France

Jean Roucas au FN, un renfort pas si bébête

Jean-Baptiste Daoulas, mis à jour le 17.09.2013 à 11 h 19

Le ralliement de cet humoriste jugé ringard a été moqué par une partie de la presse et de la gauche? C'est justement la preuve que c'est un joli coup.

Jean Roucas, en janvier 2008. REUTERS/Charles Platiau.

Jean Roucas, en janvier 2008. REUTERS/Charles Platiau.

«Alors, c’est lui, LA prise de guerre du FN?»

Accueilli en salle de presse à coups de sourires goguenards et de blagues un brin méprisantes, le nom de Jean Roucas n’est pas exactement celui que les journalistes présents à l’université d’été du FN à Marseille ce week-end s’attendaient à entendre parmi les nouveaux ralliés à Marine Le Pen. «C’est qui Jean Roucas?», demande même discrètement un jeune confrère, pas assez âgé pour avoir connu les prouesses du comique à l’époque du Bébête Show.

Rien à voir avec le succès retentissant du ralliement, en mai 2011, de Gilbert Collard, devenu un an plus tard député du Gard. Le recrutement du pilier du ringard Théâtre des Deux Anes ferait presque figure de coup médiatique au rabais. Marine Le Pen n’a donc «que» ça à nous présenter? Oui, mais c’est déjà beaucoup.

Ringard? Tant mieux!

Oui, la présidente du FN est fière de s’afficher avec Jean Avril, dit Roucas, ce comique franchouillard qui a connu son heure de gloire à partir de 1982 avec les marionnettes politiques du Bébête Show. Et ce, alors même que son père Jean-Marie vomissait ce programme où il était caricaturé en «Pencassine», version virile —et raciste— de la bretonne Bécassine.

Après des années de succès sur TF1, et une jolie carrière à Europe 1 jusqu’au milieu des années 90, Jean Roucas a fini par échouer au Théâtre des Deux Ânes, dirigé par son compère Jacques Mailhot. Dans cette salle de 300 places, institution de Pigalle, la bande de Mailhot donne toute la mesure de son talent et de son bon goût dans des pièces inspirées par les dessous de la politique. Les titres de leurs oeuvres parlent d’eux-mêmes: Hollande met le P.I.Bas, Villepy et Sarkozin, Ségolène et les Sept nains… sans oublier le plus fin: Pas nique au FMI!

Dans la galaxie des people, Jean Roucas est à des années-lumière des personnalités populaires qui ont pris parti pour Nicolas Sarkozy en 2012, à l’instar de Gérard Depardieu et Enrico Macias, et encore plus loin du Saint-Germain-des-Prés qui a (supposément, du moins) voté Hollande, Benjamin Biolay en tête. Et c’est bien ce qui fait la valeur de son soutien aux yeux de Marine Le Pen.

«Elle ne s’encombre pas de satisfaire les goûts supposés ou réels des gens qu’elle dénonce, à savoir les élites politiques, administratives ou médiatiques», décrypte le politologue Pascal Perrineau, spécialiste du FN au Cevipof. «Il s’agit d’attirer des personnalités qui n’appartiennent pas au monde des bien-pensants, et de flatter des goûts qui seraient ceux des classes populaires.»

A ce titre, la réaction condescendante de David Assouline, porte-parole du PS, au ralliement de Jean Roucas fournit exactement à la patronne du FN le genre de propos élitistes qu’elle aime dénoncer chez ses ennemis:

«Roucas, c’était les années 80. Cela montre toutes les limites de ce que Marine Le Pen veut représenter en se présentant comme moderne. Elles est dans un autre temps du point de vue des idées et de la société qu’elle veut construire.»

Le porte-parole du PS et la salle de presse de Marseille se gaussent du ralliement de Jean Roucas? Tant mieux. Pour le FN, voilà une nouvelle preuve flagrante du mépris de l’élite politico-journalistique pour le peuple.

Le Pen, Roucas et gauloiseries

Le ralliement de Roucas est d’autant plus précieux qu’il s’inscrit harmonieusement dans la rhétorique «popu» du Front. «Il est parfaitement représentatif d’un discours de rejet de la classe politique», explique Arnaud Mercier, professeur de communication politique à l’Université de Lorraine:

«C’est la tradition des chansonniers, d’un humour qui prend pour cible la classe politique dans son ensemble, et qui peut être accusé de populisme et d’encourager le “tous pourris”.»

Le coauteur de Pas Nique au FMI! et du Juppet-Show —un hommage aux malheureuses secrétaires d’Etat du premier gouvernement Juppé— partage aussi avec le FN un humour volontiers gaulois. «La famille Le Pen a la dérision comme arme, continue Arnaud Mercier. Il s’agit de faire rire aux dépens des puissants, avec des blagues et des jeux de mots, y compris des connotations sexuelles. On les fait tomber de leur rang en les rabaissant au niveau de leur sexualité et de leurs excréments.»

Tout au long de l’université d’été de Marseille, Marine Le Pen a émaillé ses propos de références au théâtre de boulevard. Dans sa bouche, n’importe quel problème politique se résume avec un bon vieux triangle mari-femme-maîtresse. Harlem Désir se plaint de l’abandon du front républicain par François Fillon? «On a l’impression qu’Harlem Désir est une sorte de femme trompée qui demande des comptes à son mari. [...] C’est pas parce qu’ils s’engueulent qu’ils vont se séparer!»

François Hollande est-il plus soumis à Barack Obama sur le dossier syrien que Tony Blair à George W. Bush sur l’Irak? Marine Le Pen tranche avec gourmandise:

«Cette soumission est telle que l’on devine même chez les Américains une forme de gêne, et chez certains Anglais une évidence de jalousie, semblable à celle de l’épouse légitime envers la maîtresse.»

Et que dire de la France, «maîtresse des USA, devenue catin d’émirs bedonnants», qui aurait capitulé face au «fascisme vert» du Qatar et de l’Arabie saoudite? Le Front version Marine ne s’embarrasse plus des citations latines et des imparfaits du subjonctif brandis fièrement par son père en hommage à l’éducation classique que l’école publique lui dispensa.

Chez Marine Le Pen comme chez Jean Roucas, le style visé est celui du café du commerce. Le décor du Bébête Show était d’ailleurs… un café, dans lequel Roucas se plaisait à incarner le cafetier.

Les vieux, nouvelle manne du FN

Quel profit le FN peut-il retirer de ce ralliement? «L’influence politique et électorale de Jean Roucas est proche de zéro», évacue Arnaud Mercier.

Pourtant, l’humoriste n’est pas la première personnalité has been courtisée par le Front. Fin 2011, déjà, Gilbert Collard avait ouvertement dragué l’accordéoniste Yvette Horner. «Je sais que chez elle, elle a une pièce entièrement bleu-blanc-rouge», déclarait alors le bras-droit de Marine Le Pen, Florian Philippot. «Je sais qu'elle est très, très patriote.» Sans succès.

Yvette Horner, 91 ans, et Jean Roucas, 61 ans, ont en commun un public provincial et âgé. Les admirateurs de la musicienne sont à peine moins jeunes que les spectateurs du Théâtre des Deux Ânes, dont ils viennent par cars entiers garnir les rangées.

Or, les plus de 60 ans sont actuellement les moins enclins à voter pour le Front national —selon l'institut Ipsos, Marine Le Pen n'aurait recueilli que 13% des voix dans cette tranche d'âge en 2012, dix points de moins que chez les 35-44 ans. «Il y a dans cette tranche d’âge des gens qui partagent tout ou partie des idées de Marine Le Pen, explique Pascal Perrineau. Mais de la pénétration idéologique à la pénétration électorale, il y a un pas qui n’est pas encore franchi.»

Les recrutements, manqué dans le cas d’Yvette Horner, réussi pour Jean Roucas, sont pour le FN une porte d’entrée sur cet électorat âgé. Si l’accordéoniste, qui a longtemps chanté les louanges de Valéry Giscard d’Estaing, se laissait convaincre d’adouber Marine Le Pen, son ralliement aurait valeur d’exemple aux yeux de personnes âgées réticentes: si Yvette Horner ne se méfie plus du FN, pourquoi pas moi?

«C’est un électorat dans lequel on avait un certain retard et qui aujourd’hui se tourne vers le Front national», veut croire Marine Le Pen. La menace est jugée assez sérieuse par les socialistes pour que la ministre des Personnes âgées, Michèle Delaunay, adresse une note à François Hollande sur le sujet.

Bien loin de ces considérations électorales, Jean Roucas semble un peu dépassé par l’instrumentalisation de son apparition marseillaise. Il l’a fait savoir à l’AFP: «A partir d'aujourd'hui, je refuse de faire la moindre interview, de participer à la moindre émission sur le thème du Front national.» Pour l’entendre à nouveau, une seule solution: acheter un billet pour Flamby le magnifique, le prochain «spectacle flambant neuf» du Théâtre des Deux Ânes.

Jean-Baptiste Daoulas

Jean-Baptiste Daoulas
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