Slatissime

Luxo, la lampe de bureau devenue égérie Disney

Elodie Palasse-Leroux, mis à jour le 24.09.2013 à 10 h 12

La Luxo a marqué deux fois son époque, à 50 ans d'intervalle. Une lampe mythique dans l'histoire du design industriel devenue mascotte chez Pixar, nommée aux Oscars, puis l'enjeu d'une bataille juridique: une histoire d'arroseur arrosé, ou plutôt de copieur copié.

En 1986, un film d'animation se voit, pour la première fois, nommé aux Oscar. «Luxo Jr.» est le travail de John Lasseter et de son équipe au sein de Pixar, jeune studio d'animation récemment racheté par Steve Jobs. Avant d'être rebaptisé, Pixar s'appelait LucasFilms Graphics, entreprise fondée par George Lucas en 1975 afin de réaliser les effets spéciaux de sa saga Star Wars

Lasseter, qui a débuté chez Disney en 1979 aux côtés de son ami Tim Burton, travaille nuit et jour, sac de couchage installé sous le bureau, pour présenter le film lors de la conférence SIGGRAPH (Special Interest Group on GRAPHics and Interactive Techniques) à Dallas cette même année.

Son film d'animation, réalisé avec peu de moyens, dure à peine plus de deux minutes. Il en faudra moins pour déclencher les acclamations du public. «Les gens se sont levés et ont applaudi, avant la fin. Et j'ai réalisé que certaines limitations –une caméra fixe, pas d'illustration de fond– avait incité les spectateurs à se focaliser sur les personnages», se remémore le producteur dans un entretien daté de 2011.

Lesdits personnages sont deux lampes de bureau, quasiment identiques, distinguées par une différence de taille: une lampe Luxo, grand classique du design industriel, et sa version miniature. En panne d'inspiration, Lasseter a fini par porter son attention sur la lampe de travail posée sur son propre bureau. Celle qui est là depuis toujours, et qu'on ne remarque plus. Puis un de ses collaborateurs, venu présenter son nouveau-né, fournit sans le savoir à Lasseter la pièce manquante.  

«J'ai remarqué à quel point les proportions de la tête de l'enfant étaient différentes de celle de son corps –un écart d'échelle qui le rendait justement mignon. Alors, j'ai regardé ma lampe, et me suis demandé à quoi elle ressemblerait dans sa version "bébé".»

Son projet de fin d'études au California Institute of the Arts s'intitulait déjà «The Lady and the Lamp». Le souvenir d'un Mickey «apprenti sorcier» maladroit dans Fantasia (1940), grand classique de l'anthropomorphisation dans les dessins animés, est encore frais dans l'esprit de Lasseter. Les deux lampes sont muettes, dépourvues de traits, mais l'équipe de Pixar parvient à leur insuffler vie.

«Jim Blinn, un vrai pionnier de l'image de synthèse, s'est approché et m'a dit: “John, j'ai une question pour toi.” J'ai cru qu'il allait me parler algorithme, self-shadowing, ou un truc du genre. Mais il me demande: “La lampe-parent, c'était son père ou sa mère?” Cette simple question m'a soudain fait réaliser que nous avions franchi une étape nouvelle dans l'histoire de l'animation. Ce qui intéressait les gens, c'était l'histoire et ses personnages –et non le simple fait qu'elle avait été générée à partir d'un ordinateur.»

Logo Pixar (copyright Disney-Pixar)

La lampe et sa petite balle deviennent les mascottes officielles du studio Pixar, qui intègre l'animation au générique de ses films –et à son logo: la Luxo remplace le «i» de Pixar (après l'avoir joyeusement écrasé). Luxo Jr est même invité à jouer son propre rôle dans Toy Story. Une vidéo publiée fin août et découverte cette semaine sur certains sites technos en raconte d’ailleurs l’évolution.

En avril 2006, Disney rachète Pixar, catapultant John Lasseter directeur de la création de Pixar et des Walt Disney Animation Studios. Lasseter est également chargé d'imaginer de nouvelles créations pour les parcs Disney, à travers la Walt Disney Imagineering.

En juin 2009, une animatronique de Luxo Jr fait ses premiers bonds officiels au Walt Disney World, en Floride. Une version géante accueille les visiteurs au siège des studios Pixar. Près d'un quart de siècle après son apparition, la créature de Lasseter affiche une cote de popularité à faire pâlir Mickey. Disney-Pixar en profite pour lancer sur le marché un coffret collector, en série limitée, comprenant DVD et Blu-Ray du film Up (Là-haut, succès Pixar de 2009), accompagné d'une petite lampe Luxo Jr.

