Mais pourquoi donc allons-nous travailler?

Berry Hard Work / JD Handcock via FlickrCC License by

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Traditionnellement, les entreprises scrutent leur taux d'absentéisme: il serait, paraît-il, un bon indicateur de la qualité des conditions –et de la vie– au travail. En réalité, avoir des salariés trop présents n'est pas forcément une bonne chose!

Gagner sa vie, s'épanouir, nouer des relations sociales, voire échapper aux contraintes domestiques: on connaît tous de bonnes raisons pour travailler. Et de tout aussi valables pour rester chez soi: maladie, dépression, deuil, mal-être au bureau...  

Et pourtant: le taux d'absentéisme varie entre pays, entreprises et populations pourtant a priori similaire. Sans que rien, concrètement, ne semble le justifier. Les Danois, ou les Finlandais, par exemple, que l'on présente pourtant comme en bonne santé et plutôt heureux, sont des champions des jours d'absence.

Et ce, alors que certains, qu'ils soient grippés, esquintés, munis d'attelles ou de béquilles, en pleine dépression voire en traitement pour maladie grave, continuent à se rendre au travail, parfois même contre l'avis de la gent médicale. Au point d'interroger les sociologues du travail, dont deux, à quelques mois d'intervalles, s'interrogent sur ce que l'un d'eux nomme «l'énigme de la présence». 

Car pourquoi sommes-nous parfois «absents» et parfois «surprésents»? Les deux notions, du reste, ne sont pas du tout antinomiques: l'absentéisme et le surprésentéisme révèlent parfois, d'une façon différente, des réalités assez proches. 

Thierry Rousseau, sociologue du travail de l'Anact –l'association nationale pour l'amélioration des conditions de travail– a choisi de s'intéresser à l'absentéisme dans son ouvrage Absentéisme et conditions de travail: l'énigme de la présence.

L'absence est une énigme, la présence aussi

Si la présence constitue pour lui une «énigme», c'est bien que l'absentéisme ne s'explique pas seulement par des causes objectives ou mécaniques. Il ne s'agit pas, pour lui, d'une décision totalement volontaire du salarié comme certains se plaisent à le répéter. Autrement dit, celui-ci effectuerait un arbitrage entre temps de travail et temps libre; vaut-il mieux, aujourd'hui, profiter de mon rhume pour me la couler douce, ou me montrer au travail? L'absentéisme ne s'expliquerait pas plus totalement par des conditions de travail spécifiques (postures délicates par exemple) interdisant temporairement au salarié de travailler. 

Non, l'absentéisme serait plutôt un indicateur «composite» comme il en existe en économie: il reflèterait différents facteurs, allant de la maladie aux accidents du travail, en passant par le mal-être au travail, ou des relations délicates entre la sphère privée et celle du travail.

Intervenant fréquemment en entreprises, Thierry Rousseau illustre la nature complexe du phénomène à partir de divers exemples. Avec, in fine, quelques pistes de diagnostic: car l'absentéisme est avant tout une construction sociale, et il est indispensable d'aller au-delà des indicateurs traditionnels pour le cerner, et le combattre.

D'autant qu'à lutter «bêtement» contre l'absentéisme –en instaurant des primes aux présentéistes par exemple–, on ne résoud aucun problème: l'absentéisme se transforme alors en un surprésentéisme encore plus pernicieux. Car, note Thierry Rousseau, «le présentéisme brouille le signal qu'envoie l'absentéisme».  

Le surprésentéisme, ses causes et ses dangers, tel est justement le thème de l'ouvrage de Denis Monneuse, lui aussi sociologue du travail: Le surprésentéisme. Travailler malgré la maladie.

Si l'absentéisme se calcule, le surprésentéisme, lui, reste largement invisible et ignoré des statistiques, même si quelques enquêtes commencent à être menées, notamment la dernière enquête européenne sur les conditions de travail réalisée par la fondation de Dublin en 2010. Le surprésentéisme a une définition simple: être trop présent, c'est-à-dire alors même qu'on ne devrait légitimement pas l'être. La définition, bien entendu, couvre des réalités diverses, de l'employé grippé qui se rend au bureau au cadre en souffrance au travail et qui continue pendant des mois de serrer les dents.

