Monde

Benyamin Tsedaka, le bon Samaritain

Raphaël Czarny et Hélène Goutany, mis à jour le 27.09.2013 à 15 h 14

Sa communauté, l'une des plus anciennes du monde, ne compte plus que 700 personnes, entre Israël et Palestine. Et le journal qu'il dirige, réalisé tous les quinze jours à la photocopieuse, assure la médiatisation de leur actualité, en quatre langues. Le plus petit bimensuel du monde évoque pèle-mêle les mariages, les naissances, les ouvrages publiés par son rédacteur en chef. Et, parfois, le conflit.

Benyamin Tsekada

Benyamin Tsekada

Pour connaître Benyamin Tsedaka, commencez par le demander en ami sur Facebook. Vous vous rendrez compte que l’un des principaux leaders de la communauté samaritaine et rédacteur en chef de AB-The Samaritan News –sans doute le plus petit bimensuel en quatre langues du monde– est fan de Rambo, Seinfeld et Manchester United. Mais également qu’il écrit des poèmes en hébreu, «principalement consacré aux relations humaines». Enfin qu’il s’est bien éclaté avec ses potes à Gérone, petite ville catalane dans laquelle le choeur samaritain d’Israël, fondé dans les années 1980, s’est produit durant la dernière semaine de juillet. 

Sinon, rendez-vous à Holon, dans la banlieue de Tel-Aviv. La moitié de la communauté samaritaine y vit depuis les années 1950. Autour de la rue Ben Amram, un petit pâté de maison.

Ici, les plaques des rues sont toujours en trois langues. Mais l’écriture araméenne a remplacé l’arabe. Une synagogue fait face à des bennes de poubelles. Une petite épicerie tenue par une immigrée russe, enceinte jusqu’aux yeux, mais qui continue à travailler. Trois immeubles, dont les appartements sont réservés aux jeunes couples de la communauté.

Derrière une ruelle, la maison de Benyamin Tsedaka. Mais appelez-le Benny.

Benny est le représentant officieux de la communauté. A près de 70 ans, le petit-fils du leader religieux de la communauté samaritaine d’Israël continue d’éditer, toutes les deux semaines, le bimensuel local: AB-The Samaritan News. Un journal par et pour la communauté samaritaine, rédigé en hébreu, arabe, araméen et anglais, qui traite principalement de l’actualité des mariages et naissances samaritaines, imprimé sur des photocopieuses et dont la pagination varie de 50 à 120 pages. Et introuvable en kiosque, bien sûr. 

Ces dernières années, les lecteurs ont pu (re)découvrir des reportages exclusifs sur Pâques, au mont Garizim. Des considérations sur l’essor commercial depuis la levée des barrages en Cisjordanie, qui permettent aux Palestiniens de se fournir en alcool chez les Samaritains. La longue nécrologie de la mère du rédacteur en chef lui-même (sobrement intitulé «La mort d’une femme d’éducation, une mère et une épouse dévouée, la plus chère personnalité de Holon»). Des chroniques historiques et religieuses: «Qui est responsable de la destruction de Jérusalem?», où l’auteur cite ses propres ouvrages, et les illustre avec des peintures de sa femme, le tout suivi d’un article sur le jubilée de la Reine d’Angleterre.

Les photos ont aussi une place importante dans le journal, comme ce reportage sur deux jeunes filles texanes dans la partie hébraïque du journal. La légende y indique que «Tamira et Dana rêvent de donner 12 enfants à un homme samaritain».

«Gardiens professionnels de la tradition»

Le journal est créé en 1969 par Benny, d'après l'idée de sa femme. Le premier numéro d’AB fait deux pages. Le second, quatre pages. Le troisième, six pages. En décembre 2014, cela fera 44 ans qu'il existe. Un journal « consacré uniquement aux Samaritains.

«Rien sur Pompidou, rien sur Obama. Juste les Samaritains.»

Un journal dont le but affiché est «de rendre meilleure la communauté». La ligne est simple: 

«Notre tradition a plus de 3.000 ans. Et aujourd’hui, il y a cette vague de nostalgie, qui fait que les gens veulent revenir à leurs racines. Or nous sommes les seuls à pouvoir vous montrer le passé.»

Benny désigne un tableau représentant un groupe en prière, habillés en costume traditionnel, toge blanche et petit chapeau rouge:

«Ce n’est pas une image du passé. C’est notre habit de fête. Encore aujourd’hui. Nous sommes des gardiens professionnels de la tradition.»

En 2003, petite révolution: AB devient un hebdomadaire. Un changement de format qui sera de courte durée. Deux ans plus tard, on revient à la formule bimensuelle. Trop de boulot pour Benny, le principal journaliste, également chargé des traductions, de la correction, de la mise en page et du portage.

