«Blue Jasmine»: Woody Allen complètement à l'Ouest

Cate Blanchett dans «Blue Jasmine» de Woody Allen (Mars Distribution).

Cate Blanchett dans «Blue Jasmine» de Woody Allen (Mars Distribution).

Avec son héroïne totalement piquée expédiée de New York vers San Francisco, qu'interprète magistralement Cate Blanchett, le nouveau film du cinéaste est une très grande réussite dans le registre de la comédie tissée de part d'ombre.

Complètement piquée, cette Jasmine. Qui ne s’appelle pas Jasmine. Sûr que, depuis quarante ans que, contre vents et marées, il fabrique un nouveau film par an, Woody Allen sait mettre en place un personnage et une situation s’il le veut.

Et là, il veut. Et propulse telle une roquette siphonnée son héroïne dans le décor, lui aussi brossé en deux plans trois répliques, d’un San Francisco prolétaire, tout aussi inattendu que l’irruption de Kate Blanchett en ex-hyper-richarde de Manhattan brusquement expulsée de sa planète Cartier-Gucci.

Attendez… Woody Allen? A San Francisco, Californie? Non seulement il fait de la métropole de la côte Ouest, région jadis objet de son inexpiable ressentiment, un portrait attentif et affectueux, mais il en fait surtout le contrepoint d’un New York huppé comme un vol de grues, repaire des pires gangsters (qui malgré la concurrence ne sont ni à Las Vegas, ni à Hollywood mais bien à Wall Street) et territoire des plus ineptes modes de socialisations

Assemblage aérien d'oppositions binaires

Est-Ouest, riches-pauvres, hommes-femmes… La virtuosité de Blue Jasmine est bâtie sur un jeu de multiples oppositions binaires, dont chacune serait simpliste, mais dont l’assemblage aérien et constamment rebondissant donne au film une vitalité et une profondeur du meilleur aloi.

Opposition sociale (combien de films d’entertainment —ce qu’est irréfutablement celui-ci— se souviennent que la majorité des Américains sont pauvres, et beaucoup d’entre eux très très pauvres?), opposition géographique Est-Ouest (avec tout ce que cela entraîne aux États-Unis), opposition des tempéraments et des physiques, notamment entre Jasmine et sa sœur (qui n’est pas sa sœur), ou entre le précédent compagnon de Jasmine (qui n’était pas le milliardaire philanthrope qu’il avait l’air d’être) et le soupirant surgi d’une fosse de graissage d’un garage voisin. On pourrait poursuivre presqu’à l’infini ce petit jeu des symétries, mais il est faussé par l’existence malgré tout d’un centre, qui n’est autre que Jasmine elle-même.

L’œuvre de Woody Allen comporte nombre de portraits de femmes, qu’elles soient seules (Annie Hall, Alice), à deux (Melinda et Melinda, Vicky et Cristina) ou à trois (Hannah et ses sœurs). Une seule jusqu’à présent, l’héroïne de Une autre femme interprétée par Gena Rowlands, avait atteint la richesse et la complexité de caractère de Jasmine. Mais Une autre femme était un des plus grands films «bergmaniens» du cinéaste, dont la tonalité grave dominait largement la composition.

Une farce, mais pas seulement

L’exceptionnelle réussite de Blue Jasmine, dans un registre qui renoue avec la grande époque de la comédie hollywoodienne (qui n’avait rien de «purement distrayante») consiste à tisser cette fois la dynamique de la farce et la tension d’une exploration de parts d’ombre qui ne concerne évidemment pas la seule veuve d’un clone de Bernard Madoff.

Cette réussite tient en particulier à l’habileté avec laquelle sont distillées les informations (et maintenues des zones obscures) dans un film où le jeu avec les apparences hérite en ligne directe de son inspirateur le plus évident, nul autre qu’Ernst Lubitsch. Y compris dans l’allusion sans ironie ni fausse pudeur à un épisode célèbre de la vie sentimentale de l’auteur lui-même.

Un tel exercice de voltige serait impossible sans l’extrême brio et en même temps la finesse de jeu de Cate Blanchett, dont on se dit à nouveau que Martin Scorsese avait eu bien raison de lui confier la réincarnation de Katharine Hepburn dans The Aviator. Si elle rejoint ici le groupe de grandes actrices magnifiées par Woody Allen (Diane Keaton, Mia Farrow, Gena Rowlands, Julia Roberts, Anjelica Huston, Barbara Hershey, Scarlett Johansson...), elle tient néanmoins une place qu’aucune auparavant n’avait à ce point occupée – un peu comme si elle réunissait ce qu’incarnaient, à elles trois, Mia Farrow, Dianne Wiest et Barbara Hershey dans Hannah et ses sœurs.

En quoi son talent sert parfaitement une comédie pleine de verve qui est tout de même la traduction d’une profonde inquiétude sur un monde explosé, en miettes, en même temps qu’une méditation sur les conditions d’existence d’un personnage de fiction parfaitement contradictoire.

Jean-Michel Frodon

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