Partager cet article

Assassinat de JFK: l'introuvable «piste française»

John Kennedy, sa femme Jacqueline, le gouverneur du Texas John Connally et son épouse, le 22 novembre 1963, peu avant l'assassinat. REUTERS.

John Kennedy, sa femme Jacqueline, le gouverneur du Texas John Connally et son épouse, le 22 novembre 1963, peu avant l'assassinat. REUTERS.

Dans son dernier livre, «Qui n'a pas tué John Kennedy?», le journaliste Vincent Quivy décrit comment un article d'un journal français confidentiel a alimenté la théorie selon laquelle l'OAS était coupable de la mort du président américain, le 22 novembre 1963 à Dallas. Bonnes feuilles.

Auteur de plusieurs essais, le journaliste et historien Vincent Quivy démonte dans son dernier livre, Qui n'a pas tué John Kennedy?, qui vient de paraître aux Editions du Seuil, les innombrables théories du complot et spéculations échafaudées autour de l'assassinat du président américain, il y a cinquante ans à Dallas. Le texte qui suit constitue une version largement abrégée et légèrement remaniée, avec l'aimable accord de l'auteur et de son éditeur, du chapitre 14 du livre, «Nous les Français», qui revient sur la «piste OAS». Les intertitres sont de la rédaction de Slate. J.-M.P.

L'histoire de la «piste française» de l'assassinat de John F. Kennedy commence en 1977 quand Mary Ferrell, une des plus importantes chercheuses amatrices sur l'attentat, trouve dans les archives «déclassifiées» par le gouvernement américain le compte rendu d’une demande de renseignement des services secrets français sur un officier déserteur, membre de l’OAS activement recherché, présent à Dallas le 22 novembre 1963:

«Jean Souètre alias Michel Roux alias Michel Mertz […] a été expulsé des États-Unis, à Fort Worth ou à Dallas, quarante-huit heures après l’assassinat. Il était à Fort Worth le matin du 22 novembre, et à Dallas l’après-midi. Les Français pensent qu’il a été expulsé vers le Mexique ou le Canada.»

Le message date du début mars 1964; les services secrets français justifient leur démarche, non pas dans le but de contribuer à l’enquête sur l’assassinat, mais parce que le général de Gaulle doit se rendre au Mexique à la mi-mars et que, entre les attentats de l’OAS et ce qui est arrivé à Kennedy, il convient de redoubler de prudence.

Il a, pour les tenants du complot, quelque chose d’étonnant: il est seul, perdu dans une masse de documents, sans réponse ni enquête. Pas de trace dans les archives du FBI, pas d’allusion dans les innombrables pages de la commission Warren. Pourquoi ce silence?

Les membres de l’OAS vouaient une haine tenace à ceux qui avaient poussé à l’indépendance de l’Algérie, dont John Kennedy. L’organisation avait donc toutes les raisons d’accepter de participer à un complot qui aurait pour but de l'assassiner.

Officier d’élite passé dans la guérilla clandestine, bon tireur, parlant parfaitement l’allemand et l’anglais, Jean-René Souètre avait le meilleur pedigree possible pour venir exécuter en toute discrétion le président. Qui se serait méfié de ce Français qui présentait bien et savait se fondre dans la foule sans se faire repérer?

Les services français étaient-ils au courant?

Souètre a, semble-t-il, eu vent assez tôt des éléments qui le reliaient au crime de Dallas. Sa défense est alors claire et précise: il n’était pas à Dallas, et si son nom a été cité par les services secrets français, c’est que ces derniers voulaient l’impliquer dans l’assassinat pour l’empêcher de recevoir le soutien de la CIA dans les combats qu’il entendait mener contre le communisme.

Depuis longtemps déjà, un homme des services secrets se faisait passer pour lui afin de le compromettre. Cet homme s’appelait Michel Mertz et a tenté d’infiltrer –sans succès– l’OAS. Michel Mertz, c’est le troisième nom qui apparaît sur le message.

Pour Souètre, la vérité coule donc de source: «Jean Souètre alias Michel Mertz» signifie qu’il s’agit de Michel Mertz se cachant sous le nom de Jean Souètre. Et de fait, les chercheurs confirment rapidement que ce Michel Mertz existe bien et que, petit truand utilisé par les services secrets français, il a été envoyé au Canada, y a été mêlé à toute sorte de trafics et demeure introuvable.

