Monde

Comment dit-on racisme en italien?

Margherita Nasi, mis à jour le 19.09.2013 à 22 h 16

Les attaques que subit Cécile Kyenge depuis qu'elle a été nommée ministre de l'Intégration ne tarissent pas. L'Italie est-elle raciste? Cela se limite-t-il à la Ligue du Nord?

Cécile Kyenge, à Rome en juin 2013. REUTERS/Tony Gentile

Cécile Kyenge, à Rome en juin 2013. REUTERS/Tony Gentile

«L'immigration, c'est le génocide des peuples. Kyenge, démission!»

Le slogan n’était visiblement pas assez dur pour les militants de Forza Nuova qui ont déposé, mercredi 4 septembre, trois mannequins maculés de sang factice devant la porte d'un bâtiment administratif de Rome. Leur cible? Cécile Kyenge, ministre de l’Intégration.

Depuis son élection, les insultes à l’adresse de la première femme ministre noire en Italie ne tarissent pas. Le vice-président du Sénat italien, Roberto Calderoli, l'a comparée à un orang-outan, une élue de la Ligue du Nord a appelé à son viol, un député maire a insinué que la ministre se prostituait, un homme lui a jeté des bananes alors qu'elle prononçait un discours... L’Italie a bien un problème avec le racisme.

Pas étonnant, aurait-on tendance à croire en jetant un premier rapide coup d’oeil à l’histoire italienne: le fascisme, une terre historiquement d’émigration plutôt que d’immigration... l’Italie ne porte-t-elle pas dans histoire les germes d’un racisme profond? Sauf que certains historiens estiment que le racisme n’a pas de bases réelles en Italie.

La banalisation du racisme par la Ligue du Nord

L’historien Adriano Prosperi dit même que la problématique italienne est plutôt «celle d’un peuple composé de différentes ethnies organisées en sociétés paysannes, où l’étranger est bien accueilli. Même lors des épisodes dramatiques comme les lois raciales sous le fascisme, on se rend vite compte qu’il s’agissait de discriminations imposées par le haut, qui n’avaient aucune base auprès de la population». Ce sont des phénomènes récents, dit-il, qui sont en train de créer en Italie les prémisses d’un racisme sans bases réelles. A commencer par la crise, couplée à un phénomène migratoire de masse que l’Italie n’avait jamais connu.

«L’Italie a subi ce changement existentiel par rapport à ses caractéristiques historiques, qui a été chevauché par la droite berlusconienne et la Ligue du Nord pour des raisons politiques.»

Annamaria Rivera, auteur de L’imbroglio ethnique en quatorze mots-clé et de Les dérives de l’universalisme. Ethnocentrisme et islamophobie en France et en Italie, pointe elle aussi le rôle de ce parti régionaliste et fédéraliste dans la banalisation du racisme en Italie. La Ligue du Nord a opéré une «pédagogie de masse du racisme: non seulement elle a distribué et pratiqué l’idéologie raciste, mais elle lui a aussi donné une nouvelle légitimité, elle l’a banalisé».

Quelques exemples? Dans le passé, la Ligue du Nord a fait venir des cochons pour qu'ils urinent sur le site d’une mosquée en construction, aspergé de désinfectant des prostituées noires, déboulonné des bancs dans les parcs publics pour empêcher les immigrés de s’asseoir, ou encore envoyé ses militants monter la garde aux frontières. La Ligue du Nord a même proposé de relever et classer les empreintes des pieds des Africains entrés en Italie.

Mais il y a plus grave: ce parti a mis en marche un mécanisme pervers qui a été aussi adopté par une partie du centre gauche: «la course à la conquête de l’électorat en brandissant des thèmes discriminatoires sinon racistes». Ainsi c’est une loi voulue par le centre gauche en 1998 (la loi Turco Napolitano) qui institue l’usage des centres de détention pour immigrés clandestins. On peut aussi citer les différents paquets-sécurité votés par des gouvernements de centre gauche. Le gouvernement Prodi par exemple avait adopté une législation d’exception visant à faciliter l’expulsion de citoyens roumains.

La légende de l'Italien accueillant

Alberto Burgio, auteur de Nel nome della razza, il razzismo nella storia d’Italia 1870-1945 et de Il Razzismo parle lui d’un «entrepreneuriat politique du racisme», inauguré par la Ligue du Nord en Italie. L’expression est différente, mais le concept reste le même: la Ligue du Nord a spéculé sur l’immigration de masse, la précarisation du travail, la montée du chômage, «en utilisant le racisme comme un moyen de mobilisation des masses».

Attention, met en garde Burgio: il ne faut pas pour autant dédouaner les Italiens de tout racisme originel. C’est une erreur, et une erreur hélas répandue en Italie.

«La vraie question à se poser, c’est de savoir pourquoi cette légende qui décrit l’Italien comme un citoyen fondamentalement accueillant et exempt de tout racisme a pu prendre pied aussi facilement.»

Le regard que porte l’Italie sur son histoire coloniale est à cet égard emblématique. «En Italie sévit l’idée selon laquelle nous aurions été des colons doux, cléments, alors que le colonialisme italien a été particulièrement féroce», raconte Burgio.

Annamaria Rivera confirme:

«L’Italie n’a jamais réglé les comptes avec son histoire, à commencer par son histoire coloniale. On dit que le racisme ne fut qu’éphémère, alors qu’il était particulièrement féroce. L’Italie a même inauguré l’ìutilisation de gaz toxiques pour exterminer les populations locales dans la corne de l’Afrique!»

L’Italie est dans le déni, de son passé colonial, et du racisme en général. C’est d’ailleurs pour cette raison que Grazia Naletto, présidente de l’association de promotion sociale Lunaria, a commencé dès 2007 à mener une action de surveillance du racisme, qui donne naissance au site Cronache di ordinario razzismo en 2011. «Jusqu’en 2009, la parole raciste était bannie du débat public. Et même des épisodes graves n’étaient considérés que comme des cas isolés alors qu’ils étaient symptomatiques d’une augmentation des violences xénophobes», rappelle Grazia Naletto.

Un mouvement antiracisme peu important

Mais comment l’Italie peut-elle rester dans ce déni du racisme? Alberto Burgio avance quelques hypothèses.

«Nous n’avons eu que très tard l’expérience d’une société multiculturelle. Alors qu’en France, voilà près de trois siècles que les citoyens d’origine maghrébine sont là pour témoigner des problèmes engendrés par le colonialisme.»

Il faut aussi prendre en compte le rôle de l’Eglise catholique, qui a toujours véhiculé l’image d’un «universalisme chrétien accueillant, égalitaire et humanitaire. C’est en s’appuyant sur ce cliché que Renzo de Felice, biographe de Mussolini, a présenté le racisme fasciste comme un racisme clément, doux, bien différent du racisme nazi».

C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il n’existe pas en Italie de mouvement antiraciste à proprement parler: «Il y a une sensibilité, des réactions, mais pas de mouvement structuré avec une plateforme idéologique partagée et des figures de référence», poursuit Burgio.

Annamaria Rivera rappelle que «si l’Italie a connu, à partir de 1989, un grand mouvement antiraciste à échelle nationale, il a perdu sa cohésion dans les dernières années».

Grazia Naletto, en tant que présidente d’une association antiraciste, est bien placée pour en parler. S’il y a bel et bien «une ferveur, de nombreuses initiatives, nous n’avons pas de siège, pas de coordination de ces différentes initiatives». L’antiracisme italien reste cantonné à des initiatives individuelles, ou au mieux locales.

Et l’élection de Cécile Kyenge, elle aussi, n’a pas dépassé le stade symbolique: les attaques xénophobes fusent, et ses projets de réformes –l'instauration du jus soli (droit du sol) en lieu et place du droit du sang en cours en Italie, et la suppression du délit d'immigration clandestine– restent cantonnés au stade de projet.

Margherita Nasi

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