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La diplomatie du manga

Mathias Cena, mis à jour le 10.07.2009 à 11 h 51

Le Japon encourage l'exportation de sa très populaire pop-culture

Pour étancher leur soif de Japon, pendant quatre jours, les fans se sont entassés par dizaines de milliers dans des RER surchargés, ont fait la queue pendant des heures au soleil avant d’affronter la foule dans l’ambiance caniculaire de la Japan Expo, au Parc des Expositions de Villepinte. Dimanche soir, le salon a refermé les portes de sa dixième édition sur une fréquentation toujours en hausse: le chiffre de 150 000 visiteurs attendus est d’ores et déjà dépassé (contre 134 000 l’an dernier). Mangas, dessins animés, jeux vidéo, J-pop, mode japonaise, arts martiaux… La liste des réjouissances était longue et suffisamment diversifiée pour contenter un public allant du simple curieux au fan de cosplay (le fait de se déguiser en héros de manga, contraction de « costume » et « playing »), venu honorer la culture populaire ou « pop culture » japonaise. Tout cela sous le regard bienveillant du gouvernement nippon.

Le Japon lorgnait en effet avec envie sur l’hommage vibrant rendu à sa culture au sein du plus grand rassemblement de ce type en Europe. Et en y participant activement par divers stands au sein de «l’Expo» et en organisant parallèlement concert, défilé de mode et projections de dessins animés au sein de la Maison de la culture du Japon à Paris, les autorités n’ont fait que suivre un plan établi par des stratèges à Tokyo, communément appelé la « diplomatie du manga ». Le gouvernement japonais aide ainsi très concrètement certains artistes et entreprises locales à participer à la Japan Expo.

Depuis quelques années, le Japon, qui a tardivement pris la mesure du succès de sa pop culture à  l’étranger, tente d’ériger ce que le journaliste Douglas McGray a appelé Gross National Cool, le «cool national brut» du pays, en arme diplomatique. Les initiatives se sont donc multipliées dans l’Archipel pour exploiter cette manne: la création d’un prix international du manga en 2007, la toute récente nomination d’ambassadrices du kawaii («mignon» en Japonais) pour promouvoir la mode nipponne dans le monde ou l’annonce, très controversée au Japon, de la création d’un musée de la pop culture japonaise pour 90 millions d’euros.

Si vous aimez la culture japonaise, vous aimerez le pays

Une somme considérable en temps de crise, mais les retombées économiques attendues sont justement l’un des moteurs de cette diplomatie portée par le Premier ministre Taro Aso en personne, qui se présente comme un grand consommateur de manga. A Tokyo, on ne jure que par le « soft power », concept inventé il y a près de vingt ans par le chercheur américain Joseph Nye pour qualifier l’influence d’un pays sur les autres par des méthodes « douces » comme la culture.

En encourageant l’exportation de sa pop culture, le gouvernement japonais espère des retombées diplomatiques et économiques sonnantes et trébuchantes, et ne s’en cache pas. Le ministère des Affaires étrangères avait d’ailleurs dépêché à la Japan Expo un émissaire très spécial: Takamasa Sakurai, précieux conseiller et l’un des artisans de cette diplomatie du manga, notamment chargé d’en enseigner les subtilités aux ambassadeurs «classiques» du Japon dans le monde. A Paris, costumé pour l’occasion et flanqué des deux ambassadrices du mignon, il animait un show sur la mode japonaise. «Je pense que le soft power japonais peut bénéficier au tourisme, à l’économie et à la diplomatie, expliquait cet homme-orchestre entre deux répétitions. Pour moi, la base de la diplomatie, c’est qu’un pays plaise aux autres.»

Aimer la culture japonaise reviendrait-il donc à aimer le Japon ? Le chercheur Nissim Kadosh Otmazgin, qui étudie à l’Université de Kyoto l’impact de la culture japonaise en Asie de l’Est et du Sud-Est, n’est pas de cet avis. Dans un article, il explique que la jeunesse chinoise ou coréenne concilie très bien son amour des produits japonais et un ressentiment historique contre l’Archipel.

Les autorités japonaises ne sont pas naïves pour autant. En fait, le Japon, qui s’est longtemps appuyé sur les Etats-Unis après la Seconde Guerre mondiale, n’est que trop conscient de son faible poids diplomatique et des relations tumultueuses qu’il entretient avec ses voisins. «En cas de tensions accrues, note Shigeo Sugimoto, qui prépare une thèse sur l’influence de la culture japonaise et les valeurs qu’elle véhicule, le Japon compte aussi sur sa bonne image dans le monde pour s’attirer le soutien de la communauté internationale.» Un bouclier mignon, en somme.

Par Mathias Cena

Photo Mathias Cena, ambassadrices au milieu de cosplayeuses pendant la Japan Expo de Juillet 2009 à Paris

Mathias Cena
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