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Il y a trente ans, le «tonnerre de Dreux» imposait le FN sur la scène politique

Jean-Pierre Stirbois au Palais des Congrès de Lyon, en 1984. M.A. Chantelot via Wikimedia Commons.

Jean-Pierre Stirbois au Palais des Congrès de Lyon, en 1984. M.A. Chantelot via Wikimedia Commons.

Deux anciens collaborateurs de Slate, Dominique Albertini et David Doucet, publient une «Histoire du Front national» qui permet notamment de revivre les deux scrutins de 1983 où la droite s'allia au parti de Jean-Marie Le Pen dans l'Eure-et-Loir. Bonnes feuilles.

Aux municipales de mars 1983, le secrétaire général du FN Jean-Pierre Stirbois et sa femme Marie-France s’engagent à fond dans la bataille pour ravir l’hôtel de ville de Dreux à la socialiste Françoise Gaspard. Le terrain est on ne peut plus favorable aux thèses frontistes.

À Dreux, le chômage touche 10% de la population. Et depuis les années 1960, la commune est devenue une ville-dortoir de la région parisienne, hébergeant les immigrés qui ne peuvent se loger dans des banlieues plus proches de la capitale. Ces derniers représentent un quart environ de la population.

Reste à imprimer dans l’électorat local la corrélation entre les deux phénomènes. Pour cela, Stirbois, maître ès militantisme, travaille les Drouais au corps. Son équipe tracte et colle sans relâche —«Halte à l’immigration, du travail pour tous les Français», clame une affiche—, avec une attention particulière pour les quartiers les plus populaires.

«Comme dans une petite PME, Jean-Pierre connaissait tous ses militants, se souvient son vieil ami Christian Baeckeroot. Toute la ville était quadrillée.» L’ex-solidariste entonne un discours national-populiste: «Ce qui fait ma force, c’est que j’apparais comme celui qui dit tout haut ce que la majorité des Drouais pense tout bas, explique-t-il en septembre 1983. Je pense donc catalyser les voix du ras-le-bol, et voir venir à moi les gens qui votaient traditionnellement autant pour le parti communiste que pour le PS, l’UDF ou le RPR.»

Une campagne «au ras des pâquerettes»

Sans langue de bois, le vice-président du FN Jean-François Jalkh confesse aujourd’hui que la campagne volait «au ras des pâquerettes»:

«J’étais un lieutenant de Stirbois, qui m’avait dissuadé de travailler dans le privé pour m’engager au Front. Je travaillais dans sa petite imprimerie et il m’emmenait souvent avec lui lorsqu’il allait à Dreux. Il menait une campagne de terrain, mais extrêmement basique sur le plan intellectuel. J’étais même un peu gêné de son côté subscolaire et manichéen.

J’ai lu la Psychologie des foules de Gustave Le Bon et je sais qu’il ne faut pas faire trop sophistiqué quand on s’adresse aux masses, mais tout de même... J’ai dit à Stirbois que sa campagne s’adressait vraiment à des demeurés mentaux. Il m’a répondu: "Je fais ce qui marche, je sais comment il faut parler aux petites gens. Ce n’est pas une campagne d’intellectuels qu’il faut faire".»

» A lire: un autre extrait du livre de Dominique Albertini et David Doucet, consacré aux relations entre le FN et l'Oeuvre française

Le secrétaire général du Front n’en est pas moins soucieux de respectabilité et contrôle fermement ses troupes. «Il interdisait formellement le port d’outils ou d’armes, se souvient Jean-François Touzé, jeune adhérent à l’époque. À chaque déplacement, je fouillais les militants pour voir s’ils n’avaient pas de poing américain ou de matraque. Stirbois voulait une campagne propre car les sondages étaient bons et les enjeux importants.»

«L’accord que nous avons conclu est purement local»

Ainsi, au fil des mois, la sulfureuse étiquette «Front national» finit par se dissiper devant le profil de notable de Jean-Pierre Stirbois. Qui rassure jusqu’à la droite classique, consciente de la nécessité d’une alliance pour l’emporter.

En mars 1983, pour la première fois, une liste commune RPR-FN est donc constituée: «Dreux d’abord – Union de l’opposition pour le changement». Menée par le jeune conseiller général RPR René-Jean Fontanille, elle intègre neuf candidats frontistes, contre l’avis des instances nationales du parti gaulliste.

«L’accord que nous avons conclu à Dreux avec le Front national est purement local, tente de rassurer la tête de liste. Notre projet se résume en une formule: inverser le flux de l’immigration. Dreux souffre d’un problème évident, et le score réalisé par le candidat du FN [près de 10% à la cantonale de mars 1982, ndla] montre qu’il y a un véritable problème. Il faudra donc que notre équipe ait des solutions originales en la matière.» En vain Françoise Gaspard, qui nomme sa liste «Vivre ensemble», tente-t-elle d’expliquer que «les villes n’ont que très peu de pouvoirs sur les questions d’immigration. La seule chose que peuvent faire les maires, c’est que les gens vivent ensemble, harmonieusement et sans problème».

À l’issue d’une âpre campagne, la maire sortante l’emporte au second tour avec seulement 8 voix d’avance sur la liste RPR-FN. Mais le scrutin, entaché d’irrégularités, est annulé par le tribunal administratif et doit être rejoué six mois plus tard.

V de la victoire

Cette fois, la configuration est différente. Après la polémique suscitée par leur alliance, FN et RPR présentent des listes séparées au premier tour. À gauche, Françoise Gaspard a cédé sa place à Marcel Piquet, entrepreneur tout en rondeurs. Le dimanche 4 septembre au soir résonne ce que Stirbois appellera le «tonnerre de Dreux». Au premier tour, le gaulliste Jean Hieaux vire en tête avec 42,6% des voix, contre 40,6% à la gauche. La liste FN, elle, totalise 16,72% des bulletins.

«À l’annonce des résultats, on se frappe les mains: nous sortions enfin de l’anonymat!», se remémore Christian Baeckeroot. «Jean Hieaux quitte la salle des fêtes par une porte dérobée pendant que Jean-Pierre et Marie-France sortent par la grande porte en faisant le V de la victoire», raconte Michel Collinot, un frontiste proche de Stirbois. Le couple savoure sa position d’arbitre du second tour.

Le lendemain, les délégations du FN et du RPR se réunissent pour discuter de la fusion des listes au second tour et se partager les postes. Dans une ambiance tendue, si on en croit le récit de Stirbois dans son livre Tonnerre de Dreux:

«Je demande la sécurité. Jean Hieaux préfère la donner au docteur Allibert, du Parti républicain. La tension monte. Nous sommes au bord de la rupture. Nous fermons nos attachés-cases comme pour montrer que nous considérons que la réunion est terminée [...]. Je réfléchis. Il faut à tout prix éviter de tout casser si près du but. Ultime concession: je demande la protection civile. L’accord se réalise.»

Le FN obtient également les affaires culturelles et les affaires sociales.

Une manifestation «pour la démocratie»

Cette alliance fait la une des journaux et secoue l’opinion. Le monde intellectuel et artistique se mobilise: Yves Montand, Simone Signoret, Simone de Beauvoir s’offusquent de l’alliance entre droite et extrême droite. Le 9 septembre 1983, une manifestation «pour la démocratie» est organisée dans le centre-ville de Dreux en présence de nombreuses personnalités politiques, dont le ministre de l’Agriculture Michel Rocard et Pierre Juquin, cadre dirigeant du PCF.

Sans succès: le 11 septembre au soir, la liste RPR-FN remporte l’élection avec 55,3% des voix. En ville, la tension monte, 2.000 personnes manifestent contre l’extrême droite. Des vitrines sont brisées et les rues résonnent de «Stirbois salaud, le peuple aura ta peau!»

Pour la première fois depuis longtemps, une ville française de taille significative est cogérée par l’extrême droite: le FN obtient 10 élus municipaux, dont 3 adjoints au maire. Onze ans après sa création, c’est par un succès local que le Front national fait une irruption fracassante sur la scène nationale.

Côté RPR, certains, comme l’ex-Premier ministre Jacques Chaban-Delmas, se montrent très critiques. Sur le plateau de L’Heure de vérité d’Antenne 2, l’UDF Simone Veil déclare que «si elle était inscrite à Dreux, elle s’abstiendrait au second tour de l’élection».

«Quatre pèlerins du FN»

Mais c’est le relativisme qui domine à droite. «Je n’aurais pas du tout été gêné de voter au second tour pour la liste [RPR-FN], déclare ainsi Jacques Chirac, président du parti, une semaine après l’élection, selon des propos rapportés par Franz-Olivier Giesbert. Cela n’a aucune espèce d’importance d’avoir quatre pèlerins du FN à Dreux, comparé aux quatre communistes au Conseil des ministres.»

Dans un contexte marqué par la guerre froide, et surtout par les récentes déculottées électorales de la droite, le sentiment de Chirac n’est pas marginal. Le secrétaire général du Parti républicain, François Léotard, adresse ainsi ses «très vives félicitations» à Jean Hieaux et à ses colistiers pour «l’excellent score» de leur liste.

«Nous ne percevions pas le danger, et réagissions surtout par anticommunisme, explique aujourd’hui Léotard. Dans nos esprits, il y avait une homothétie entre l’accord PS-PCF, ce dernier étant encore très stalinien, et une alliance droite-FN. Nous avons sous-estimé le Front national, sans imaginer qu’il se développerait de cette façon.»

Même relativisme du côté du RPR: «À l’époque, le Front national n’a pas l’image qu’il a aujourd’hui, explique Roger Karoutchi, alors délégué chargé de la jeunesse. Dans les réunions de bureau, on se demande qui sont ces gens —on sait vaguement que Le Pen a été un député poujadiste. Le FN n’a pas l’image d’un grand parti construit qui veut le pouvoir, mais d’un refuge de nostalgiques archaïque. On se dit que c’est un rassemblement de vichystes et d’Algérie française. Et quand vous vous dites ça, vous pensez que ça rassemblera 3 ou 4% maximum. Bref, que ça peut vous mordiller les mollets, mais qu’il n’y a vraiment pas péril en la demeure.»

Histoire du Front national, de Dominique Albertini et David Doucet, éditions Tallandier, 360 pages. Le texte a été légèrement remanié pour plus de lisibilité et les intertitres sont de la rédaction de Slate.fr.

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