Attaque de Nairobi: pourquoi le Kenya a fait appel à Israël

Militaires kényans devant le centre commercial de Westgate, le 22 septembre 2013. REUTERS/Thomas Mukoya

Militaires kényans devant le centre commercial de Westgate, le 22 septembre 2013. REUTERS/Thomas Mukoya

Les relations entre les deux pays sont étroites depuis le raid sur l'aéroport d'Entebbe en 1976. Ces dernières années, le Kenya est même devenu la tête de pont d'une alliance contre le terrorisme islamique entre Israël et plusieurs pays de la région.

La révélation, par une source anonyme émanant des services de sécurité israéliens, que des conseillers israéliens aident les forces kenyanes à reprendre le contrôle du centre commercial de Wesgate à Nairobi signifie-t-elle que l’attaque des Shebabs somaliens avait des motivations anti-israéliennes? Est-ce parce que l’attaque a débuté non loin d’un restaurant propriété d’un Israélien?

«Cette fois, ce n’est pas à propos d’Israël», a pourtant affirmé le ministère israélien des Affaires étrangères au New York Times, faisant référence à l’attaque, en 2002, d’un hôtel à Mombasa, sur la côte kenyane, visant des ressortissants israéliens. Si ce n’est pas le cas, pourquoi Israël est-il impliqué dans les opérations de Westgate?

Ce soutien (présence de conseillers selon une source israélienne, de forces combattantes selon une source kenyane) s’explique notamment par le long passé de collaboration militaire, sécuritaire et économique entre les deux pays.

Aide logistique

L’épisode le plus spectaculaire s’est situé à l'été 1976 à l’aéroport international d’Entebbe. Un Airbus d’Air France venant de Tel-Aviv et transportant 244 passagers et douze membres d'équipage à destination de Paris fut détourné, peu après son décollage depuis Athènes, par quatre terroristes qui forcèrent l’avion à se poser dans la ville ougandaise.

Les preneurs d'otages relâchèrent la plupart des passagers en ne gardant dans un hall de transit que les juifs, qui étaient menacés de mort au cas où Israël n'accéderait pas à leur demande. Le gouvernement israélien laissa croire aux preneurs d'otages que, contrairement à son dogme, il acceptait de négocier.

Une centaine de soldats, incluant les membres du commando d'élite du chef d’état-major, le groupe «Sayeret Matkal», commandé par le colonel Yoni Netanyahou, frère du Premier ministre actuel (et tué dans l’opération), organisèrent l’opération, qui était la première du genre puisqu’elle avait lieu à plusieurs milliers de kilomètres d’Israël. La réussite fut totale, notamment grâce au soutien du gouvernement kenyan, qui permit à des avions israéliens de ravitailler à Nairobi avant d’atterrir à Entebbe. L'aéroport kenyan servit également de base logistique pour le retour.

Le Kenya s’était alors trouvé sous le feu des critiques des pays arabes, qui n’avaient pas apprécié le soutien offert par un pays africain à Israël. A cette époque, seuls quatre pays avaient des relations diplomatiques avec l’Etat hébreu et il faudra attendre 1989 pour le Kenya fasse de même.

Front chrétien en Afrique

Mais depuis, la déstabilisation du continent africain par les islamistes a ouvert une brèche dans le mur diplomatique érigé par les pays arabes et a amorcé un changement de cap dans une partie de l’Afrique. Boudé par l’Europe, Avigdor Lieberman, ministre des Affaires étrangères israélien de 2009 à 2012, s’est engouffré dans cette brèche et a décidé de revigorer les relations avec le continent. Certains pays africains ont eux vu, dans ces relations avec Israël, le moyen de s’émanciper de l’aide de leur tuteur colonial, y trouvant une expertise dans les domaines industriels ou des expériences réussies des cultures dans les zones arides.

L’État hébreu présente une image moins arrogante que celle des pays coloniaux, qui ont rechigné à se dégager de leurs intérêts africains. Les entreprises israéliennes, concurrentes des européennes, ont ainsi raflé les appels d’offres pour la construction d’aéroports, de routes, de ponts, de centres commerciaux —c’est le cas du Westgate à Nairobi— et de bâtiments officiels.

A l’occasion de visites au Kenya, au Ghana, au Nigeria puis en Ouganda au cours desquelles il a signé de nouveaux contrats, Lieberman a mis en garde ses interlocuteurs africains sur le danger du terrorisme islamique et d’une nucléarisation de l’Iran, qui risquaient d’avoir des répercussions dans leur propre région. Et proposé une assistance militaire, sans contrepartie politique contraignante, à des armées modestes.

Quand, en novembre 2011, le Premier ministre kenyan Raila Odinga et le président ougandais Yoweri Museveni se sont rendus en Israël, ils ont eux exprimé leur préoccupation au sujet de la montée en puissance des islamistes radicaux sur le continent, en particulier dans l'Est.

«Les ennemis du Kenya sont aussi les ennemis d’Israël»

Avec les encouragements du président Shimon Pérès et du Premier ministre Benjamin Netanyahou («Les ennemis du Kenya sont aussi les ennemis d’Israël», indiquait alors ce dernier), le Premier ministre kenyan accepte alors d’être le maître d’œuvre d’une alliance avec l’Éthiopie, le Kenya, la Tanzanie et le Sud-Soudan pour freiner la propagation de l’islam fondamentaliste dans les nations africaines, peuplées de 138 millions d’habitants, où habitent une majorité de chrétiens. A cette occasion, un pacte secret est signé avec le Kenya selon lequel Israël s’engage à fournir une assistance militaire si le gouvernement est menacé par des troupes étrangères.

Israël a accepté de fournir des drones, des vedettes navales rapides et un équipement de surveillance en vue d’aider le Kenya à se débarrasser des éléments islamistes terroristes, notamment par la formation des forces kenyanes aux opérations antiterroristes et l’envoi de conseillers militaires en cas de danger ou de situation critique. En effet, le Kenya souffre de lacunes dans sa sécurité et subit le chantage des shebabs somaliens, affiliés à al-Qaida, qui ont décidé de s’en prendre au pays tant qu’il ne retirera pas ses troupes de Somalie.

Israël est également suspecté d’avoir participé en 2012 à l’explosion d’une usine d’armes dans la capitale du Soudan, Khartoum, et d’être impliqué dans l’enquête sur un incendie survenu le mois dernier à l’aéroport de Nairobi.

Cela explique ainsi pourquoi des forces spéciales israéliennes ont sans doute rejoint l'armée kenyane pour briser l'assaut du centre commercial Westgate par des terroristes. Le gouvernement israélien, selon son habitude, ne confirme pas l’implication des forces spéciales dans la contre-attaque kenyane, mais elle semble avérée.

Cela représenterait une première puisqu’Israël est amené à combattre, directement, les terroristes d'al-Qaida loin de ses frontières et sur un sol étranger. Mais, fidèle à son principe de sauvegarder la vie de ses citoyens partout où ils se trouvent, il pourrait justifier son intervention, à postériori, par la nécessité de porter secours aux nombreux israéliens encore prisonniers qui occupaient des commerces dans ce centre commercial construit en partie par des entreprises israéliennes.

Le front chrétien en Afrique aurait ainsi trouvé sa première utilité pratique. Reste désormais à freiner l’expansionnisme d’al-Qaida.

Jacques Benillouche