Contrôle des armes: pourquoi la fusillade du Navy Yard ne changera rien

Un officier de l'US Navy devant un mémorial aux victimes de la fusillade. REUTERS/Jonathan Ernst.

Un officier de l'US Navy devant un mémorial aux victimes de la fusillade. REUTERS/Jonathan Ernst.

Les partisans d'un contrôle accru des armes à feu manquent d'un projet de loi et de crédibilité, leurs adversaires sont bien organisés et les débats budgétaires vont accaparer l'attention de Washington.

Il y a à peu près cinq mois, juste avant que les Républicains du Sénat américain ne fassent obstruction au projet de loi de dernière minute sur le contrôle des armes à feu proposé par les sénateurs Joe Manchin (Virginie-occidentale, Démocrate) et Pat Toomey (Pennsylvanie, Républicain), un membre de l’administration Obama a tenté de me convaincre que tout n’était pas perdu. La tentative d’arracher une loi juste après la tuerie de Sandy Hook, disait-il, n’était que le début d’un processus. Si cela devait échouer, cela échouerait. Ses défenseurs seraient prêts à la prochaine tuerie.

Cette théorie, pour imprudente qu’elle fût politiquement, était largement partagée. Et aussi profondément imparfaite. Après l’échec de la tentative de Toomey en avril, son porte-parole avait suggéré, impuissant, qu’il «faudrait un changement d’ambiance pour que l’issue soit différente». Mardi dernier, Toomey a déclaré que la tuerie du Washington Navy Yard n’avait ému personne. «Le Sénat a évoqué cette question et il nous a manqué cinq voix», a-t-il constaté. «Il n’apparaît pas clairement que cette tragédie change suffisamment l’ambiance pour donner un résultat différent.»

Spoiler: rien ne va changer! Il faudrait au moins que l’un des membres les plus populaires du Congrès reçoive une balle en pleine tête pour l’ébranler et le faire se prononcer sur une loi sur le contrôle des armes à feu. Ce qui s'est produit il y a deux ans et demi.

Certes, le massacre de Sandy Hook a bouleversé la politique de contrôle des armes à feu et mis un terme à des années de détente entre la NRA et des Démocrates apeurés. Mais s’il a débouché sur de nouvelles lois restrictives dans quatre États, 18 autres ont voté des lois qui le sont moins qu’avant, dont la plupart permettant le port d'armes cachées dans des lieux où la pratique était interdite auparavant. Et il a également conduit à la défaite, orchestrée par la NRA, de deux sénateurs démocrates dans le Colorado, le seul État de l’Ouest à avoir voté des restrictions.

1. Les partisans du contrôle des armes à feu n’ont pas de projet de loi tout prêt à proposer

En tout cas, pas de loi qui aurait empêché la fusillade au Navy Yard.

Nous savons à présent qu’Aaron Alexis s’est rendu dans une armurerie de Virginie samedi dernier, qu’il a essayé un fusil semi-automatique AR-15, qu’il a voulu l’acheter mais en a été empêché par une loi de l’État qui interdit la vente de ce genre d’armes à des non-Virginiens. Alexis a acheté un fusil de chasse, ce que la loi l’autorisait à faire (ainsi que quiconque aux antécédents vérifiables) sans permis.

» A lire: notre dossier sur la fusillade du Washington Navy Yard

Rien dans le projet de loi Manchin-Toomey n’aurait changé quoi que ce soit à la donne. Personne depuis la fusillade n’a proposé de loi qui rendrait plus difficile l’achat d’un fusil d’assaut. Oubliez cette idée —il est quasiment gravé dans le marbre que les gens doivent acheter des fusils s’ils veulent décourager les bandits.

2. Les activistes pro-armes à feu savent ce qu’ils font

Il n’a fallu que quelques nanosecondes aux conservateurs pour élaborer une théorie autour de la fusillade du Navy Yard: Aaron Alexis aurait été arrêté tout de suite si Bill Clinton n’avait pas restreint le port d’armes sur les bases militaires. Gun Owners of America, le groupe que les journalistes appellent quand la NRA ne répond pas, a immédiatement mis cet argument en avant.

