Syrie: «contrôler à qui vont les armes est très difficile», selon Human Rights Watch

Un membre féminin du bataillon «Mère Aisha» reçoit les instructions lors d’un entraînement militaire à Alep le 19 septembre 2013. REUTERS/Loubna Mrie.

Un membre féminin du bataillon «Mère Aisha» reçoit les instructions lors d’un entraînement militaire à Alep le 19 septembre 2013. REUTERS/Loubna Mrie.

Continuer à douter de la responsabilité du régime syrien dans les attaques chimiques de la Ghouta n'est pas raisonnable, mais cette donnée ne rend pas plus facile la résolution du conflit.

Sur la Syrie, Peter Bouckaert, directeur des urgences de l’ONG Human Rights Watch (HRW), sait de quoi il parle. Ce «Superman des droits de l’homme», vétéran des enquêtes de terrain en zone de conflit à la suite de crimes de guerre (Liban, Kosovo, Tchétchénie, Afghanistan, Irak), a été un des premiers à mettre en garde contre les graves conséquences de voir l’arsenal militaire de Kadhafi tomber entre de mauvaises mains en Libye et travaille depuis deux ans sur la Syrie, où il s’est rendu plusieurs fois.

Son éclairage est donc précieux à plus d’un titre. En sortant d’une rencontre d’une heure avec lui, j’ai du mal à continuer à prêter la moindre attention aux voix affirmant que rien ne prouve la responsabilité du régime syrien dans l’attaque chimique du 21 août à la Ghouta, en banlieue de Damas.

Dans son rapport très détaillé publié le 10 septembre, HRW, une des plus grosses ONG internationales dans le domaine des droits de l’homme, écrivait:

«Les preuves concernant le type de roquettes et les lanceurs utilisés dans ces attaques suggèrent fortement que ce sont des systèmes d’armement dont on sait qu’ils sont en possession et utilisés par les forces armées du gouvernement syrien.»

Roquettes de 330 mm

L’ONG a notamment reconstitué à partir de photos haute définition des débris trouvés sur les lieux le type de roquette utilisée, d’un diamètre de 330 mm.

Bouckaert insiste sur le fait que le sarin est un liquide dans son état naturel et a donc besoin d’être vaporisé dans l’air, et affirme que HRW a conclu à l'utilisation «d’une roquette conçue par les Syriens spécialement pour l’utilisation d’armes chimiques»:

«Cette arme n’a jamais été vue avant le conflit en Syrie. Son ogive peut contenir entre 50 et 60 litres d’agent chimique, en l’occurrence du gaz sarin. La roquette a un détonateur à l’avant et son ogive est enveloppée dans une coquille de métal très mince. Quand elle touche le sol, elle fait exploser le détonateur, ce qui détruit la coquille extérieure de l’ogive et vaporise le sarin.»

Par ailleurs, un détail sordide explique selon lui pourquoi tant d’enfants ont été victimes de l’attaque:

«Le sarin vaporisé est plus lourd que l’air, et a donc tendance à aller vers le bas. La Ghouta subit de tels bombardements que les gens dorment dans les sous-sols des bâtiments. Quand le sarin est descendu, il s’est répandu dans ces sous-sols où les gens dormaient.»

Les trajectoires accablent le régime Assad

Le rapport de l’ONU, publié une semaine après celui d’HRW, arrive aux mêmes conclusions sur l’utilisation certaine de sarin à la Ghouta, mais ne se prononce pas sur les responsabilités (ce n’était pas son mandat). Pourtant, la France, le Royaume-Uni et les Etats-Unis ont tous affirmé que les nombreux détails qu’il contient pointent vers le régime syrien.

HRW a identifié un détail en particulier qui vient accabler un peu plus le régime de Bachar el-Assad: la trajectoire probable des roquettes qui ont servi à diffuser le gaz sarin. En reprenant les angles d’arrivée des roquettes calculés par les inspecteurs de l’ONU, l'organisation souligne qu’on obtient des trajectoires qui convergent vers une base militaire de la 104e brigade de la Garde républicaine se situant à portée de roquette des sites touchés.

