Le footballeur est un CDD comme les autres

Il y a Ronaldo et ses Ferrari; il y a aussi Hassan Ahamada, précaire depuis 2006.

Evidemment, parler de la précarité dans le foot alors qu'on n'a jamais autant raqué pour une paire de crampons, c'est comme disserter sur la diététique au beau milieu d'un McDonald's. «Comment voulez-vous qu'on demande plus de protection contractuelle aux présidents de clubs français, alors que Cristiano Ronaldo est transféré au Real Madrid pour 94 M€...», souffle Bernard Gardon, agent de joueurs dont la société est une filiale à 100% de l'Union nationale des footballeurs pros (UNFP). Mais, pendant que l'icône portugaise court à Hollywood après Paris Hilton, ou l'inverse, d'autres suent en ce moment sang et eau dans le cadre non moins sexy de Vichy. Ce sont les chômeurs du ballon rond. Ils s'appellent Lionel Bah, Fabrice Levrat, Lamine Sakho, et avec une vingtaine d'autres, ils participent à la 20e édition du stage d'été de l'UNFP. Pour garder la forme, soigner le moral et si possible retrouver un club. Dans quelques jours, un représentant du Pôle Emploi va venir les briefer sur leurs droits. On achève aussi les carrières de footballeurs.

La fin de contrat, pour pleurer (ou pas)

Le footballeur peut se retrouver très vite sans emploi. «Le foot est une entreprise comme les autres, les joueurs sont des salariés, avec un droit du travail similaire, comme tout employé de Peugeot. Sauf qu'on marche uniquement au CDD, c'est le business qui veut ça, et qu'ils n'ont pas de période de latence.» Alexandre Lacombe préside au destin du FC Sochaux depuis l'été dernier, après plus de vingt ans chez la firme automobile au lionceau, le mécène du club doubiste. Une fois le championnat terminé, il a dégraissé. Neuf joueurs en fin de contrat ne sont pas conservés, un quart de l'effectif. «Humainement, c'est douloureux. Certains, comme Omar Daf et Mickael Isabey, avaient plus de dix ans d'ancienneté au club. Je dois vous avouer que c'était une situation tout à fait particulière. Lorsqu'on était menacé de relégation au printemps, les "fins de contrat" ont fait le boulot avec une grande conscience professionnelle, alors qu'ils auraient pu en rester à leur avenir et leurs problèmes personnels.»

Mais pas de quoi apitoyer Lacombe pour autant. De son bureau du stade Bonal, il n'entend plus le ronron du train des employés de l'usine Peugeot toute proche. Crise de l'automobile et chômage technique. «On a fait un choix sportif et économique en ne renouvelant pas les fins de contrat. L'effectif était trop fourni, et on veut miser sur les jeunes de notre centre de formation.» Précisons ici que la dépression économique touche très (très) indirectement le football pro. Le salaire moyen d'un joueur de L1 atteint les 47.000 euros net par mois, le plafond est crevé chaque année. Le véritable impact est ailleurs: sur les effectifs pléthoriques.

Entre les saisons 1993-94 et 2008-09, l'effectif moyen d'un club professionnel (L1 et L2) est passé de 19 à 27 joueurs. Jusqu'en 2000, le nombre de contrats professionnels était limité à 23 pour les clubs de L1 et à 20 pour les clubs de L2. La règle a joyeusement sauté lors des années folles, le vestiaire à 35 étant souvent allègrement rempli. Mais le bal est aujourd'hui terminé et on essaie, tant bien que mal, de réduire les groupes pros. Moins on est de fous...

