Monde

Le Liban face à la bombe à retardement des réfugiés syriens

Antony Drugeon, mis à jour le 21.09.2013 à 12 h 09

Avec un quart d'augmentation de sa population, le pays vit un choc démographique inédit. Le phénomène est resté jusque-là relativement discret, mais entre le logement et l'emploi, les conséquences économiques et sociales s'annoncent préoccupantes, en particulier pour les Libanais les plus modestes.

Dans la très animée rue Hamra de Beyrouth, des enfants syriens cirent des chaussures le jour et dorment sur le trottoir la nuit © Antony Drugeon

Dans la très animée rue Hamra de Beyrouth, des enfants syriens cirent des chaussures le jour et dorment sur le trottoir la nuit © Antony Drugeon

BEYROUTH (Liban)

«Au début, j'avais de tout, des Arabes, des Européens, des Libanais... Aujourd'hui, sur mes quatorze lits, il y en a seulement deux qui ne sont pas Syriens.»

Ahmah Zaarour, un Libanais de 45 ans qui a fait depuis dix ans de son appartement, dans une cour discrète du quartier Gemayze de Beyrouth, un hôtel-dortoir, ressent au quotidien l'effet de la crise syrienne.

Aujourd'hui, la majeure partie de ses clients est constituée d'hommes célibataires venus fuir la guerre, et d'autres qui font la navette entre la Syrie et le Liban, achetant des vêtements ou des antiquités dans leur pays d'origine pour les revendre au pays du Cèdre... tout en s'enregistrant malgré tout comme réfugiés pour bénéficier de l'aide de l'ONU.

Dans son appartement transformé en hôtel de fortune, Ahmad voit passer les nécessiteux du moment.

Cette dernière, via le Haut commissariat aux réfugiés, a enregistré plus de 730.000 réfugiés syriens depuis le début de la guerre et s'attend à ce que cette population dépasse à la fin de l'année 2014 le quart des 4,2 millions d'habitants du pays, d'autant que le risque de frappes américaines a encore accéléré le mouvement. La Sûreté générale, elle, considère déjà que le chiffre du million est dépassé.

Jusque-là, cet afflux démographique des réfugiés de guerre est resté étonnamment discret par rapport à son importance, car en refusant de construire un camp pour les réfugiés, l’État libanais a opté pour la dissémination de cette immigration dans l'ensemble du pays. Et les nouveaux arrivés se retrouvent «noyés» dans la masse de l'importante immigration syrienne, bien antérieure à la guerre civile et traditionnellement employée pour pourvoir aux emplois les plus pénibles (BTP, restauration, taxis, commerces ambulants, industries à faible valeur ajoutée, agriculture...).

Le quartier Nabaa, à l'est de Beyrouth, ressemble parfois à un gigantesque atelier d'assemblage, de réparation et de stockage. On y trouve plus de Syriens que de Libanais.

Selon le HCR, seuls 60% des Syriens loueraient un appartement, les autres dormant dans des tentes ou étant hébergés soit dans un cadre collectif (associations caritatives notamment) soit chez des particuliers, grâce aux nombreux liens familiaux tissés de par et d'autre de la frontière.

«Des Syriens, il y en a partout»

A l'est de Beyrouth, dans le quartier populaire de Nabaa, de nombreuses rues sont peuplées presque exclusivement de Syriens, assure Jean Abdel Massih, habitant du quartier:

«Des Syriens, il y en a partout, mais des réfugiés, c'est difficile à trouver!»

Dans ce dédale de rues à angle droit, on trouve de nombreux ateliers de réparation, garages ou autres fabriques, reliés entre eux par un impressionnant enchevêtrement de câbles électriques à 3 mètres du sol. C'est le Beyrouth qui travaille, expliquent en substance Bilal et Ahmad après avoir démonté un lave-linge dans l'atelier du vieil Hassan.

Ahmad, à gauche, soutient la rébellion, Bilal, à droite, défend Bachar Al-Assad. Mais la politique n'importe guère entre les deux amis, originaires du même village et réunis dans cet atelier du quartier de Nabaa.

Eux font partie de ces réfugiés invisibles, noyés parmi les Syriens «historiques» de la capitale. En fuyant la guerre, leur réflexe a été de rejoindre Hassan, originaire du même village qu'eux, près de Hama. Bilal loge à proximité, dans un appartement que le propriétaire loue également à six autres Syriens, pour 50 dollars chacun (environ 75.000 livres libanaises). Un budget logement modeste, mais, comme pour Ahmad, son travail à l'atelier de Hassan n'a rien d'un emploi: il travaille à la tâche, au gré des commandes. Un coup de main contre argent de poche, en somme.

Et si Bilal est seul, Ahmad, lui, est arrivé avec sa femme et ses filles. Son appartement lui revient donc 600 dollars dans ce même quartier, pour des dépenses mensuelles de 1.300 dollars. Cela fait deux ans qu'il habite là, et il y arrive entre autres grâce à l'aide de l'ONU, qui s'élève à 260 dollars par mois.

«Je n'ai pas beaucoup de travailleurs syriens»

Tous ces réfugiés restent relativement inaperçus aux yeux de Michel Geagea, promoteur immobilier pour qui l'immigration syrienne n'a pas changé le marché de l'emploi dans ce secteur, qui est pourtant l'un de leurs débouchés traditionnels: «Je ne ressens pas de variation directement sur les prix. Pour un journalier sans qualification, on reste à une journée à 17 dollars, ce qui peut monter ensuite jusqu'à 60 dollars en fonction des profils», calcule-t-il. «Il n'y aucune panique, aucune baisse dans les prix.»

Même son de cloche pour Imad Bsat, propriétaire terrien spécialisé dans les arbres fruitiers, dans la plaine de la Bekaa: «Ici je n'ai pas beaucoup de travailleurs syriens, pourtant c'est une main-d’œuvre efficace», regrette-t-il. Et peu chère: dans le cas de la récolte des pommes de terre, un enfant syrien peut espérer gagner autour de 3 ou 4 dollars dans la journée.

Les petits jobs familiaux ont pour le moment joué un rôle d'amortisseur sur le marché de l'emploi, mais les réfugiés syriens sont surtout maintenus sous perfusion humanitaire, et principalement onusienne: 71% d'entre eux vivent en dessous du seuil de pauvreté et ne doivent leur subsistance qu'à l'aide humanitaire, selon un récent rapport de la Commission économique et sociale d'Asie de l'Ouest de l'ONU (Cesao).

Et dès le 1er octobre prochain, 28% des réfugiés enregistrés auprès du HCR se verront supprimer toute aide alimentaire. Car l'agence onusienne n'a obtenu que... 27% des fonds que les donateurs internationaux avaient promis. L'aide humanitaire n'a pas les moyens de ses urgences, pas plus que le marché du travail n'est en mesure d'absorber tous ces réfugiés.

«Vous n'auriez pas du travail pour moi?»

Ceux qui cherchent du travail en dehors du cercle familial ou amical doivent louvoyer entre les contrats journaliers et l'exploitation de la part de certains patrons libanais.

Bilal Darwish, étudiant de 22 ans de Tchirrine, village proche de Lattaquié, est arrivé au Liban il y a trois semaines pour chercher du travail afin de financer ses études. «Des fois je trouve à travailler comme vigile, le temps d'une nuit, payée 8 dollars», explique-t-il, avant de demander:

«Et vous, vous n'auriez pas du travail pour moi?»

Wael, 22 ans également, est lui arrivé plus directement à cause de la guerre. Cet étudiant en ingénierie à l'université d'Alep est venu à Beyrouth quand celle-ci a fermé en juillet 2012. Il maugrée contre le coût de la vie dans la capitale libanaise, qui ne lui permet pas d'économiser, et les Libanais, «qui ne savent que s'amuser et ne font rien».

Son dernier emploi, un poste de barman qu'il avait trouvé en mai dernier, ne l'a guère réconcilié avec Beyrouth: «Je me suis finalement disputé avec mon patron, au bout de trois mois, il ne me payait plus», raconte-t-il. Entre sa mère, un frère ingénieur à Dubai, un autre frère installé à Londres et un autre en Jordanie, il parvient à se faire envoyer 600 dollars par mois. Pour lui, l'objectif est maintenant d'émigrer en Allemagne.

«C'est du jamais vu, c'est énorme!»

Dans un contexte déjà tendu, le flux migratoire persistant ne peut que mettre davantage en concurrence les travailleurs syriens et libanais. Dès cet hiver, Sami Atallah, directeur du Lebanese Center for Political Studies, tirait la sonnette d'alarme:

«Le flux de réfugiés syriens est une menace sérieuse sur les emplois des salariés libanais peu ou pas qualifiés.»

Aujourd'hui, l'économiste Kamal Hamdane se veut alarmiste, et diagnostique une «concurrence acharnée» sur le marché de l'emploi:

«40 % des réfugiés sont en âge de travailler. En un an, il y a donc eu une hausse de 25 % de l'offre de travail, c'est du jamais vu, c'est énorme!»

Le rapport de la Cesao estime ainsi que l'intégration des travailleurs syriens (illettrés ou sans qualification pour 75% d'entre eux) débouchera sur un fort dumping social dans les catégories d'emploi les moins qualifiés, en particulier dans le secteur informel, avec une perte conséquente sur les niveaux de salaires, de l'ordre de 14%.

«Le Liban va souffrir»

Un phénomène qui devrait toucher en particulier les régions pauvres (au nord du Liban, et dans la plaine de la Bekaa, à l'est), qui sont justement celles où l'on trouve le plus de Syriens. Kamal Hamdane prévoit que la baisse des salaires fera fuir ceux qui le peuvent:

«Les couches moyennes-supérieures vont émigrer et il restera les couches populaires syriennes.»

La moitié des Libanais vit déjà à l'étranger, et les Libanais du Liban les mieux formés sont justement ceux qui ont le plus d'opportunités –et de liens– à l'international. La menace de paupérisation est prise au sérieux par la Cesao, qui calcule que le PIB libanais pourrait se contracter de 20% d'ici à 2015, si rien n'est fait pour assimiler les Syriens au marché du travail.

Cette paupérisation générale devrait en revanche faire les affaires des propriétaires fonciers, car cet afflux de population «crée une dynamique d'augmentation des loyers, ce qui aura un impact négatif sur les foyers libanais les plus modestes, tandis que les propriétaires, eux, en profiteront», avertit Kamal Hamdane. «Le Liban va souffrir, en particulier les Libanais pauvres.»

Texte et photos: Antony Drugeon

Antony Drugeon
Antony Drugeon (2 articles)
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