Le présentéisme a de nombreuses relations avec l'absentéisme: parfois, les deux phénomènes vont de pair. C'est un malade chronique, souffrant pas exemple d'un TMS (trouble musculosquelettique) handicapant mais qui juge qu'il ne peut s'absenter trop souvent au risque d'en subir des conséquences professionnelles. A l'inverse, le suprésentéisme peut causer des burn-outs, ou aggraver des états de santé déjà médiocres et provoquer un absentéisme de longue durée.

Un salarié surprésent n'est pas forcément un cadeau pour les employeurs

Les surprésentéistes se recrutent un peu partout: bien sûr, il s'agit d'abord, en proportion du moins, des cadres qui, à la fois parce qu'ils peuvent aménager leur charge de travail plus facilement qu'un travailleur posté, et parce que leur absence est souvent mal vue, en font régulièrement trop. Des médecins, champions toutes catégories du phénomène, des travailleurs indépendants, qui ne peuvent cesser le travail sous peine de voir leur chiffre d'affaires réduit à zéro. Mais les travailleurs précaires sont loin d'être épargnés: s'absenter, lorsqu'on lutte pour décrocher un vrai travail, n'est guère un plus! D'autant que l'absence coûte financièrement cher.

Mais comme l'absentéisme, le surprésentéisme est surtout le reflet d'une ambiance d'entreprise, qu'elle soit bonne ou mauvaise d'ailleurs: plus la pression sera forte et les relations hiérarchiques mauvaises et plus le surprésentéisme risque d'être élevé. Mais à l'inverse, ceux qui travaillent dans des équipes soudées chercheront à oublier leurs petits maux pour ne pas surcharger leurs camarades. Difficile donc d'analyser le phénomène sans se pencher finement dans la réalité de chaque entreprise.  

Peur d'être remplacé, de ne pas progresser, d'être mis à l'écart, de surcharger ses collègues, d'accumuler trop de travail en retard... les raisons de venir au travail malgré la maladie sont multiples. Et l'ampleur du phénomène mal connue. Au Québec, où les enquêtes sont assez nombreuses, 40% des travailleurs ont été surprésents entre un et dix jours par an, 14% plus de dix jours, soit en moyenne 8 à 10 jours par an et par salarié. 40% des Européens ont travaillé au moins un jour dans l'année alors qu'ils étaient malades, ce taux atteignant 48% pour la France.

Si le phénomène peut être nocif pour la santé des salariés, les chefs d'entreprises feraient mieux, eux aussi, de le prendre au sérieux. Car un salarié surprésent peut, bien souvent, ne pas être aussi productif et ne pas effectuer un travail d'aussi bonne qualité. Et il peut, au final, tomber encore plus gravement malade, ou s'aigrir contre une entreprise dans laquelle il se sent obligé de venir travailler. 

Selon certaines études, le surprésentéisme lié à des problèmes de santé mentale coûterait 5 fois plus que l'absentéisme que ceux-ci génèrent. Au Québec, on a évalué que le coût du surprésentéisme –quelle qu'en soit la raison– reviendrait à deux ou trois fois celui de l'absentéisme. 

Bref, il ne serait nullement absurde de suivre quelques signaux avertisseurs du phénomène: état de santé apparent des salariés, prise récurrente de médicaments, perte de confiance en soi au travail, taux d'absentéisme maladie anormalement bas, jours de congés non pris, baisse de productivité, etc.

Il s'agit aussi de ne plus considérer la maladie comme un tabou au travail, pour que chacun se sente le droit au repos lorsque c'est médicalement nécessaire. Et d'envisager des alternatives au surprésentéisme: réduction temporaire de la charge de travail, travail à domicile pour certaines pathologies, etc.

L'ouvrage de Monneuse, en tous cas, ouvre un nouveau regard sur la santé en entreprise que le seul indicateur de l'absentéisme, décidément, ne suffit pas à analyser.

Catherine Bernard