Souètre suggère que si Mertz se trouvait à Dallas au jour J, c’était vraisemblablement parce qu’on l’y avait envoyé:

«Il est évident qu’il savait que quelque chose allait arriver, et en impliquant le capitaine Souètre, il faisait accuser le CNR [autre nom utilisé par l'OAS à partir des accords d'Evian]. […] Pourquoi Mertz était-il protégé des Américains par les services français? Était-il possible que les services français aient peur que les Américains découvrent la vérité?»

Ces questions vont rapidement donner naissance à une nouvelle théorie: les services secrets français étaient au courant du projet d’assassinat et se sont abstenus de prévenir les Américains, préférant compromettre un membre de l’OAS-CNR.

«La plus grosse légume»

Bernard Fensterwald, un des «contre-enquêteurs» renommés de l'affaire Kennedy, obtient alors des informations sur Michel Mertz. Plus qu’un agent des services secrets, il apparaît comme un trafiquant de drogue de bonne envergure, relié à toute une nébuleuse mafieuse de Corses et de Marseillais, eux-mêmes en cheville avec un certain nombre de parrains de la pègre américaine. De sorte que si Jean-René Souètre paraît tirer l’enquête vers les pistes d’extrême droite, Michel Mertz semble, lui, ramener aux pistes mettant en cause le Milieu.

Le scénariste Stephen Rivele, un des nombreux chercheurs de l’affaire Kennedy, tente d’explorer ce volet-là en écrivant à l’un des truands qui auraient été en cheville avec Michel Mertz, Christian David, ancien du SAC emprisonné dans une prison américaine. Ce dernier tente de négocier des informations contre le rejet de son extradition. Il n’a pas tué Kennedy, dit-il, mais on lui a proposé de le faire:

«Un soir, Antoine m’a demandé de venir dans son bureau. Il m’a dit qu’il avait un contrat important. Il voulait savoir si ça m’intéressait. […] Un homme politique américain. […] Un parlementaire, un sénateur? […] Non, m’a-t-il dit, plus haut encore. La plus grosse légume. J’ai su immédiatement de qui il voulait parler.»

L’Antoine en question, c’est Antoine Guérini, le parrain corse de la pègre marseillaise. Il a monté l’affaire, affirme David, pour Santo Trafficante, le boss de Floride, et pour Carlos Marcello (photo), son compère de La Nouvelle-Orléans. Stephen Rivele affirme l’avoir rencontré à nouveau dans sa prison parisienne et avoir obtenu le nom de ceux qui ont finalement rempli le contrat, trois malfrats corses, ce que Christian David dément en jurant que l’Américain a extrapolé.

Il est vrai que le scoop de Rivele prend rapidement l’eau: le 22 novembre 1963, les trois assassins corses de John Kennedy étaient pour deux d'entre eux en prison et le troisième au large, sur un navire de la Marine nationale. La piste Mertz subit, par ricochet, un sérieux contrecoup. Et renvoie les chercheurs du côté de Souètre.

«Deux touristes italiens de passage»

Quand, en retraçant le parcours de ce dernier, j’ai découvert l’épisode de Dallas, je n’y ai d’abord pas attaché beaucoup d’importance. Mais il y avait ce document, officiel, reconnu, archivé, qui parlait de sa présence au Texas le 22 novembre 1963. Deux parties manquaient à l’histoire: la suite que les Américains avaient donnée au message des Français; les informations sur lesquelles les Français s’appuyaient. Pourquoi savaient-ils ce que le FBI et la CIA, qui avaient si longuement enquêté, ignoraient?

J’ai alors réinterrogé ceux qui, au sein ou autour de l’Organisation, avaient été en contact avec Jean-René Souètre. Aucun ne croyait à cette «fable».

Pourtant en me faisant expliquer les buts et les actions de l’OAS-CNR, j’ai eu comme un doute. «L’idée, affirmait l’ex-capitaine Jean Curutchet, était d’employer les techniques de guerre révolutionnaire […]. Par exemple, au lieu d’envoyer deux paras français facilement repérables pour tuer de Gaulle à Paris, on envoyait deux Italiens. Personne n’allait faire attention à deux touristes italiens de passage à Paris. On les aurait amenés sur place la veille, et le lendemain, hop, dans le premier avion pour Rome, ni vu ni connu.»

Est-ce que ce n’était pas aussi le plan suivi pour assassiner Kennedy? Souètre, le capitaine para, expérimenté et déterminé, épaulé par des anciens de l’OAS. Ni vus ni connus.

