Life

Monnayer les dîners de Washington

Jack Shafer, mis à jour le 14.07.2009 à 15 h 57

Le projet débile –et avorté– du Washington Post de lobbyer les lobbys

L'article de Mike Allen sur Politico selon lequel le Wahington Post avait l'intention de vendre l'accès à sa rédaction à des lobbyistes, a forcé l'éditrice et le rédacteur en chef du journal à rapidement faire machine arrière. Selon Allen, le Post avait distribué des prospectus offrant «pour les lobbyistes et les responsables d'associations, un accès officieux et non-conflictuel à "ces quelques personnalités influentes": officiels de l'administration Obama, membres du Congrès, et même, pour la première fois, aux reporters et rédacteurs du journal». Le coût cité pour sponsoriser ces «Salons du Washington Post», dont le premier se serait tenu au domicile de Katharine Weymouth, éditrice du Post, le 21 juillet, allait de 25 000 à 250 000 $.

Cette série de salons a rapidement été annulée par Weymouth, qui a déclaré dans un article du Post signé par Howard Kurtz et publié un peu après midi, que les prospectus étaient «sortis» avant d'avoir été «soigneusement vérifiés» et qu'ils ne «représentaient pas du tout ce que nous essayions de faire».

Marcus Brauchli, rédacteur en chef, a pris part à la mortification de Weymouth. Bien qu'il ait participé aux discussions sur une éventuelle participation de la rédaction à des conférences rémunérées, il s'est dit «pris au dépourvu». Selon Kurtz, le prospectus donnait l'impression que les reporters et les rédacteurs du journal étaient à vendre. Pour lui, des responsables du Post, laissés anonymes, imputaient toute cette effervescence à des «commerciaux empressés». (Est-ce que les types du marketing vont être obligés de porter le chapeau? J'espère que non.)

J'ai envie de croire que les cris de honte de Weymouth et de Brauchli sont sincères, ne serait-ce que pour cette raison: si le journal avait décidé de vendre l'intégrité de sa rédaction, ne l'aurait-il pas facturé cent fois plus que le prix mentionné dans le prospectus bidon? De plus, les «reporters santé et l'équipe éditoriale» dont la présence était promise par le prospectus, auraient refusé de participer.

La tradition du dîner Washingtonien

Rien de bien nouveau à voir des journalistes assis à la même table que des officiels du gouvernement, des petites mains de Washington et même des «intellectuels» lors de dîners au domicile de l'éditrice du Washington Post. Katharine Graham a organisé des centaines de ces rencontres officieuses dans sa maison de Georgetown lorsqu'elle était éditrice du Post et membre de son conseil d'administration.

L'élite de Washington a besoin de ses salons pour échanger des ragots et de l'influence, et pour envoyer des signaux sociaux. Vous pouvez dire que les salons de Graham servaient aux lecteurs du Washington Post parce qu'ils permettaient à ses journalistes d'accéder à des sources d'information valables ou bien que c'était là de la corruption qui compromettait les «Posteux» fréquentant de trop près les puissants.

Les deux points de vue sont probablement vrais, mais l'alternative d'interdire tout rapport social entre des journalistes et des sources est à la fois importun et extrêmement stupide. Ce qui a tué le traditionnel dîner de Washington, a écrit Sally Quinn dans un article du Washington Post Magazine, le 13 décembre 1987, ce ne sont pas des problèmes éthiques mais «l'économie, le féminisme, des petits-déjeuners trop copieux, ceux qui comptent leurs calories et ne boivent jamais d'alcool, les cul-terreux, le port d'œillères, la fatigue, la mentalité informatique, les politiciens et les diplomates ennuyeux» -en gros, les aléas du monde moderne. Oh, et pour Quinn, c'est aussi la faute de Jimmy Carter.

David Bradley, éditeur et propriétaire de l'Atlantic a récemment ressuscité le salon de puissants, en organisant des dîners dans ses bureaux du Watergate, auxquels participaient des VIP. Selon Howard Kurtz, dans son article du Post du 27 avril, les repas de Bradley avaient rassemblé des membres de la famille royale jordanienne, des notables de l'industrie, des officiels de la Maison Blanche (passés et actuels), un grand nombre de journalistes et même le premier ministre anglais, Gordon Brown.

