Economie

Non, les retraités ne sont pas des privilégiés

Gilles Bridier, mis à jour le 07.10.2013 à 18 h 59

Les retraités passent parfois pour des nantis aux yeux des jeunes actifs qui craignent pour leur propre retraite. Fantasmes: il n’y a pas de gras chez les pensionnés du système.

REUTERS/Charles Platiau

REUTERS/Charles Platiau

Pour les plus jeunes des actifs, le constat est souvent sans appel: les générations qui les ont précédés et vivent aujourd’hui de leurs pensions se goinfrent allègrement sans se soucier du déficit chronique. Mais lorsqu’ils arriveront eux-mêmes à l’âge de la retraite, le système ne leur versera presque plus rien. A eux de se constituer une épargne retraite individuelle, tout en continuant de cotiser pour la répartition. Autrement dit, «payer deux fois» pour la retraite. Injuste.

De là à remettre en question ce système de retraite par répartition, dans lequel les cotisations des actifs servent à payer les pensions des retraités, il n’y a pas loin. Mais dans ce cas, c’est aussi la solidarité entre les générations, clé de voûte de la répartition, qui serait en péril. C'est pourquoi il y a un véritable danger à laisser véhiculer des fantasmes sur le niveau des retraites.

Le système est effectivement incapable actuellement de s’équilibrer, mais les véritables raisons sont ailleurs. En réalité, le système des retraites est tellement complexe que son fonctionnement n’est que très imparfaitement connu. Les idées reçues qui caricaturent la situation n’en circulent que mieux.

Un plafond à 1.543 euros par mois, une moyenne à 1.040 euros

Il serait impossible ici d’examiner en détail les 35 régimes de retraite qui existent en France compte tenu des différences à l’origine de l’opacité du système. On s’en tiendra donc à la branche retraite du régime général de la Sécurité sociale, gérée par la Caisse nationale d’assurance et qui représente plus de la moitié (54%) du total des retraites servies en France. Soit, en 2012, 101,5 milliards d’euros de prestations versées à 13,2 millions de retraités, pour un déficit de 4,79 milliards d’euros de ce seul régime.

Un rappel, déjà: lorsque toutes les conditions, d’âge et de durée de cotisation, sont remplies pour toucher une retraite à taux plein, le montant de la pension au régime général du secteur privé est fixé à 50% du salaire annuel moyen calculé sur les 25 meilleures années d’une carrière. Autrement dit, dans la plupart des cas, moins de la moitié des derniers salaires. Mais, pour la retraite de la CNAV, il existe un plafond: le salaire pris en compte dans le calcul ne peut dépasser le plafond de la Sécurité sociale, soit actuellement 3.086 euros. De sorte que la retraite de base de la Sécu est elle-même plafonnée, actuellement à 1.543 euros par mois. Quel que soit le salaire de référence.

Encore s’agit-il d’un montant brut. En net, on tombe à 1.350 euros. Pas de quoi bambocher, une fois déduites les dépenses contraintes de logement, d’alimentation, d’énergie et de téléphone.

Et tout le monde n’est pas à ce plafond, qui suppose un salaire supérieur à la moyenne française. Rappelons que le salaire moyen d’un actif, aujourd’hui, se monte à 2.438 euros selon la Caisse nationale des Urssaf (Acoss). Des spécialistes préfèrent se référer au salaire médian, évalué à 1.675 euros en 2010 d’après les dernières statistiques de l’Insee sur le sujet. Dans les deux cas, on comprend qu’un grand nombre de pensions de «Français moyens» une fois en retraite sont loin d’atteindre le plafond.

Ainsi, le montant moyen des pensions au régime général, pour des carrières complètes, s’est élevé en 2012 à 1.040 euros, précise la CNAV. Soit aux deux tiers du plafond.

Mais puisqu’il s’agit d’une moyenne, de nombreux retraités touchent des pensions moins élevées. Ils sont même plus de 420.000 à se situer en-dessous des 787 euros par mois du minimum vieillesse pour une personne seule et 1.222 euros pour un couple de retraités, et à toucher l’allocation de solidarité aux personnes âgées (Aspa) pour revenir à ces niveaux. On est bien loin, pour toutes ces personnes, de l’image de «nantis» parfois colportée.

Les complémentaires hors du débat

Certes, il y a les régimes complémentaires –à ne pas confondre avec les régimes spéciaux– qui viennent compléter les pensions du régime de base. Mais pas pour tout le monde.

Arcco, le régime de retraite complémentaire des salariés, concerne 11,6 millions de personnes (y compris les pensions de réversion touchées par les conjoints de salariés décédés). Globalement, pour les retraités concernés, ce complément porte en moyenne sur 305 euros par mois. Non négligeable, mais pas une fortune non plus: pour un retraité se situant aux niveaux moyens du régime de base et de la complémentaire Arcco, on parvient ainsi à 1.345 euros mensuels brut.

Avec l’Agirc, le régime complémentaire des cadres, les retraités passent au niveau supérieur puisque la moyenne de ce complément s’est établie en 2012 à 746 euros par mois. Mais seulement 2,6 millions de retraités (un pensionné sur cinq du régime général) en bénéficient. Et le système est relativement différent puisque l’Agirc est un système par points, que l’on accumule tout au long d’une carrière. Au moment de la retraite, c’est ce nombre de points multiplié par la valeur du point qui détermine le montant de cette complémentaire.

Cependant, les régimes Arcco et Agirc, en tant que complémentaires, n’interviennent pas dans le débat sur la réforme des retraites, qui concerne le régime général et l’ensemble des autres régimes de retraites servies par la Sécurité sociale (salariés agricoles, fonctionnaires, indépendants ou autres régimes spéciaux de la SNCF, de la RATP ou des collectivités locales...).

De la même façon, les suppléments de retraite que chaque Français peut se constituer en fonction de ses moyens et de ses anticipations n’entrent pas dans le débat sur la répartition. Les formules impliquant une épargne privée comme l’assurance-vie, le Perco ou le Perp ou toute autre support (comme la Préfon des fonctionnaires) ne manquent pas. Au total, l’Insee évaluait en 2010 à 3 millions le nombre de personnes ayant souscrit des produits d’épargne individuels. Mais on se situe alors hors du cadre professionnel.  

Certes, il existe des différences entre le public et le privé qui montrent que les fonctionnaires sont un peu mieux lotis que les salariés du privé, mais les écarts sont moins grands qu’on l’imagine souvent. Avec les régimes spéciaux, c’est l’équité qui n’est pas respectée, même si une lente harmonisation est en cours. Toutefois, les avantages à la retraite font en quelque sorte partie du contrat de travail; c’est à ce niveau que doit s’établir la négociation.

Un ratio démographique de 1,40

Reste le déficit chronique. Un ratio doit nous alerter: le rapport démographique du régime général, entre le nombre de cotisants et le nombre de retraités. 1,40: pour 10 retraités qui touchent des pensions, 14 actifs qui les paient. Deux fois moins qu’à la fin des années 1970! Effectivement, le fardeau est lourd pour les cotisants.

Comment résoudre le problème? La marge de manœuvre est infime si l’on cherche à réduire le montant des pensions. Déjà, les retraités sont sollicités pour financer la dépendance et largement impliqués dans la réforme présentée par Jean-Marc Ayrault. Alourdir les cotisations des entreprises et des particuliers? Là encore, on atteint des plafonds et les réactions de rejet chez les actifs seraient encore amplifiées.

Reste alors à augmenter le nombre d’actifs ou à réduire le nombre de pensionnés. Ce qui ne peut s’obtenir qu’en retardant le départ en retraite. L’allongement progressif des durées de cotisation, confirmé dans la nouvelle réforme mais forcément impopulaire, va dans cette direction.

Encore faudrait-il que le marché du travail n’exclue pas les seniors, c'est-à-dire que les entreprises conservent leurs salariés les plus âgés, surtout lorsqu’ils le souhaitent, en aménageant les fins de carrière. C’est alors toute une culture des seniors au travail qu’il faut réinventer dans les entreprises en France, après des décennies de plans sociaux et de licenciements économiques pour se séparer des salariés les plus âgés avant même l’âge de la retraite.

Gilles Bridier

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Journaliste
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