La défense même de Souètre est étrange. Pourquoi affirmer qu’un Français se trouvait là-bas? Pourquoi se dire sûr que Michel Mertz empruntait son identité? Un voyageur arrivant aux États-Unis sous le nom d’un activiste d’extrême droite activement recherché avait-il une chance de parvenir jusqu’au centre de Dallas? N’est-ce pas lui, Souètre, qui, traqué, avait l’habitude de voyager avec de faux papiers? Et utilisait des noms courants «Roux» ou «Mertz» et un prénom très à la mode dans ces années-là, «Michel», pour ne pas éveiller l’attention?

Souètre, le French assassin. J’étais incontestablement sur la bonne piste. Restait à vérifier l’histoire en trouvant l’origine de l’information des services secrets français.

«Comme à Dallas et pas comme au Petit-Clamart»

La réponse a fini par venir. Retrouvée par hasard, perdue dans le fond d’un dossier. Un article de presse. Pas de ces articles parus dans les grands titres, Life, The Washington Post ou The New York Times, non, un papier dans Côte Basque Soir, un journal oublié et disparu du sud-ouest de la France.

Un soir de février 1964, un journaliste, Louis Assémat-Tessandier, revenant de Montréal, y raconte une histoire singulière. Un ancien officier para en Algérie, rencontré par une nuit d’ivresse au Canada, lui a parlé d’un projet d’attentat: il s’agissait de tuer le général de Gaulle lors de son prochain voyage officiel au Mexique. Le jeune homme lui a expliqué qu’il arrivait de Mexico, où il s'était retrouvé après avoir été expulsé des États-Unis en novembre.

Car il était aux États-Unis en novembre, et plus précisément à Dallas, le 22. Et semble en savoir long:

«J’étais à Fort Worth au “break feast”, [sic] à écouter Kennedy dire son dernier discours. Je savais qu’à Dallas, ce serait fini. Dès la fin de son discours, je sautais dans un avion pour Dallas [sic]… Là, je puis seulement vous dire qu’il y avait un feu croisé, avec certainement plusieurs tireurs. Je ne vous en dirai pas plus.»

Le convoi présidentiel peu avant l'assassinat. Victor Hugo King via Wikimedia Commons.

Il parle en revanche du futur voyage de De Gaulle, la foule et la confusion qui permettront à «d’excellents tireurs» de «faire le boulot» et «Croyez-moi cette fois ce sera comme à Dallas et pas comme au Petit-Clamart».

L’article atterrit vite entre les mains des autorités locales et Louis Assémat-Tessandier est interrogé. Il raconte à nouveau l’histoire et livre le nom du bonhomme: Michel Roux. Un nom banal, si commun qu’il fleure bon le nom d’emprunt derrière lequel se cache sans doute un tueur de l’OAS.

Son projet, son attitude et son physique décrits par le journaliste amènent les services de renseignement à penser qu’il pourrait s’agir de Jean-René Souètre. Ceux-ci ont, en effet, intercepté quelques semaines plus tôt, un courrier qui lui était adressé et provenait du Texas. Rien de compromettant –la carte d’un dentiste de Houston, mais qui prouve que Souètre a des contacts dans la région de Dallas.

L’ex-capitaine, toujours en cavale et en mouvement, n’a pas renoncé à s’en prendre à de Gaulle. Il est «grand, beau comme un dieu grec», exactement comme l’indique Louis Assémat-Tessandier.

Le suspect tombe des nues

Pourtant le fait que la rencontre entre le journaliste et l’ex-para ait eu lieu à Montréal amène à sortir des fichiers un troisième nom: celui de Michel Mertz, un ancien résistant qui a rejoint l’Organisation armée secrète, a été arrêté puis libéré, et s’est envolé pour le Canada.

Une de ces trois personnes était à Dallas. Une demande d’information est envoyée à la CIA: c’est son compte rendu qui apparaît dans les archives, un condensé de ce qu’a raconté le journaliste de Montréal et de ce que, en quelques jours, les services français ont trouvé.

Pendant ce temps-là, grâce aux informations fournies par Louis Assémat-Tessandier, les services secrets français retrouvent des personnes qui ont fréquenté «Michel Roux» à Montréal. Et finissent par localiser le bonhomme. Il s’appelle bien Roux, Michel, Pierre, Gabriel, Louis. Il confirme qu’il était aux États-Unis en novembre 1963 et au Canada au début de l’année. Qu’il a bien été en contact à Montréal avec le journaliste. Qu’il a servi en Algérie dans le cadre de son service militaire.

