Culture

Blanche et noire, la pure beauté de «The Connection»

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 07.11.2016 à 18 h 26

Vous ne connaissez pas Shirley Clarke? Ce n'est pas grave. Si vous êtes à Paris, vous allez avoir la chance inouïe de découvrir ce film incroyable qu’est «The Connection».

Photo du film

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De la pure! Un voyage sans ceinture de sécurité ni GPS, un flash au long cours d’une foudroyante beauté. Ça s’appelle The Connection et c’est réalisé par Shirley Clark.

Vous ne connaissez pas Shirley Clarke? C’est triste, mais c’est normal, son nom est aussi peu connu que ses films. Elle et eux incarnent pourtant un des épisodes les plus vivants, et les plus féconds de l’histoire américaine.

Après avoir été danseuse, elle se passionne pour le cinéma à partir de la fin des années 1940 dans le sillage de l’autre grande artiste du cinéma indépendant américain, la pionnière Maya Deren. Elle s’impose dans un milieu massivement masculin, femme blanche qui s’en alla filmer les noirs, fille de riches qui élut domicile parmi les parias du rêve américain. Elle a joué un rôle décisif dans l’émergence de ce qu’on a appelé le «Nouveau cinéma américain», pendant new-yorkais de la Nouvelle Vague française, dont John Cassavetes devait devenir la figure la plus reconnue.

Shirley Clarke est au cœur des mouvements créatifs d’alors, de l’explosion du be-bop en route vers le free, de la Beat Generation et de la montée en puissance du Pop Art. Elle sera cosignataire du manifeste Statement for a New American Cinema en 1961 et cofondatrice de la Filmmakers Cooperative avec notamment Jonas Mekas et Stan Brakhage. Robert Frank, Salvador Dali, Andy Warhol, Agnès Varda, Allen Ginsberg croisent dans les parages.

Vous connaissez Shirley Clarke, le nom et les informations la concernant, jusqu’à ses documentaires consacrés à Ornette Coleman et au poète Robert Frost? C’est égal.

L’expérience qu’est la rencontre avec ce film incroyable qu’est The Connection, premier long métrage de la réalisatrice en 1961, est tout aussi stupéfiante, à tous les sens du mot. Inspirée d’une pièce du Living Theatre (écrite par Jack Gelber), immédiatement interdit par la censure, le film décrit... heu... bon, si on raconte, ça ne donne pas forcément envie, et ce serait dommage. Cassavetes avait dit «Shirley Clarke is a goddamn genius», peut-être cela suffit-il.

Sinon: il y a un appartement misérable de Greenwich Village où une dizaine de junkies attendent Cowboy, celui qui amènera l’héroïne dont ils sont tous en manque. Il y a un noir et blanc somptueux. Il y a la musique, jazz brut qui jaillit comme torrents et cascades. Il y a des acteurs, blancs et noirs, d’une beauté troublante et cruelle. Il y a un jeu incessant sur la fabrication du film lui-même, censément tourné par un réalisateur blanc et un opérateur noir –et c’est le cinéma lui-même qui devient un personnage sur cette scène, au même titre que la drogue, la solitude ou le swing. Il y a l’addiction et une dame de l’Armée du salut et un dealer mortellement cool.

Mais ce n’est presque rien encore que tout ça, qui est déjà énorme. Il y a une grâce renversante et un humour triste et précis, un sens de l’espace et du tempo, un amour infini qui monte dans l’âme, comme disait le bon vieil Arthur. Et, oui, la mort, la misère, la ville hors champ et si présente. Des regards, des peaux, des mots.

Jean-Michel Frodon

The Connection sort en salle à Paris en même temps que le Centre Pompidou rend hommage à Shirley Clarke. On pourra y découvrir l’ensemble de ses films, de Danse in the Sun, court métrage de 1953 inspiré par Maya Deren à Ornette: Made in America (1985), ainsi que le remarquable portrait pour la série Cinéastes de notre temps, Rome brûle, réalisé par André S. Labarthe et Noel Burch. Sans oublier la plongée dans le monde souterrain de Harlem, The Cool World (1963), premier film produit par Frederick Wiseman, et l’extraordinaire Portrait of Jason (1967), qui sera à son tour distribué en France le 16 octobre, en copie restaurée dont on espère qu’elle sera aussi belle que celle de The Connection.

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