Solidarność. Il y avait aussi l'homme fort de la Tchécoslovaquie, Milouš Jakeš, de même que le Bulgare Todor Zhivkov, dont les sbires de sa police politique avait essayé d'assassiner le pape Jean Paul II.

Ce jour-là pourtant, la proie était l'un des leurs: le premier ministre hongrois et réformiste Miklós Németh, dont la détermination à apporter démocratie et libre marché dans son pays les menaçait tous. Et donc, selon des intérêts d'autopréservation, les satrapes du Pacte de Varsovie mobilisèrent leurs forces. Le but: une «intervention fraternelle» coco classique, de celles que le monde avait déjà vu auparavant - Hongrie en 1956 et Prague en 1968. Seul un homme se tenait entre eux et la curée. Son nom: Mikhail Gorbachev.

Il faut s'attendre dans les mois qui viennent à un crescendo de commémorations de la fin du communisme, culminant avec la chute du Mur de Berlin, en novembre 1989. Pour beaucoup, à commencer par les Américains, c'était un événement glorieux, emblématique de la victoire de l'Ouest dans la Guerre Froide. Sorti visiblement de nulle part. Mais si vous aviez assisté à la désintégration du bloc de l'Est à sa base, comme je l'ai fait, bien sûr, lors de cette année épique, vous sauriez que le processus était en réalité bien plus long et plus complexe que ce que la majorité des gens pensait. Souvent, cela s'est déroulé en de petits chapitres mélodramatiques, demeurés inconnus du reste du monde, comme lors de cette belle journée d'été, à Bucarest, il y a deux décennies.

Pour saisir toutes les dimensions du drame, vous devez vous souvenir de la façon dont l'Europe était encore à l'époque cadenassée par le vieil ordre né de la Guerre Froide - et vous comprendrez tous ces changements qui, soudainement, la transformeront. Nemeth arrive sur le devant de la scène à la fin de novembre 1988 et représente la nouvelle génération des communistes «réformistes» tels que Gorbatchev les avait lui-même façonnés. Le figure tutélaire de Moscou demeurait toutefois un communiste convaincu, même s'il pouvait, par contraste, apparaître comme libéral par rapport à ses prédécesseurs de l'arrière-garde; mais Nemeth était le véritable enjeu.

Assez rapidement, il avait jeté les bases d'une nouvelle constitution pour la Hongrie - sur le modèle de l'américaine, avec une charte des droits et des garanties concernant les droits de l'homme et la liberté d'expression. Il permit ensuite la création de nouveaux partis et promit la tenue d'élections libres. Et si le Parti communiste devait perdre, se demandaient les puristes, que se passerait-il? Quelle question, disait Nemeth avec un flegme parfait: «nous nous retirerons». Pire, juste quelques mois auparavant, dans les premiers jours de mai, il annonça que la Hongrie allait abattre ses barbelés, le long de sa frontière avec l'Autriche. Au plus chaud de la Guerre Froide, il découpait un trou dans le rideau de fer.

Dans le monde communiste, c'était là une hérésie. Il devait être puni. Et c'est pour cela que les chefs du Pacte de Varsovie se rassemblèrent à Bucarest. Assis dans une grande salle, entourés de drapeaux et de tout l'apparat communiste de circonstance, ils préparaient leur attaque. Ceaucescu se leva le premier, brandissant ses points et lançant son réquisitoire enthousiaste: «La Hongrie va détruire le socialisme». Ses «expériences dangereuses» détruiront l'Union Soviétique tout entière! Honecker, Jakes et Zhivkov opinaient. Seul Jaruzelski de Pologne restait silencieux, tel un sphinx derrière ses lunettes noires, ne trahissant aucune émotion.

Nemeth était en place depuis seulement sept mois. C'était son premier sommet du Pacte de Varsovie. Il était nerveux, mais il savait que ses ennemis bougeraient seulement si l'URSS donnait son accord. L'homme qui pouvait leur donner un tel accord était assis quasiment en face de lui, à 10 mètres derrière un large rectangle de tables officielles et de drapeaux. Alors que Ceaucescu et les autres déblatéraient, en appelaient à une intervention armée contre la Hongrie, Nemeth lança un regard vers le dirigeant soviétique. Leurs yeux se rencontrèrent et Gorbatchev... lui fit un clin d'œil.

«C'est arrivé au moins quatre ou cinq fois», m'a dit plus tard Nemeth. «Strictement parlant, ce n'était pas vraiment un clin d'œil. C'était plus un air, un scintillement de perplexité. A chaque fois qu'il me souriait, c'était comme si Gorbatchev me disait "ne t'inquiète pas. Ces gens sont des idiots. Ne fais pas attention à eux".». Et c'est ce qu'il fit. Alors que les chiens du Pacte de Varsovie réclamaient sa tête, Nemeth sortit fumer une cigarette.

C'est à ce petit moment que l'histoire bascula. Nemeth prit son avion retour vers Budapest et continua ses réformes, dissolvant le Parti Communiste du pays et ouvrant les frontières de la Hongrie pour que des dizaines de milliers d'Allemands de l'Est puissent, la chose est célèbre, s'enfuir vers l'Ouest - et entraîner avec eux, quatre mois plus tard, la chute du Mur de Berlin. Erich Honecker revient chez lui avec sa force politique dispendieuse qui serait évincée dans un coup d'Etat dont les prémisses se formaient déjà alors même qu'il n'avait pas quitté Bucarest. Et quant à  Nicolae Ceaucescu, il devait mourir fusillé par la révolution qui ébranla la Roumanie à la fin de l'année.

* en français dans le texte

Michael Meyer

Traduit de l'anglais par Peggy Sastre

Image de une: Le 10 septembre 1989, un Allemand de l'Est franchit la frontière avec la Hongrie avec son passeport estampillé RFA nouvellement acquis.

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