Monde

Le Xinjiang n'est pas le Tibet (mise à jour)

Richard Arzt, mis à jour le 08.07.2009 à 10 h 54

Mais les émeutes d'Urumqi et de Lhassa se ressemblent...

Les ressemblances ne manquent pas entre les émeutes de mars 2008 au Tibet et ce qui se passe ces jours-ci au Xinjiang. Dans les deux cas, la Chine est en pleine préparation d'un événement qu'elle veut absolument réussir. L'an dernier, c'était les Jeux Olympiques. Cette année, c'est le 60e anniversaire du régime communiste qui sera fêté le 1er octobre. Dans les deux cas, les troubles se produisent alors que les dirigeants chinois sont occupés hors du champ de leur gestion quotidienne. Quand Lhassa s'était soulevée, le gouvernement était accaparé par les dix jours de session annuelle de l'Assemblée Nationale Populaire. Dimanche 5 juillet, quand le chaos s'installe à Urumqi, le Président Hu Jintao vient d'arriver en Italie pour assister G8. Fait exceptionnel, il annule sa présence à cette réunion internationale et rentre d'urgence en Chine.

Rien n'indique que quiconque ait voulu profiter d'un moment de vide au sommet de l'Etat pour semer l'agitation dans une lointaine région chinoise. Mais tout laisse penser que les autorités locales ont du faire face sans pouvoir en référer aux plus hauts niveaux du pouvoir. Le manque de savoir-faire de la police chinoise quand elle a affaire à des manifestants s'ajoute alors à la très difficile entente entre Chinois Han (majoritaires dans le pays) et la population ouïgoure turcophone présente depuis des siècles au Xinjiang. Les premiers sont venus en masse habiter cette province autonome. Les seconds ne supportent pas ce qu'ils considèrent comme une colonisation.

 

«Rendez-vous compte», me disait cet après midi Umit, un Ouïgour d'une trentaine d'année, qui vit actuellement à Pékin:«nous n'avons même pas le droit d'être chauffeur de taxi au Xinjiang! Ce sont des emplois réservés aux Chinois Han». Il raconte aussi les stérilisations forcées pratiquées sur des ouïgoures par les élèves de l'école de médecine d'Urumqi. A ses cotés, une jeune femme arrivée le matin même du Xinjiang, est en pleurs. Elle vient d'apprendre par SMS que deux adolescents qu'elle connaissait ont été tués par des Hans voulant venger les leurs.

D'importantes réserves de pétrole, des mines, des tonnes de viande, expliquent que Pékin exploite ce territoire qui représente près d'un sixième de la surface de la Chine. Le Xinjiang, où commence le désert de Gobi et par où passait autrefois la route de la soie, a été rattaché à la Chine à la fin de l'Empire, en 1884. Au XXe siècle, pendant les guerres civiles, des seigneurs de guerre ouigours se sont rendus tristement célèbres en détruisant tout sur leur passage jusque dans des provinces chinoises du sud. En 1949, l'instauration de la République populaire ne contribue pas à une meilleure compréhension mutuelle. En 1960, lors de la brouille sino-soviétique, un demi-million de Ouigours passent la frontière pour aller en URSS: la propagande maoïste leur avait dit que les Russes avaient trahit le communisme et rétabli le capitalisme! Cruelle désillusion! De l'autre côté de la frontière on explique aux nomades ouigours que ce sont les Chinois qui ont trahit le communisme.

A la différence des Tibétains, les Ouïgours en colère contre Pékin n'ont pas de leader charismatique aussi doué que le dalaï-lama pour faire connaître leur cause à travers le monde. Une personnalité de grande classe, aujourd'hui en exil, s'est pourtant battue dans les années 90 pour défendre le maintien de la culture ouïgoure au Xinjiang: Rebiya Kadeer. Elle avait d'incontestables talents de chef. Ce qui lui a valu six ans de prison avant d'être expulsée vers les Etats-Unis où elle réside désormais. Umit la connait bien: «elle envoie des messages pour nous dire de ne pas nous mêler aux Arabes et qu'il vaut mieux compter sur le soutien des Américains et des Européens ».

Sans, semble-t-il, tenir une place fondamentale, l'Islam n'est pas absent des revendications ouïgoures. Tout au long des années 90, l'Arabie saoudite a investi dans des écoles coraniques et payé des équipements publics au Xinjiang. Pékin y a mis fin sans ménagement après les attentats du 11-Septembre et n'admet pas que ne soient pas rendus à la Chine les quatre Ouigours qui ont été détenus pendant six ans à Guantanamo après avoir été capturés en Afghanistan.

Pour expliquer le déclenchement de la révolte du 5 juillet à Urumqi, les autorités chinoises invoquent un complot monté hors de Chine. Rebiya Kadeer a répliqué en demandant une commission d'enquête internationale. Sur place, persuadée que l'agressivité ouïgoure est évidente, la police chinoise se montre coopérative avec la presse étrangère, ce qui tranche avec la fermeture du Tibet il y a un an.

Mais sur Internet, des nuances apparaissent: «Le Tibet hier, le Xinjiang aujourd'hui: si j'étais le gouvernement, je ferais une introspection», écrit un blogueur certes minoritaire. L'idée commence cependant à circuler que la politique chinoise d'intégration des minorités a de sérieux ratés. «Le Totem du loup», un livre paru il y a trois ans, décrivait comment la normalisation à la chinoise a totalement écrasé la culture traditionnelle de la Mongolie intérieure. Ce livre s'est vendu à vingt millions d'exemplaires (dont quinze millions piratés). Preuve que la question intéresse beaucoup de Chinois.

Richard ARZT

Image de une: manifestation à Urumqi, le 7 juillet. REUTERS/David Gray.

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