A l'issue de la saison 2008-09, près de 250 joueurs sont donc "libres". Sur un total de 1.100 pros français. Une grosse poignée l'a voulu, histoire d'aller faire fructifier leur capital ailleurs. Ces chômeurs volontaires ont souvent des noms ronflants: Yohann Pelé, Bolo Zenden (le Marseillais aux 265.000 euros bruts mensuels), Sylvain Wiltord, Camel Meriem (l'un des ex-futurs Zidane). Un pari, sachant que le téméraire peut se blesser ou être placardisé en cours de saison: «C'est ce qui s'est passé cette saison sur les deux derniers mois, où, du jour au lendemain, je n'ai pas joué, explique le Stéphanois Geoffrey Dernis, qui avait envoyé paître ses dirigeants, verts de rage, dès le printemps 2008. Après, c'était un risque à prendre. Et les autres clubs ne sont pas fous. Ceux qui étaient censés venir me voir évoluer, quand on leur disait que je ne jouerai pas parce que j'étais en fin de contrat, ils le comprenaient très bien. Ils savaient que Saint-Etienne préparait l'avenir, et que moi, je n'étais pas l'avenir...» Les joies des ressources humaines appliquées au football.

Du stage UNFP aux Assedic

Sur nos 250 bonshommes en fin de contrat, «une centaine va éprouver des difficultés à retrouver du travail, explique Jean-Marc Amorfini, vice-président de l'UNFP. Principalement des joueurs de L2, à qui on va essayer de proposer des contrats fédéraux dans des clubs amateurs couplés à des possibilités de reconversion. Mais il en restera une petite trentaine sur le carreau cet automne.» Les gaillards de L1, eux, connaissent plus d'occasions de se recaser, en Ligue 2 justement, et à l'étranger. Les quotas de chômeurs n'ont pas explosé ces dernières années. «Ce qui a changé, c'est l'âge des footballeurs concernés, précise Amorfini. La fourchette, avant, oscillait entre 28 et 33 ans. Maintenant, elle se situe entre 25 et 30 ans. On a pas mal de jeunes qui n'ont plus de perspectives, et cela nous inquiète.»

L'UNFP propose chaque printemps de s'inscrire à son stage estival. Préparation physique, matches amicaux (contre Monaco et Lens en juillet), conférences sur les thèmes «comment se créer un réseau? Comment passer des diplômes sportifs?», rencontre avec des footballeurs qui ont créé leur entreprise (comme l'ancien Bleu Martin Djetou, qui a ouvert un salon de beauté en Alsace avec sa femme après une fin de carrière chaotique), et même obtention du brevet de secouriste. Les débuts du séjour sont rarement aussi animés que dans une soirée avec Cristiano Ronaldo.

«Les premiers jours, chaque joueur est dans son coin, se demande pourquoi il est là, reste discret, explique Philippe Lafont, un des formateurs. Il faut recréer une ambiance de groupe, des solidarités. Cela se fait doucement. Et puis chacun se rend compte qu'il ne pourra retrouver un club que dans le collectif. Cela ne sert à rien pendant les matches de faire son numéro individuel, de dribbler toute l'équipe adverse.» Lafont est fier de citer David Martot, «qui a passé trois semaines en stage avec nous l'été dernier, avant de rejoindre Vannes et d'être titulaire en finale de la Coupe de la Ligue fin avril

Mais le coup de Martot ne se répète pas toujours. Et il faut parfois aller s'inscrire aux Assedic. Au chômage entre juin et novembre 2004 (long tunnel de transit entre Nantes à Angers) Jocelyn Gourvennec se souvient bien d'une période qui n'a «pas été marrante à vivre. Et ce même si j'avais pris les devants côté financier, car il n'est pas évident de passer d'un salaire de footballeur pro en L1 à une indemnité de chômage. J'ai réussi à tenir le coup grâce à ma famille, mes proches qui sont restés derrière moi. Psychologiquement, il faut éviter de se poser trop de questions, de se dévaloriser». Le footballeur pro au chômage perçoit 57 % de son salaire net. Bien souvent, il touche de fait le seuil maximal, la somme de 6.000 euros, et... basta: «L'ANPE n'a rien à nous proposer, explique Hassan Ahamada, ancienne promesse du FC Nantes qui a dû s'inscrire en juillet 2006. On doit juste les informer quand on retrouve un club.» Et cela donne une scène cocasse dans l'antenne nantaise du Pôle emploi avec son interlocuteur.

