Monde

Le gouvernement pakistanais en flagrant délit d'inaction

Françoise Chipaux, mis à jour le 24.09.2013 à 14 h 01

Il n'existe aucun signe de détermination, de volonté, de courage pour faire face à une menace terroriste qui est de loin plus dangereuse pour l’avenir du pays que l’ennemi traditionnel indien.

Devant l’Eglise de tous les Saints à Peshawar, visée par une attaque terroriste qui a fait 81 morts. REUTERS/Fayaz Aziz

Devant l’Eglise de tous les Saints à Peshawar, visée par une attaque terroriste qui a fait 81 morts. REUTERS/Fayaz Aziz

Devant la violence qui déferle sur le Pakistan, l’humour noir est la seule arme d’une population démunie devant un terrorisme qui a tué depuis 2001 près de 40.000 personnes. «Imambargah (lieu de rassemblement chiite) le vendredi,  mosquées Ahmadi le samedi, Eglises le dimanche. C’est le terrorisme pluriel des talibans pour vous», tweetait ainsi dimanche une pakistanaise, faisant référence à l'attentat qui a frappé l’Eglise de tous les Saints à Peshawar, faisant 81 morts.

Les trois premiers mois du nouveau gouvernement du Premier ministre Nawaz Sharif ont été marqués quasi quotidiennement par des attentats sanglants revendiqués par les militants islamistes qui opèrent sous différentes organisations mais avec le même but: la déstabilisation de l’Etat. Face à cela, l’inaction du gouvernement devient criminelle.

Apres de multiples tergiversations, le seul résultat d’une conférence réunissant début septembre tous les partis politiques appelés à trouver une réponse à «la crise de la sécurité» a été d’engager un dialogue avec ces militants islamistes... Un dialogue que certains d'entre eux ont rejeté d’emblée alors que les autres posent leurs conditions!

Un dialogue sur quelle base? L’objectif des extrémistes est de détruire l’Etat pakistanais tel qu’il est pour le remplacer par un Etat qui dans leur utopie meurtrière deviendra le fer de lance de la reconquête musulmane. Comment dialoguer avec des militants dont le but n’est pas la paix mais la destruction des institutions?  

Le gouvernement n’a ni vision, ni stratégie pour faire face à un phénomène qui, au-delà de l’aspect humain, empêche le renouveau économique promis par Nawaz Sharif. Lutter contre le terrorisme tel qu’il s’est développé aujourd’hui au Pakistan exige non seulement une résolution unanime mais aussi une réforme profonde de l’Etat.

Le terrorisme se nourrit des centaines de milliers jeunes désœuvrés et sans avenir parce que sans éducation; il croît sur la corruption des élites qui empêche tout développement. Il est aussi le produit d’une analyse stratégique qui fait du terrorisme une arme de politique étrangère face à l’ennemi indien.

L’armée n’a toujours pas renoncé complètement à distinguer les «bons» des «mauvais» terroristes. Le discours récurrent qui consiste à «expliquer» le terrorisme comme une réaction aux attaques des drones américains dans les zones tribales ne doit pas servir d’alibi à l’inaction. Les attentats n’ont pas attendu l’entrée en action des drones et leur survivront très certainement.

La société civile a un rôle à jouer pour remettre en perspective un terrorisme trop souvent implicitement «justifié» par des circonstances externes. Alors que les extrémistes sont une infime minorité de la société pakistanaise, leurs voix relayées à profusion par les talk show télévisés dominent aujourd’hui le discours.

L’armée qui a perdu des milliers d’hommes pour tenter de prendre le contrôle des zones tribales frontalières de l’Afghanistan voit avec suspicion cette offre de dialogue. Elle est bien placée pour savoir que toutes les précédentes trêves avec les extrémistes n’ont été qu’un leurre et n’ont servi qu’à permettre aux militants de se réorganiser et se renforcer.

La politique d’apaisement que prône dans la province du Nord Ouest le Tehreeq-e-Insaf, au pouvoir à Peshawar, a déjà été essayée par son prédécesseur Awami à ses dépens. Des dizaines de ses cadres ont été assassinés et les électeurs l’ont rejetée en masse.

Les espoirs nés de la première transition démocratique de l’histoire du Pakistan s’éloignent à grande vitesse tant le gouvernement ne montre aucun signe de détermination, de volonté, de courage pour faire face à une menace terroriste qui est de loin plus dangereuse pour l’avenir du pays que l’ennemi traditionnel indien.

Françoise Chipaux

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