Le deuxième étage de sa maison a été transformé en petit atelier de patron de presse amateur: deux iMac, InDesign pour la mise en page, Photoshop pour les photos. Une toute nouvelle photocopieuse dans le couloir. Et des tonnes de journaux, jusque sous l’escalier, à côté des jouets du petit-fils.

«Avant, le journal était imprimé à l’extérieur. Mais c’était moins cher de l’imprimer à domicile.»

Le modèle économique de AB-The Samaritan News est simple: le journal est donné gratuitement aux deux cents familles de la communauté samaritaines. Qui, en échange, y écrivent. Selon les estimations de Benny, environ 350 personnes ont publié à un moment dans AB. Soit la moitié de la communauté:

«Je suppose que c’est la plus grande participation à un journal de l’histoire.»

Chez AB, personne n’est rémunéré. Tout l’argent gagné est réinjecté. Pas de publicité, mais des subventions de l’Etat, et des dons privés. Le titre tenu en famille, par Benny et son frère:

«Car les grands journaux, c’est des familles, ici avec Haaretz, Maariv et Yediot, aux Etats-Unis avec le New York Times. Quand vous faites les choses en famille, vous savez que cela va continuer.»

Grâce aux réseaux sociaux, il est devenu bien plus simple d’écrire dans AB. Car tout vient de Facebook. 

«J’écris mes articles sur Facebook. Comme le cercle de mes amis est moins important que le cercle de mes lecteurs, ça me permet d’avoir un premier avis. C’est du journalisme coopératif.»

Et Benny fait feu de tout bois: les messages privés de ses amis, les photos de mariages publiées sur le réseau social, ses réponses aux questions des lecteurs... Un copier-coller et c’est publié. Le journal est porté aux familles de Holon, qui habitent toutes dans le quartier, depuis que les Samaritains y ont été invités, en 1956, par le Président israélien Ben-Zvi. «Un vrai bon samaritain», lâche Benny, en montrant une photo où Ben-Zvi pose avec son grand-père, Yefet Tsedaka.

«On s’habitue à dormir trois heures par nuit»

L’autre moitié de la communauté vit à côté de Naplouse, à Kiriat Luza au nord de la Cisjordanie occupée, sur le mont Garizim. Le lieu saint de ces «Israélites de Samarie», pour qui c’est ici, et non à Jérusalem que la Bible situe la tentative ratée d’exécution d’Isaac par son père Abraham.

Benny leur apporte la bonne parole dans le coffre de sa voiture tous les mardis, lorsqu’il vient pour deux jours se détendre dans sa maison de vacances. C’est un chauffeur de taxi qui se charge de livrer les familles.

«Et je le paye hein, insiste Benny. Mais pas cher!»

Au-delà de ce cercle communautaire, AB s’adresse à tous les passionnés de la culture samaritaine. Ils sont 1.800 qui tous les ans règlent environ 200 euros leur abonnement pour se tenir au courant des évènements marquants de la communauté: outre les naissances et les mariages et les fêtes religieuses, on pourra tout savoir de l’actualité du rédacteur en chef, auteur d’environ 110 livres jusqu’ici. En même temps, Benny dort peu:

«Moi aussi j’ai commencé comme vous, à dormir huit heures, dix heures par nuit. Mais les charges changent tout ça. On s’habitue à dormir trois heures par nuit. Ça vous passe.»

«Pas de checkpoint pour les Samaritains»

Il s’occupe désormais à temps plein de son journal. Avant sa retraite, il a cumulé pendant 25 ans ses fonctions de rédacteur en chef avec un poste à l’agence juive, chargée de l’immigration des juifs de la diaspora en Israël.

Ironique pour le représentant d’une communauté que le Shass, parti ultra-orthodoxe israélien, considère comme non-juive. Mais Benny s’en moque.

«Le Shass, on peut vivre sans eux. Ils détestent parfois plus les juifs que les Samaritains. Ils ont leur tradition. Et nous avons les nôtres. Et au fond, c’est la seule différence entre les Samaritains et les juifs. Des différences de tradition. Pour nous, il n’y a que les cinq premiers Livres de la Bible. Pour les juifs, il y en a un peu plus... A la fin, nous prions tous le Dieu d’Israël.»

Et les Samaritains, contrairement à la plupart des étudiants des écoles talmudiques, s’astreignent à faire leur service militaire.

«Personne n’y échappe. Et on en est fier. Moi, j’étais dans l’aviation. Grâce à cet effort, l’Etat nous considère comme plus juifs que les juifs. Ce qu’on leur donne, c’est la fidélité. Ce qu’on leur demande en retour, c’est des facilités.»