- «Quels sont vos aptitudes monsieur Ahamada ?»

- «Taper dans un ballon et faire lever les foules (sic).»

- «Oui, et sinon ?»

- «Bah, c'est mon métier, j'ai arrêté les études en 1ère STT.»

Chômeur et incompris.

Les rois de la débrouille

Hassan Ahamada n'a décroché que des piges depuis 2006, mais pas de contrat intéressant (deux ans au moins). Et pour la 3e saison consécutive, il se retrouve libre comme l'air cet été. «Cela m'embête un peu pour ma femme et mes deux enfants, qui doivent bouger tout le temps. Et cela ne va pas être facile de convaincre un club avec une telle instabilité de carrière. Mais je crois en moi, et je sais que je ne suis pas à plaindre.»

La fin de contrat présente tout de même plusieurs avantages de taille. Des clubs comme Montpellier, tout juste promu en L1, investissent dans le créneau (déjà trois fins de contrat recrutés). «On traite d'hommes à hommes, il n'y a pas de club pour interférer, bloquer le transfert, explique Valéry Mézague, joueur de 25 ans. Les entraîneurs appellent directement pour prendre des nouvelles. Il faut juste éviter de partir en vacances!»

Après six mois à Châteauroux, Mézague envoie désormais son curriculum vitae aux clubs, aux agents et même aux journalistes sportifs (on ne sait jamais). Slate.fr vous a dégotés ici quelques CV remontant à la saison 2005-06. Rudimentaires, mais les détails (l'espagnol comme seconde langue vivante, le poker, la sortie en boîte ou le football comme hobbies) sont de toute façon superflus. On appréciera quand même les commentaires de l'agent sur chaque document : «Bon buteur, monte en puissance!» (Amaré Diané, qui devait ensuite rejoindre le Paris-SG); «Très bons dans les duels, il apporte souvent une solution offensive» (Rod Fanni, devenu depuis international tricolore).

La distribution de CV réserve parfois de belles surprises. Econduit l'été dernier par Nancy après avoir grandi dans le centre de formation lorrain, Allan Nyom, 21 ans, a vu son profil tomber sur le bureau du directeur sportif d'Arles, équipe de National. Une belle saison en Provence et ce défenseur aux faux airs de Thuram file tout droit à l'Udinese, une des équipes historiques de la Série A italienne, pour un bail de cinq ans. Et une autre ligne sur son CV.

Petite nouveauté, des footballeurs sont prêts à baisser leur salaire pour rester dans leur club, comme Bryan Bergougnoux à Toulouse. «Mais c'est encore rare, explique l'agent Bernard Gardon. Vous, vous accepteriez de baisser votre salaire au milieu ou en fin de carrière? Idem pour les joueurs. Après, c'est à l'entourage du joueur de l'aider à avoir des certitudes. Quel est son vrai niveau? Est-ce qu'accepter un peu moins d'argent et jouer tous les matches en Ligue 2 n'est pas plus enrichissant que de rechercher un niveau égal de salaire dans un club de L1 où on fera banquette?»

Mettre un mouchoir sur ses prétentions salariales pour mieux rebondir sportivement. Faire le bon choix de carrière pour durer. Les clubs, eux, ne changeront pas de sitôt: «J'ai été dirigeant à Lille, je sais comment ça se passe, conclut Gardon. On convoite toujours ce qu'il y a chez le voisin.» La valse des précaires va continuer. Cristiano Ronaldo, lui, vient de s'acheter une Ferrari rouge 599 GTB Fiorano à 225 000 euros et d'arriver à Madrid.

Mathieu Grégoire

Image de une: CC Flickr Tranchis