Pour le reste, face à l’article d’Assémat-Tessandier, il tombe des nues. Non, il ne fait pas partie de l’OAS, n’a aucune intention de tuer de Gaulle et ne sait rien de l’assassinat de Kennedy, sinon ce qu’en ont dit les médias. Certes, il était bien à Fort Worth le 22 novembre mais il n’en a pas été expulsé. Il a, de son plein gré, gagné le Mexique puis le Canada.

S’il s’est rendu aux États-Unis, c’est qu’il avait fait la rencontre, alors qu’il était employé dans un hôtel parisien, d’entrepreneurs texans qui l’ont encouragé à réaliser son rêve: partir ouvrir un restaurant en Amérique. Il est donc allé chez eux, à Fort Worth, dans l’espoir de pouvoir y travailler puis, n’ayant qu’un passeport «touriste», il est parti, sur leurs conseils, à Mexico, où il n’a pas trouvé non plus d’emploi et s’est donc rabattu sur le Canada, avant, finalement, de rentrer en France où les policiers l’ont interrogé.

Juste un voyageur inoffensif

Parallèlement, les Américains enquêtent. Ils n’ont pas trouvé trace de la moindre expulsion d’un Français de Dallas ou de Fort Worth après l’assassinat. Se penchant sur les listings des personnes ayant voyagé, autour du 22 novembre, ils ont constaté qu’aucun Michel Mertz ni aucun Jean Souètre n’avait été enregistré sur un vol partant ou arrivant à Dallas-Fort Worth. En revanche, ils ont bien un Michel Roux: il était sur un vol Paris-New York puis New York-Fort Worth, le 19 novembre. Son numéro de passeport a été dûment noté. Après vérification, il s’agit bien de celui du Michel Roux retrouvé par les services français.

Un des documents extraits de l'enquête des autorités américaines sur Michel Roux (Mary Ferrell Foundation)

Les Américains indiquent qu’il a quitté les États-Unis «à Laredo, Texas, pour le Mexique, le 6 décembre 1963». Tout concorde. Les amis de Fort Worth qui ont accueilli le Français confirment son histoire point par point. Et précisent qu’au moment de l’assassinat de Kennedy, le jeune homme déjeunait avec le fils de la maison sur le campus de l’université.

Les services secrets français sont rassurés: l’activiste qui voulait tuer de Gaulle à Mexico n’est pas, comme ils en avaient émis la supposition, le dangereux capitaine Souètre, non plus l’ex-OAS Michel Mertz, mais juste un voyageur inoffensif, un Michel Roux qui s’appelle vraiment Michel Roux et n’a jamais eu l’intention de s’en prendre au Général.

De l'article erroné aux théories multiples

L’affaire est close et l’histoire vite oubliée. Qui en porte la responsabilité? Michel Roux reconnaît qu’il a, avec Louis Assémat-Tessandier, évoqué le voyage de De Gaulle et donné son avis sur l’assassinat de Kennedy. À Dallas, il avait raconté au réceptionniste de son hôtel qu’il était un légionnaire déserteur. Preuve qu’il avait peut-être, loin de chez lui, tendance à en rajouter.

Mais Louis Assémat-Tessandier passe, de son côté, pour un original et son reportage ne fait pas très sérieux: à la lecture de l’article, le journaliste apparaît comme le principal responsable de cet étrange roman où transparaît ce que la «victime», Michel Roux, appelle son goût du «sensationnel» en même temps que sa totale indifférence pour l’exactitude des faits.

Le paradoxe de l’histoire est que son étrange reportage, vite démenti par l’enquête des services français et américains, est à l’origine d’innombrables thèses et théories impliquant des tueurs hexagonaux. Un symbole de ce que peuvent, depuis près de cinquante ans, produire les recherches sur l’assassinat du président Kennedy: un article erroné donne lieu à une enquête dont on va retrouver un élément parcellaire d’où vont naître des supputations, des témoignages, des aveux même, qui vont à leur tour générer des scénarios et alimenter de multiples théories.

Il en est de la French theory comme de l’enquête de Jim Garrison, née du faux témoignage de l'avocat affabulateur Dean Andrews: la piste, une fois lancée, trouve en chemin de quoi se nourrir, grandir, se démultiplier, servie, justifiée, précisée par de nombreux adeptes, mais n’est bâtie que sur des éléments factices, du vide. Quitte à blesser le sentiment francophile de bien des auteurs, il faut admettre que l’assassinat de John Kennedy n’est pas un complot made in France.

Vincent Quivy, Qui n'a pas tué John Kennedy?, Seuil, 281 p., 19 euros.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte