France 2, la chaîne qui est restée scotchée à l'année 1998

La nouvelle émission de France 2, avec Sophie Aram, ressemble à une émission de 1994.

La nouvelle émission de France 2, avec Sophie Aram, ressemble à une émission de 1994.

Il serait temps d'envisager quelques ajustements à la grille des programmes de la première chaîne du service public.

Cher France 2,

Il faut qu’on parle. Je te donne quand même un argent de poche non négligeable tous les ans. Une petite trentaine d’euros. Et toi, tu en fais quoi? Tu vas les siffler dans un tripot?

J’avoue que niveau programmes d’informations, ça va. (Je vais vous choquer mais je mets On n’est pas couché dedans, parce que je ne regarde que l’invité politique et que j’aime bien.) Infra-rouge, en général très bien. Et je ne peux que m’incliner très bas devant le génialissime Cash Investigation (Elise Lucet, épouse-moi). Mais à part ça, il serait temps d’envisager quelques ajustements.

Prenons ta grille de programmes quotidienne dans l’ordre de diffusion.

9h30: Amour, Gloire et beauté, diffusé depuis le 12 juin 1989. 

10h: C’est au programme, magazine de bien-être présenté par Sophie Davant depuis le 7 septembre 1998.

11h: Motus diffusé depuis le 25 juin 1990, le jeu auquel personne n’a jamais rien compris, et que de toute façon tu regardes parce que t’es tellement malade ou bourré que t’as oublié de zapper.

11h30: Les Z’amours diffusé depuis le 20 février 1995 (ils n’ont même pas été capable de diffuser la première le 14 février). J’ai rien contre Tex hein mais est-ce que ce programme mérite vraiment 18 ans d’antenne ?

12h: Tout le monde veut prendre sa place depuis le 3 juillet 2006, présenté par Nagui (on y revient plus bas).

14h: Toute une histoire diffusé depuis le 4 septembre 2006 (je vous rappelle que ça fait donc 7 ans que des gens viennent raconter leurs problèmes d’addiction au sexe avec leur cousin drogué dans cette dégénérescence croisée de Ça se discute et C’est mon choix).

Présenté par Sophie Davant qui fait donc la matinale avec un magazine de bien-être puis enchaîne sur l’après-midi avec le magazine du mal-être.

15h: Comment ça va bien! - Stéphane Bern. Une émission sur des sujets de fond comme: peut-on mettre des chaussures dorées quand on a les épaules qui tombent?

Je me permets un aparté pour signaler que je fais partie des 0,2% de la population française à plutôt bien aimer M. Bern, notamment ses émissions d’histoire. Mais malgré son fort capital sympathie à mes yeux, il faut dire les choses comme elles sont: Stéphane Bern, c’est le Michel Drucker de l’Histoire. C’est le seul individu de notre espèce qui cire les pompes de gens morts depuis trois siècles: Sissi est merveilleuse, et la reine Amélie est charmante et ils sont tous d’une simplicité pleine de grandeur. Le droit d’inventaire ne passera pas par Stéphane Bern.

16h55: Le jour où tout a basculé, un programme de scripted reality, un nom à la con pour un programme à la con mais très drôle pris au second degré, on dirait un hommage permanent aux sketchs des Nuls, le tout produit par Julien Courbet, (je dis ça, je dis rien hein) (je rajoute quand même que ce programme bénéficie d’une aide financière du CNC).

17h25: Dans la peau d’un chef (cuisine) (jamais regardé).

18h15: Jusqu’ici tout va bien de Sophia Aram. Arrêtons-nous une seconde sur l’expérience particulière que propose cette émission. Bon… Alors, comment dire? On se met en situation. On est en 1994, j’ai 13 ans, je sors de l’école, je rentre chez moi, j’ai la flemme de réviser mon contrôle de maths pour le lendemain alors j’allume la télé et je tombe sur Studio Gabriel.

20 ans plus tard, je rentre chez moi avec mon fils, j’ai la flemme de finir mon papier pour le lendemain alors j’allume la télé et je tombe sur Jusqu’ici tout va bien.

Grand espace un peu vide mais avec un décor en carton surchargé derrière, tourné en public et en direct, promo d’un invité face à une bande de nouveaux chroniqueurs marrants, ton décontracté et sympathique, petites infos insolites.

(OH MON DIEU, le déglingos de Sardou qui fume… Et à l’époque on faisait la rentrée le 8 septembre.)

Une faille temporelle qui semble avoir échappé à la personne chargée de rédiger le communiqué de presse de France 2 qui parle d’«une émission en phase avec la société française d’aujourd’hui (je n’ose imaginer qu’elle écrit ça parce que la présentatrice a un nom à consonance maghrébine) par un service public qui assume sa mission de rassemblement (ça veut rien dire), d’ouverture (ça veut rien dire) et de prise de risques (ça c’est vrai)». Nulle part il n’est écrit «un remake de Studio Gabriel qui vous fera replonger avec délices en septembre 1994». En même temps, c’est raccord avec le reste de la grille de la journée.

19h20: N’oubliez pas les paroles (15 décembre 2007) avec Nagui aussi présent à 12h dans Tout le monde veut prendre sa place. Nagui et Sophie Davant ont donc deux émissions quotidiennes chacun. Je pose la question: ne serait-ce pas un peu trop?

On a laissé les clés à Drucker et Sébastien

Vous allez me dire que tout ça c’est pour les vieux, les femmes au foyer et les chômeurs? Mais bordel, c’est pas parce qu’ils sont vieux et/ou sans emploi qu’on doit leur diffuser de la merde! Vous n’avez donc aucun respect pour la dignité humaine? Et puis, je tiens à vous rappeler un truc. J’ai l’obligation de vous filer 30 euros par an, mais de votre côté vous avez aussi des obligations édictées dans votre cahier des charges comme la «vocation à constituer la référence en matière de qualité et d’innovation des programmes».

INNOVATION ouais les mecs, c’est écrit (décret 2009-796, 23 juin 2009).

Quant au week-end, on sait ce qui se passe, c’est la bérézina complète, on fait n’importe quoi, tout le monde se casse à la campagne et on laisse les clés à Patrick Sébastien et Michel Drucker qui en profitent pour organiser des fêtes avec leurs potes.

Ils se sont partagés le créneau; y’en a un qui squatte le samedi: Le plus grand cabaret du monde diffusé depuis 15 longues années et Les années bonheur, et l’autre le dimanche: Vivement dimanche prochain et Vivement dimanche également diffusé depuis 15 longues années – on peut en déduire que chez France 2, ils ont fait la grille de leurs programmes du week-end en août 1998 et depuis ils ont complètement oublié de la renouveler.

En même temps, ils ont une excellente raison pour ne rien changer: le public adore. Et du moment que le contenu de ces programmes ne va pas à l’encontre des principes de la charte, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Après, il reste tout de même un vrai point de friction: la fiction, qui représente un gros poste de budget pour France 2 (115 millions d’euros par an quand même). Je vais me permettre de donner mon modeste avis: ces fictions ne devraient pas servir uniquement pour que nos amis intermittents fassent leurs heures.

Des fictions qui se ressemblent toutes

Certes, il y a des exceptions (dans ma liste, je mettrais Un gars, une fille, Fais pas ci fais pas ça, Clara Sheller, PJ —c’est dire que je ne suis pas très difficile à satisfaire quand même— et un truc d’avocats mais je sais plus lequel). Mais dans leur majorité, ce qui me pose un problème ce n’est même pas leur qualité, parce qu’elles ne sont pas forcément mauvaises, c’est leur uniformité qui me semble assez éloignée de l’engagement de «promouvoir la diversité et l’innovation dans l’écriture».  

J’aimerais comprendre pourquoi l’écrasante majorité de vos fictions se ressemblent toutes? C’est toujours filmé de la même manière, avec les mêmes lumières et la froideur d’un reportage dans un centre pénitencier, c’est d’ailleurs déprimant comme un reportage dans un centre pénitencier. On a l’impression de regarder toujours la même chose que ce soit une fresque historique du XVIIIe siècle:

Nicolas Le Floch

ou de l’histoire d’une maman flic :

Candice Renoir

Ne me dites pas que c’est un problème de moyens parce que quand on a acheté les droits des Sopranos en 2000, d’A la Maison Blanche en 2001 et de Six Feet Under en 2004 et qu’on s’est obstiné à les diffuser en VF à 00h30 le vendredi soir, c’est plutôt un problème de connerie.  

D’ailleurs, des propos du directeur de la fiction de France 2, Thierry Sorel, rapportés par L’Express, nous éclairent un peu: 

«Interrogé sur l'absence de programmes plus originaux, il a rappelé que "France 2 est une grande chaîne grand public". "Nous n'avons pas pour mission de faire des choses confidentielles, des programmes expérimentaux", a-t-il expliqué. Des séries très médiatisées comme "House of Cards" (sur Canal+) n'ont réuni "que 600.000 téléspectateurs, quand nous en attendons 3 millions, ce n'est pas assez fédérateur", a-t-il argue».

Attendez une seconde: on peut se redire quel est le métier de ce monsieur? Il est bien directeur de la fiction? Comment un directeur de la fiction peut raconter un tel tas d’inepties en si peu de mots?

D’abord, entre un épisode de Candice Renoir et une vidéo expérimentale de Matthew Barney ou Bill Viola, il y a peut-être un entre-deux? Où se situerait par exemple House of Cards?

Vive le sport

Ensuite, si House of Cards a fait entre 1 million et 730.000 téléspectateurs d’après les vrais chiffres d’audience, outre le fait que l’abonnement à Canal + coûte une blinde, c’est peut-être parce qu’il s’agit d’une série d’abord diffusée sur le net? On peut rassurer M. Sorel, House of Cards est largement «fédérateur». Par contre, on est peut-être en droit de s’interroger sur les compétences du monsieur en question, parce que finalement, on est des sortes d’actionnaires de sa chaine.

Si on peut comprendre que France 2, vitrine du service public, doive proposer des programmes «fédérateurs» (c’est aussi dans sa charte, qui ressemble quand même beaucoup à un vaste foutoir), on a eu la preuve que «grand public» pouvait rimer avec «nouveauté» et «qualité». Aux Etats-Unis avec des séries comme The Good Wife ou Desperate Housewives, en France, avec le succès de Fais pas ci, fais pas ça. (Même si comme la plupart des programmes ils ont fini par s’essouffler.)

Mais ne soyons pas trop pessimistes, c’est la rentrée et France 2 va proposer de nouvelles fictions (cependant mon collègue Pierre Langlais en fait un bilan assez mitigé).

On aura compris que la grande justification pour une grille de programmes sans risque c'est la nécessité pour la chaine de "fédérer" le plus grand nombre de téléspectateurs. Ok, acceptons cela. Mais en réalité, est-ce vraiment le cas ? Si France 2 fédérait à ce point le public, elle ferait des records d'audience. Or ce n'est pas vraiment le cas. Pire, quand on regarde quels programmes lui ont permis de faire ses meilleures audiences depuis le début de l'année, on ne trouve ni Comment ça va bien! ni Nicolas Le Floch, mais très majoritairement du sport, que ce soit faire du vélo, nager très vite ou se bastonner avec des copains pour tenir un ballon pas rond et des programmes américains. On aboutit donc à ce non-sens total de ne pas faire de cartons d'audience tout en n'innovant pas. 

Titiou Lecoq

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