Le public se rue dessus, et le couperet tombe: Luxo attaque le studio d'animation. Le 3 septembre 2009 débute une nouvelle saga, d'ordre judiciaire cette fois: «Luxo AS v. The Walt Disney Company et al».

Le bundle qui a mis le feu aux poudre: édition spéciale «Up» et lampe Luxo Jr, copyright Disney-Pixar (2009)

La marque Luxo, rappelle la plainte déposée, est présente aux Etats-Unis avec sa lampe L-1 depuis 1939. Pas moins de 25 millions d'exemplaires ont été vendus, et l'une des ses variantes a fait son entrée dans la collection de design du MoMA de New York.

Grisés par le succès obtenu par l'attendrissante bouille de la Luxo Jr, les pontes de Disney-Pixar en ont oublié de demander à Luxo la permission de commercialiser une petite lampe à leur tour. Qui plus est, s'insurge-t-on chez Luxo, celle-ci s'avère de piètre qualité –un détail de poids, qui pourrait faire de l'ombre à la marque norvégienne, réputée pour avoir investi des millions de dollars dans son département de recherche & développement pour améliorer chaque modèle de ses luminaires.

Trio de lampes Luxo L-1 édition spéciale Le Corbusier (70e anniversaire de la Luxo) – copyright Luxo Glamox

La plainte est annonciatrice d'un combat façon David contre Goliath: les regards se tournent vers la Glamox-Luxo, une entreprise européenne jusqu'alors peu ou prou inconnue des aficionados de Disney. Ceux-là découvrent ainsi le nom du véritable père de la Luxo, Jac Jacobsen, mort en 1996. Jacobsen n'avait rien contre un brin de saine compétition, au contraire («La concurrence est une bonne chose, cela nous aide à faire mieux connaître le produit»), mais l'homme avait lui-même su faire la différence entre contrefaçon et hommage.

Jacob «Jac» Jacobsen, père de la lampe Luxo, elle-même inspirée de la lampe Anglepoise (copyright Luxo-Glamox)

Né avec le siècle, Jac Jacobsen est ingénieur dans le secteur l'industrie textile, spécialisé dans les machines-outils pour les ateliers de confection. En 1936, il reçoit depuis la Grande-Bretagne un ensemble de machines à coudre, accompagné de lampes d'atelier au long bras articulé, qui lui  évoquent une grue. Les luminaires sont l'invention d'un certain Carwardine, concepteur de systèmes de suspension pour voitures.

En 1932, George Carwardine (1887-1948) a déposé le brevet d'un ressort étirable dans toutes les directions, dont il a eu l'idée d'équiper une lampe inspirée des mouvements d'un bras humain. La fameuse lampe Anglepoise est née en 1934.

Deux ans plus tard, le modèle 1227 est introduit, toujours équipé de quatre ressort mais monté sur une base de style Art déco, plus élégante.

Jacobsen obtient de la société Terry & Son, qui avait fabriqué la lampe pour Carwardine, l'autorisation de distribuer l'Anglepoise 1227 en Norvège et en acquiert 500 exemplaires. Le modèle de base est alors modifié par l'ingénieur-designer norvégien, pour donner naissance à la L-1.

La lampe Anglepoise de George Carwardine est considérée comme une icône du design britannique: elle figure même sur un timbre poste en lieu et place de sa majesté la Reine Elizabeth (copyright Royal British Mail).

Bureaux, ateliers de confection, hopitaux ou école, la L-1 s'impose en Norvège, et bientôt plus loin, beaucoup plus loin: «tant et si bien», détaille Brigitte Durieux dans l'ouvrage Objets cultes du mobilier industriel, «qu'elle semble oblitérer l'existence de l'Anglepoise: dans les années 1940, Luxo emporte le monopole des lampes de travail en Europe et aux Etats-Unis». Jusque sur le bureau de John Lasseter, autorisé, en 1986 par Jacobsen à utiliser la L-1 dans son court métrage d'animation.

2009: épilogue, fin ouverte

L'affaire est classée au début du mois de novembre 2009, deux mois après le dépôt de la plainte. A l'amiable, évitant ainsi un procès dont les détails auraient été connus du monde entier. Luxo Jr, subitement disparu, n'est jamais revenu chez Pixar, pas plus qu'au Walt Disney World resort de Lake Buena Vista, en Floride.

Seuls subsistent son avatar animé et la question des fans: mais pourquoi donc Pixar et Luxo n'ont-ils jamais joint leurs efforts pour commercialiser une lampe Luxo Jr de qualité? 

Nombre de fans ont su fabriquer leur propre réplique de la lampe Luxo ou de la Luxo Jr: croquis détaillé, copyright Instructables

Elodie Palasse-Leroux

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