De son côté, la Russie continue de nier l’évidence. Après avoir exhorté l’ONU à attendre le rapport de ses inspecteurs avant de discuter de possibles attaques contre Bachar el-Assad, Moscou dénonce désormais le parti pris de ceux-ci et affirme disposer de preuves de l’implication des rebelles dans l’attaque de la Ghouta. Parmi elles, l’analyse des vidéos diffusées sur Internet faite par une bonne sœur libanaise habituée à défendre le régime syrien et qui, habitant dans un monastère à 100 km de Damas, n’a pas assisté aux attaques.

«L’un de ses arguments est que trop d’enfants sont morts pour que l’attaque soit crédible, explique Peter Bouckaert. Ce n’est rien de moins qu’une insulte aux victimes de cette attaque et ne mérite pas d’être considéré sérieusement.»

Un contrôle des armes fournies à l'opposition?

Bien-sûr, la situation en Syrie est très complexe. L’ONU a dénoncé dans un rapport des «crimes contre l'humanité» commis par les forces gouvernementales et des «crimes de guerre» perpétrés par l'opposition armée entre le 15 mai et le 15 juillet. Des membres de l’opposition hétéroclite au régime de Bachar el-Assad possèdent-ils des armes chimiques?

«Il est possible que certains groupes aient pu obtenir de petites quantités de sarin ainsi que certaines des armes utilisées pour l’utiliser. Il y a une enquête turque en cours sur un groupe de djihadistes […] qui a peut-être essayé d’obtenir certains des éléments précurseurs afin de produire leur propre sarin. Mais tout ceci sans rapport avec ce qui s’est passé à Ghouta.»

Au cours de ces derniers jours, l’Etat islamique en Irak et au Levant, qui a fait allégeance à Al-Qaïda, a fait de grandes avancées dans le nord du pays, prenant plusieurs positions de l’Armée syrienne libre (ASL). Quand je l’ai interrogé sur l’évocation pour la première fois par François Hollande d’une livraison d’armes dans «un cadre contrôlé» aux rebelles syriens, Bouckaert a répondu que «les lignes de division entre certains membres de l’ASL et l’opposition extrémiste ne sont pas si claires»:

«Au cours des derniers mois, il y a une très grande augmentation des meurtres sectaires des deux côtés. Ils se battent souvent ensemble. […] Contrôler le fait que les armes arrivent entre les mains des bonnes personnes est très difficile.»

Au-delà des armes chimiques

Selon lui, la mesure la plus importante que pourrait prendre la communauté internationale pour s’occuper du problème des éléments extrémistes serait de renforcer les patrouilles à la frontière turque:

«La plupart des éléments extrémistes entrent en Syrie via la Turquie. Quand des combattants tchétchènes barbus arrivent à l’aéroport d’Istanbul et rentrent de manière officielle en Syrie pour rejoindre des groupes extrémistes, c’est un problème.»

La montée en puissance des islamistes et l’afflux d’armes et de combattants étrangers des deux côtés laissent craindre le pire pour les mois qui viennent en Syrie. S'il est important que les responsables d'attaques chimiques contre des populations civiles rendent des comptes, il ne faut pas oublier que celles-ci ne sont responsables que d’une partie infime des dizaines de milliers de morts qu’a faits le conflit depuis plus de deux ans.

Pourquoi la communauté internationale porte-t-elle la quasi-totalité de son attention aux attaques de la Ghouta? «Parce que c’est la seule question sur laquelle les Russes et les Américains veulent bien discuter, répond Bouckaert. Mais si les discussions internationales restent limitées aux armes chimiques, ça sera une tragédie pour le peuple syrien et pour la région.»

Grégoire Fleurot

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