Le Media Research Center a trouvé un homme dont le fils était présent «à la caserne de la marine au Navy Yard lundi» et qui déplore le fait qu’ils auraient pu abattre Alexis «s’ils avaient eu des munitions». Le conservateur John Lott, auteur de More Guns, Less Crime («Plus d’armes, moins de crimes»), expert pro-armes à feu toujours prêt dès la moindre éruption de violence, a passé les trois derniers jours à poser des questions dans ce genre:

«Si le tueur du Navy Yard a pu accéder à une base militaire en utilisant la pièce d’identité de quelqu’un d’autre, comment des vérifications d’identité auraient-elles pu l’empêcher d’acheter un fusil?»

Nous n’avons pas encore entendu émerger beaucoup de critiques des «jeux vidéo violents», mais comme le tueur de Sandy Hook Adam Lanza, Aaron Alexis était féru des jeux de console hyperréalistes qui permettent de cribler de balles des adversaires créés par l’ordinateur.

Les défenseurs des armes à feu, NRA incluse, ont un projet qui fonctionne, y compris lorsque le camp adverse se met en retrait. Le programme School Shield, réponse abondamment moquée de la NRA au drame de Sandy Hook, est en train de réussir tranquillement à installer des gardes armés devant les écoles et les campus.

3. Les partisans du contrôle des armes à feu ne savent pas ce qu’ils font

Le premier appel au contrôle des armes à feu post-Navy Yard est venu de la sénatrice démocrate de Californie Dianne Feinstein, auteure de nombreux et vains projets d’interdiction des fusils d’assaut. «Le Congrès doit cesser d’esquiver ses responsabilités et reprendre un débat sérieux sur la violence armée dans ce pays», a-t-elle réclamé lundi. «Nous devons en faire plus pour mettre un terme à ces morts incessantes.»

Le lendemain, interrogée par Politico, Feinstein a admis n’être «pas optimiste pour le moment» et ne pas imposer un vote parce que «je ne veux pas que nous perdions une fois encore».

Les Démocrates ne sont pas suffisamment crédibles pour menacer de voter une loi. Ils n’ont même pas la crédibilité suffisante quand ils en évoquent la nécessité.

Mardi sur MSNBC, Angela Giron, sénatrice du Colorado évincée par ses électeurs en raison de son soutien au contrôle des armes à feu a avancé qu'«il n’y aurait pas pu y avoir davantage de gens armés» au Navy Yard. C’est faux. La dernière martyre politique en date de la cause du contrôle des armes à feu vient sans le vouloir de donner une bonne raison de laisser les gens se rendre armés sur de plus nombreux lieux de travail.

4. Le débat sur le budget va accaparer Washington

La campagne pour le contrôle des armes à feu résultant du drame de Sandy Hook s’est imposée après qu’un Barack Obama fraîchement réélu et le Congrès avaient repoussé les discussions autour de la dette et des soins de santé jusqu’à l’automne —c’est-à-dire jusqu’à aujourd’hui.

Les conseillers de la Maison Blanche ont passé des semaines à tenter d’arracher des voix sur la Syrie et en faveur de Larry Summers, le candidat à la direction de la Fed soutenu par Obama, qui vient de se retirer de la course —finalement ils n’en ont pas eu besoin, ni pour l’un ni pour l’autre. A présent ils se tournent vers le vote, ce mois-ci, d'un budget provisoire.

Les conseillers démocrates du Sénat le formulent ainsi: qui veut rouvrir un nouveau front clivant à l’extrême dans une guerre partisane impossible à gagner alors qu’il est déjà engagé dans deux ou trois autres échauffourées?

Quasiment personne. La théorie du contrôle des armes «peut-être après la prochaine fusillade» n’est plus très loin de passer l’arme à gauche.

David Weigel

Traduit par Bérengère Viennot