Des facilités, les Samaritains en ont obtenu. Trois fois par an le foyer israélien de la communauté doit se rendre sur le mont Garizim, pour les fêtes de Pessar, Shavouot et Soukkot. Entre Holon et Kiriat Luza, il y a un mur et des checkpoints. Mais pas pour eux. 

«Il n’y a pas de checkpoint pour les Samaritains.»

Le consul anglais et Yasser Arafat

La politique a une place importante dans AB-The Samaritan News.

«Les Samaritains sont libres de s’engager dans un parti. Mais je leur conseille, et je l’écris, de ne pas trop s’engager quand même. Pour vivre tranquille des deux côtés.»

La situation particulière de ce petit ensemble de descendants d’un peuple qui a compté jusqu’à 1,5 million de membres au milieu de l’antiquité incite à la prudence. La communauté a failli disparaître au début du XXe siècle, et n’a survécu qu’à travers les mariages mixtes dont Benny, petit-fils d’une juive d’Odessa, peut témoigner. 

Lui, le Samaritain né à Naplouse, est marié à une juive de Roumanie. Depuis un siècle, la communauté a failli disparaître par essoufflement démographique. Les Samaritains sont donc obligé de chercher des femmes à l’extérieur. Et consanguinité oblige –le taux d’handicapés frôle les 12%– des tests génétiques sont effectués lorsque les deux conjoints sont samaritains.

En ce qui concerne Benny, il a demandé l’autorisation d’épouser sa femme au grand-prêtre de la communauté.

«Pour qu’une femme nous rejoigne, outre l’observation des cinq livres de Moïse, il faut deux choses: qu’elle soit intelligente, et qu’elle soit belle. Il y a tant de poissons dans la mer, pourquoi choisir le plus laid?»

En plus d'être philosophe, Benny est le porte-parole de sa communauté. Il s’est déjà rendu au Parlement européen, à la Chambre des Communes et au Sénat américain. Dans les années 2000, alors que l’intifada rendait compliquée la circulation des Samaritains israéliens vers Kiriat Luza, il a fait appel au ministère des Affaires étrangères britannique. Le ministère a ensuite demandé à son consul à Jérusalem de parler à Yasser Arafat, président de l’Autorité palestinienne. 

«Et Arafat s’est dit: “une si petite communauté, et les super-puissances s’y intéressent! Il faut que je m’y intéresse aussi!” Et il a ordonné à ses services de sécurité d’accueillir les Samaritains à ces occasions-là. Et surtout, de bien assurer leur sécurité.»

Benny se marre. 

«On a transformé notre faiblesse numérique en pouvoir politique.»

Libre circulation avant tout

Pour les Samaritains de Palestine, la situation aussi a été compliquée. De nationalité jordanienne jusqu’en 1967, –«et ils l’ont gardée, parce que les Samaritains sont les bienvenus à Amman», ils ont fini par obtenir en 1996 la nationalité israélienne. Ce qui leur évite désormais d’avoir à montrer patte blanche et permis spécial pour rendre visite à leurs cousins, de l’autre côté du checkpoint.

«Certains Samaritains travaillent ici, et rentrent le soir à Naplouse. Et avec les papiers israéliens, ils peuvent voter aux élections ici. Et de l’autre côté aussi.»

Si la politique des quotas a longtemps permis à la communauté de voir siéger un de ses représentants au Conseil national de Palestine, aucun Samaritain n’a jamais pris place au sein de la Knesset, le Parlement israélien. 

Mais Benny incite à la prudence.

«Nous ne devons pas dire que nous soutenons les Israéliens ou les Palestiniens. Nous ne sommes pas d’un côté du pont ou de l’autre. Nous sommes le pont.»

Les Samaritains gardent la tête froide, au sein de ce grand bazar proche-oriental dans lequel ils ne représentent même pas 700 électeurs. Lorsqu’on lui parle Etat bi-national, frontières de 1967 ou libération des prisonniers palestiniens, Benny rappelle les priorités:

«Tout ce dont on a besoin, c’est de libre circulation. Laissons les autres se casser la tête. Débrouillons-nous avec ce qu’on a. C’est ce que je dis dans le journal.»

Benny éteint Facebook. A un Brésilien qui lui demandait comment rejoindre la communauté, il vient de répondre:

«Continue de pratiquer comme je te l’ai indiqué. Travaille, ou étudie, pour rester indépendant.»

Le long des escaliers, des photos de Samaritains sous des tentes, en prière ou en études ornent le mur.

Ses petits-enfants travaillent leurs mathématiques en attendant la demi-heure quotidienne de cours d’araméen, et avant de passer aux dessins animés.

«Je vis selon un principe simple: Etendez vos jambes en proportion de la taille de votre lit. Pas plus, pas moins. Et essayez d’être en paix avec les autres. Ai-je conclu une bonne paix avec vous?»

Raphaël Czarny et et Hélène Goutany (texte et photos)

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