Ce qui est sûr, c'est que les salons traditionnels sont profitables. Mais les rétributions sont en indirectes et quasi uniquement psychologiques. Les soirées (en français dans le texte) aujourd'hui annulées de Weymouth divergent de leurs grands-mères en ce qu'elles sont monnayées, prélevées sur les deniers de lobbyistes -pratiques en général refusées par les premiers organisateurs de salons - pour qu'ils aient la chance de se frotter la panse entre autres invités prestigieux. Que les employés de la rédaction du Post aient été ou non conviés à ces soirées, le projet de Weymouth marque une rupture avec les habitudes du passé.

Réseau en vente

Il n'ya pas de mal à vendre du réseautage influent tant que le prix est juste et que les relations ne sont pas trop affichées, estime Peter Kafka en jouant l'avocat du diable. Kafka écrit pour le site du Wall Street Journal, All Things Digital. Le site organise également tous les ans une conférence qui lui rapporte beaucoup d'argent : le public y écoute pontifier des leaders de l'industrie numérique. Il note assez justement que «des publications de toutes sortes» font payer pour des «évènements de réseautage auxquels leur rédaction participe».

Bien sûr, il y a une grande différence entre une conférence tenue en plein jour et une soirée intime et payante chez un éditeur. Dans une conférence, le sponsor est transparent, et le public n'achète pas un accès direct aux notables sur scène. Tout l'intérêt d'acheter un ticket pour le salon de Weymouth, au contraire, c'est d'acheter un accès -l'éditeur s'est en fait transformé en un agent qui facilite le lobbying.

Des salons pas très catholiques

Pour comprendre en quoi le salon de Weymouth n'est pas très catholique, imaginez la même pratique à une plus petite échelle: un journaliste organise une partie de poker chez lui. Les invités comptent des auxiliaires de justice et des lobbyistes débutants. Pas de problème, hein? C'est juste une partie de poker entre une bande de types qui habitent Washington. Mais à la minute où le journaliste demande aux lobbyistes de payer pour que les auxiliaires de justice soient présents, il franchit la ligne jaune. Il n'est plus l'hôte d'une soirée; il a organisé une séance de lobbying à son propre profit. Ses supérieurs vont lui passer un savon. Puis ils le vireront.

Qu'un reporter du Washington Post fasse pression sur des groupes de pression, c'est moche. C'est doublement moche si l'éditrice fait la même chose. L'éditrice pourrait vendre aux lobbyistes tous les abonnements qu'ils voudraient, toutes les pages de pub dans le Post qui les rendraient heureux et, je suppose (si elle voulait que ça lui retombe dessus), elle pourrait même leur vendre le droit de sponsoriser une conférence du Washington Post, du moment que l'appel d'offres est public.

Ce qui pue réellement dans ce projet aujourd'hui avorté d'un salon-contre-des-dollars, c'est que Katharine Weymouth a espéré tirer profit d'une chose qui ne lui appartenait pas -la crédibilité du Post.

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Avertissement: Je travaille pour la Washington Post Co. Mais vous le saviez déjà. Dites-moi ce que je ne sais pas par mail sur [email protected]. Pour ce que vous ne savez pas mais que vous avez besoin de savoir, reportez-vous à mon flux Twitter. Aucun lobbyiste ne visitera votre maison. Ou la mienne. (Les e-mails pourront être cités avec leurs noms dans le Fray, le forum des lecteurs de Slate; dans un futur article; et n'importe où sauf mention contraire. Avertissement permanent: la Washington Post Co. possède Slate)

Jack Shafer

Cet article, traduit par Peggy Sastre, a été publié sur Slate.com le 2 juillet 2009

(Photo: le quartier de Foggy Bottom à Washington, avec sur la gauche K Street, la rue qui accueille de nombreux lobbyistes et think tanks, par AKP via wikimedia)

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